OU E À D OH
On voit comment Diderot conçoit la possibilité de rendre la morale efficace. L'homme est un composé de deux sortes de tendances, également primitives, également essentielles : amourpropre, et sympathie ou bienfaisance. Ni les unes n1 les autres ne sont un bien par elles-mêmes ; elles doivent, pour acquérir une valeur morale, être subordonnées à « la justice par essence », définie par l'intérêt commun de la société.
On approchera de ce terme, à mesure que les lumières se répandront ; les hommes alors formeront une plus claire notion de la justice, qui répondra à leur intérêt propre en même temps qu'à celui du groupe où ils appartiennent ; et par suite ils chercheront à la respecter dans leurs actes. Mais ce résultat, nous pouvons l’attendre de façon plus immédiate si nous faisons appel à la loi : c’est celle-ci qui manifeste et codifie en formules précises les notions de justice, et qui, par ses sanctions, oblige les individus à s y conformer. Que la loi soit bonne ou mauvaise, elle a toujours au moins cet effet de donner des mœurs, c’est-à-dire une unité de conduite, aux hommes réunis en société : c’est là la première étape vers la réalisation de la morale. Sous quelque face qu'on la considère, celle-ci apparaît donc comme suspendue finalement à la législation, parce que, d’abord, sans lois, il n’y a pas de mœurs ; parce que, à un second degré, sans lois, il ne peut pratiquement y avoir de justice.
CHAPEPRENVII
Nous avons cité ce passage où Diderot, après avoir dit qu’ «il n'y a pas de science plus évidente et plus simple que la morale pour l'ignorant, plus épineuse et plus obscure pour le savant », ajoute : « C’est peut-être la seule où l’on ait tiré les corollaires les plus vrais, les plus éloignés et les plus hardis, avant que d’avoir posé des principes » ! a tâche du moraliste consiste donc pour lui avant tout dans la recherche des principes ; mais 1l ne faudrait pas croire qu'il se désintéressât pourtant de la pratique et de l'application. |
Pour voir comment sa réflexion s'exerce sur les choses concrêtes, regardons d’abord comment il traite deux questions sur lesquelles il a assez longuement donné son avis : question du luxe, morale sexuelle ; nous essayerons ensuite de la considérer aux prises avec la complexité du réel, en étudiant avec lui quelques « cas » moraux.
Diderot, à diverses reprises, a traité du luxe, cet objet si important pour la conscience morale du xvirie siècle ?. Dès le 15 août 1750, il écrivait à Me Volland : |
Je ne crois pas le projet d’affaiblir le luxe, de ranimer le goût des choses utiles, de tourner les esprits vers le commerce, l’agriculture, la population, ni aussi difficile ni aussi dangereux que vous le croyez.
1. Cf. Morize, Le Mondain et ses sources, Paris, 1909. Aux passages de Diderot auxquels renvoie l’auteur dans sa Bibliographie, p. 179, il faut ajouter notamment : Salon de 1707, XI, 85-94, pages que je crois fort importantes.
M7 Cirencore XWVIL[ILI0 XMIII, 390.
Quand il y aurait un inconvénient momentané, qu'importe ? On ne guérit point un malade sans le blesser, sans le mutiler, quelquefois sans le faire crier.
Il se montre donc à cette date adversaire du luxe, auquel il reproche implicitement de travailler à dépeupler le pays et de nuire au développement des arts utiles.
Les articles de l'Encyclopédie où Diderot parle du luxe ne nous permettent guère de connaître son vrai sentiment. L'article «Christianisme» est tout à fait exotérique : Diderot se contente d'y renvoyer aux ouvrages de Montesquieu : Grandeur et Décadence, l'Esprit des Lois ; il en reproduit à peu près les développements. Partant de là, il combat les « rigoristes », dont l’ « austérité farouche » prétend établir une opposition absolue entre les préceptes de la morale chrétienne et l’usage légitime des « dons de la Providence » ; mais il n’en déclare pas moins que «le luxe ainsi que les autres vices est le poison et la perte des États, et que, s'il leur est utile quelquefois, ce n’est point par sa nature, mais par certaines circonstances accessoires, et qui lui sont étrangères » !.. Dans l’article « Luxe», au contraire, Diderot montre que « puisque le désir de s'enrichir et celui de jouir de ses richesses sont dans la nature humaine dès qu'elle est en société ; puisque ces désirs soutiennent, enrichissent, vivifient toutes les grandes sociétés, puisque le luxe est un bien, et que par lui-même il ne fait aucun mal, il ne faut donc ni comme philosophe ni comme souverain attaquer le luxe en lui-même » ? ; — et en terminant, 1l «se flatte qu’il résulte de cet article que le luxe contribue à la grandeur et à la force des États, et qu'il faut l’encourager, l’éclairer et le diriger », c'est-à-dire faire que, dans l'usage du luxe, les citoyens s’inspirent de l’ « esprit de communauté ». En un mot, le luxe en lui-même est bon ; mais des abus sociaux peuvent le rendre funeste : la question morale est ici subordonnée à la question législative. Mais, dans cet article «où
EX LNVETSE 2.20 Le 6)
il s'efforce de tenir la balance égale entre les partisans et les détracteurs du luxe »1, la confusion du développement, l’embarras de l'expression empêchent qu’on en dégage avec sûreté les grandes lignes. Au reste ce n’est pas là que nous pouvons rencontrer la doctrine vraie et définitive de Diderot ; nous la trouverons plutôt, — esquissée seulement, il est vrai, et, comme il dit, « croquée », — dans le fragment sur le Luxe publié par M. Tourneux dans Diderot et Catherine IT, et dans le passage de la Réfutation de l'Homme où est traité le même sujet 2.
Déjà, à un endroit du Salon de 1767, Diderot met en lumière les principales idées qui entreront dans sa démonstration. Las de parcourir « cet immense salon », et sentant que « les jambes lui rentrent dans le corps », 1l s’assied un instant dans la galerie d’Apollon, et là, devisant avec Grimm, il lui confie « quelques idées qui lui sont venues sur une question assez importante », à savoir « l'influence du luxe sur les beaux-arts », question que les moralistes se sont plu à embrouiller merveilleusement. Sans noùs arrêter au détail de la discussion, sans nous reférer à ce qui en fait l’objet particulier, nous pouvons y noter les positions principales de Diderot. L'originalité de sa doctrine vient de ce qu'il distingue nettement « deux sortes de luxe : l’un (idéal) qui naît de la richesse et de l’aisance générale ; l’autre de l’ostentation et de la misère », celui-ci supposant « une ostentation insultante dans les uns, et une ‘espèce d’hypocrisie épidémique de fortune dans les autres », et n'étant que « le masque fatal d’une misère presque générale, qu'il accélère et qu'il aggrave » ÿ,
Pour substituer la première forme — la forme idéale du luxe, — à la seconde, hélas ! trop réelle, il suffirait selon Diderot de réprimer certains abus de la société. Que le prince, « sentant que tout vient de la terre, et que tout y retourne », fasse de l’agriculture « la plus favorisée des conditions », et cesse « d'élever l’industrie sur les ruines de l’agriculture », qu'il supprime ces
1. Brunetière, Hist. de la litt. class., III, 426. All 27475aq: