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campagnes soient fertiles ; soulagez l’agriculteur du poids qui l’écrase. Que celui qui vous nourrit puisse vivre ; que celui qui donne du lait à vos enfants ait du pain,; que celui qui vous vêtit ne soit pas nu. L'agriculture, voilà le fleuve qui fertilisera votre empire. Faites que les échanges se multiplient en cent manières diverses. Vous n'aurez plus une poignée de sujets riches, vous aurez une nation riche. L'agriculture, cette bienfaisante agriculture, engendre le commerce, l'industrie et la richesse. La richesse engendre la population ; l’extrême population divise les fortunes ; les fortunes divisées restreignent les sciences et les arts à l’utile. Tout ce qui n’est pas w#ile est dédaigné 1...
1. XI, 93-4. — On saisit là, surtout dans les phrases que j’ai soulignées, l'influence des physiocrates. Diderot économiste n’a pas encore, que je sache, été étudié. Voici quelques indications, bien fragmentaires. Diderot eut, entre 1765 surtout et fin 1769, une grande sympathie pour les doctrines physiocratiques, et notamment pour Lemercier de la Rivière. [Cf. Tourneux, Diderot et Cath. II, p. 14-21 ; et Weulersse, Le mouvement physiocratique en France, 1910, I, 140-2, 168-9 ; et passim, t. I-II]. Diderot collabora aux Ephémérides du citoyen [1769, n° 5 et n° r2, cf. l’Appendice] dont le rédacteur"était alors Dupont (depuis mai 1768). Il y donna deux fables : le « Marchand de mauvaise foi » ; puis « le Bal de l'Opéra ». Il faisait grand cas de l'Ordre essentiel et naturel des sociétés, qui parut précisément en 1767 [cf. à Falconet, juillet 1767 ; mars, mai, 6 septembre 1768]. Diderot se montre physiocrate presque orthodoxe dans l’art. Laboureur (paru en 1765), où 1l écrit : « C’est la terre, la terre seule qui donne les vraies richesses, dont la renaissance annuelle assure à l’État des revenus fixes »: et « la terre seule assure à l’État des revenus fixes, indépendants de l’opinion, visibles, et qu’on ne peut soustraire à ses besoins » (XV, 408). IL affirme {1b1d.) la nécessité de la liberté de la culture. — Dans l’article Homme, XV, 189, il défend la Liberté de la circulation. Dans l’art. Laboureur encore, il réclame « l’entière liberté d'exportation des denrées » (XI, 408-9).
Dans la fable parue au n° 5, 1769, des Ephémérides du citoyen, Diderot attaque ceux qui nient le grand principe de l'évidence, autre dogme physiocratique. Dans une lettre à Falconet, 6 sept. 1768 (XVIII, 274-5), il montre que qui n’admet pas le pouvoir de l’évidence est mal fondé à réclamer la liberté de la presse.
Mais, à côté de ces tendances purement physiocratiques, il faut en noter d’autres — qui se manifestent notamment dans l’article Homme, — par où il se rattache au mouvement « populationniste » [étudié par Weulersse, II, 268 sqq.] Au point de vue de la richesse, il met sur le même rang l’homme et la terre : « Il n’y a de véritables richesses que l’homme et la terre. L'homme ne vaut rien sans la terre, et la terre ne vaut rien sans l’homme » (XV, 138) ; et même il considère la population comme l’élément de force le plus important. Il arrive ainsi à un point de vue analogue à celui de son ami Chastellux, De la félicité publique, 1772, II, p. 98 et p. 216 : «Croyez que tout ce qui tend à multiplier les hommes dans les nations, et les récoltes sur la surface de la terre, est bon en soi-même,
Si cependant la richesse n’aboutit qu'à multiplier nos jouissances, et ces jouissances multipliées à susciter tous les arts du luxe ; au moins, «ce luxe sera la signe d’une opulence générale et non le masque d’une misère commune » !. |
Ainsi ce qui attire surtout la réflexion de Diderot dans le fait du luxe, c’est son rapport avec le fait de l'inégalité économique. Ce sont ces idées que nous l’allons voir préciser et compléter dans les deux fragments sur le luxe ? que nous étudierons simultanément ?. Ici Diderot, outre qu'il donne à sa pensée une expression plus ferme, ne se borne pas à des constatations d'ordre économique, il porte sur le luxe un jugement proprement moral.
Il s'étonne d’abord que politiques et philosophes aient si étrangement brouillé la question. Melon, par exemple, a décrié le luxe en général 4; les économistes le suivent. Ils ont tort :
et bon par excellence, et préférable à tout ce qui paraît beau aux yeux du préjugé. »
Enfin, il n’admet pas le principe physiocratique de l'inégalité naturelle : «Un produit net également partagé, écrit-il, peut être préférable à un plus grand dont le partage serait très inégal, et qui diviseraït le peuple en deux classes, dont l’une regorgerait de richesses et l’autre expirerait de misère. » (Enc., art. Homme, XV, 139).
D'ailleurs l'influence de l’abbé Galiani, dès novembre 1768, tend à combattre en lui celle des physiocrates. Si, dans une lettre à Mile Volland (12 nov. 1768), il soutient encore contre l’abbé la cause de l’agriculture (XIX, 298), il abandonne la liberté d'exportation qui est une folie(22 nov.
XIX, 307). — En nov. 1769, il a rompu avec la secte économique : « Mon ami Diderot, — écrit Grimm, qui était hostile à l’école dès la première heure, — aurait le cœur assez honnête et la tête assez folle pour entrer
compagnon dans la boutique économique ; mais soit à jamais bénie la Providence qui l’en a garanti » [15 nov. 1769, VIII, 369]. Cependant Diderot conserva pour les physiocrates une véritable estime à cause de la hardiesse de leur attitude, — cf. lettre à Sartine, 10 mars 1770 (XX, 10), et cf. IV, 82-3, — quoiqu'ilse séparât définitivement d’eux à cette époque (XX, 9). Notons, d’un point de vue anecdotique, que Diderot cite Quesnay (IX, 214) comme un habile chirurgien, et qu’il en soutint de sa plume la candidature pour le poste de premier chirurgien du roi (1747) à la mort de La Peyronie.