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2. Diderot et Catherine IT, p. 222 et suivantes ; Réfutation de l'Homme, Lars 3
3. Et sans faire de références, les passages cités étant faciles à retrouver.
4. Je ne m'explique pas cette appréciation de D. sur Melon, qui au contraire fut un des apôtres les plus efficaces du mercantilisme au
«le luxe en général n’est ni une bonne, ni une mauvaise chose ». À côté de cela, voici le Mondain de Voltaire, apologie du luxe de l'époque avec tous ses raffinements. Eh bien! ici non plus Diderot n'est pas d'accord : à cette existence que décrit Voltaire, il trouve quelque chose de mièvre et de maladif, et, comme nous dirions, de « décadent » :
Ses vers sont charmants, mais sa pièce est l'apologie de la fièvre d'un agonisant, fièvre que je ne prendrais jamais pour une bonne chose, quoique peut-être, la fièvre de ce malade venant à cesser, il mourra.
Quant à Helvétius, c’est la confusion même : aucune indication précise à tirer de son gros livre.
Et pourtant la question est bien simple et la réponse évidente :
L'histoire du luxe est écrite sur toutes les portes des maisons de la capitale, et en si gros caractères que je ne conçois pas comment, avec d'aussi bons yeux, ces écrivains ne l’ont pas lue tout courant,
D'abord il faut définir ce qu’on entend par luxe :
Je donne le nom de luxe à tout ce qui est au-delà des besoins nécessaires, relativement au rang que chaque citoyen occupe dans la société.
On peut distinguer trois classes de citoyens : les riches, les aisés, les pauvres. Point de luxe chez le riche, quoi que l’on croie généralement, s’il n’accorde à ses fantaisies rien qui excède les limites prescrites par sa richesse : s’il ne dépense point au delà
XvII1e siècle, et considéré comme un champion de la cause du luxe, comme le prouve par exemple ce passage des Ephém. du citoyen, 1769, t. I, p. XIII, où l’auteur veut montrer la diversité des opinions sur le sujet avant l'apparition de la science économique : « M. Melon plaidait pour le luxe ; M. Dutot plaidait contre ; d’autres se tenaient entre deux ». Diderot dit de lui (IV, 82) : « Je ne fais pas un cas infini de Melon ; je le crois très superficiel ; je suis bien loin d’aimer la justesse de ses idées ; mais un mérite qu'on ne saurait lui contester, et ce n’est pas un petit mérite, c'est d’avoir été le premier, dans ces derniers temps, qui ait remué les matières économiques. Sans lui toute l’école économique serait encore à naître ». — Comme appréciations contemporaines sur Melon, ajouter aux articles signalés par Morize, p. 111 : Grimm, II, 135; Turgot, Œuvres, II, 818 (Coll. des Economistes) ; Journal du Commerce, janv. 1759, p. 31.
de ses revenus, il est sage ; car à quoi lui servirait son or, sinon à multiplier ses jouissances ? Point de luxe chez le « citoyen aisé», s’il n’a pas de goûts ruineux. Point de luxe chez le « pauvre », « puisqu'il manque du nécessaire à ses besoins». Conclusion : «le luxe naît d’un usage insensé de sa fortune ».
Quelles sont les causes de cet usage insensé, non dans un indi- . vidu, mais dans toute une nation ? Il y en a deux : l'inégalité excessive des fortunes ; — l’importance exagérée attachée à la richesse.
D'une part, «il s'établit, par mille funestes moyens, une incroyable inégalité de fortune entre des concitoyens. Il s’y forme un centre d’opulence réelle ; autour de ce centre d’opulence, 1l existe une immense et vaste misère ».
D'autre part, « chez une nation, par un concours de mille circonstances, le mérite, la bonne éducation, les lumières et la vertu ne mènent à ren. L'or mène à tout. L'or qui mène à tout est devenu le Dieu de la Nation ». Etre riche, c’est la vertu suprême, l’unique vertu. Le Neveu de Rameau a su s'adapter au milieu, lui qui s'écrie :
De l'or, de l'or. L'or est tout, et le reste, sans or, n’est rien f. Lui qui élève son fils dans l’adoration du «louis d’or » :
Je le lui montre avec admiration. J'élève les yeux au ciel. Je baise le louis devant lui. Et, pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, etc.
N'est-ce pas là malheureusement l'éducation convenable à un jeune Parisien du xvIre siècle, et qui veut arriver ?
S1 elle est mauvaise, dit fort justement le neveu, c’est la faute des mœurs de ma nation, et non la mienne ?.
Quoi qu'il en soit, voilà la richesse passée maîtresse de tout ; et voilà des gens qui sont riches, d’autres qui ne le sont pas;
1, PArrû!
tous voudront également le paraître, car « il faut être riche ou méprisé ». De là les folles prodigalités des opulents, qui finissent par s’y ruiner (juste retour des choses) ; de là Les efforts du pauvre qui s'épuise à contrefaire le riche.
De ce luxe, les conséquences sont également funestes pour les mœurs ; pour les beaux-arts ; pour les sciences et arts mécaniques. « Les mœurs sont perdues dans tous les états »: par la richesse même, quand elle est réelle ; ailleurs par la bassesse, la prostitution et la mauvaise foi ; partout « par l'indifférence sur le choix des moyens ou d'acquérir plus qu’on n’a, ou de masquer son indigence ». — Les savants se font gens du monde, fréquentent les antichambres, et s’y gâtent. — « Les beaux-arts trouvent plus d'avantages à travailler beaucoup qu’à travailler bien » ; on a des productions nombreuses et médiocres, et plus de chefs-d'œuvre. — De même pour les arts mécaniques : «rien n'est d'utilités tout est de parade» ; une camelote qui ait de l'apparence, voilà Céqu'on recherches:
Les boutiques où les marchandises sont vraiment riches sont en petit nombre et peu fféquentées.. Celles où la richesse apparente des marchandises sert de masque à la misère sont sans nombre.
Quel remède ? Helvétius en propose un, bien radical, — bien chimérique : l'invasion du pays par une puissance étrangère. Diderot n’est pas de cet avis :
Le royaume de France est une terrible machine, et 1l faut travailler longtemps avant de la déranger.
Que faire donc ? Non point supprimer complètement, comme le voulait Helvétius, les deux causes du luxe abusif : inégalité des fortunes ; valeur représentative de l'or ; — mais les corriger.
D'une part, sans chercher une égalité de fait, et absolue, des richesses, tâchons d’en assurer une répartition plus uniforme :
Les fortunes seront légitimement réparties lorsque la répartition sera proportionnée à l’industrie et aux travaux de chacun.
D'autre part, ne pas détruire la richesse, ni jeter à la mer tout l'or de la nation, comme le proposait follement l’auteur de l'Esprit ! Car «est-il bien facile aux nations de s’éclairer, sans un signe conventionnel de toutes les choses nécessaires à la vie ? »
Détruisez ce principe moteur, et vous en verrez naître un état de stagnation générale ; et cet état est-il bien favorable au progrès des sciences, des arts et à la perfection de l'esprit humain ?
Diminuons simplement l'importance de l'or, ramenons-le à sa signification véritable, où il cesse d’être représentatif de tout mérite pour devenir « représentatif des seules voluptés.… »
Qu'avec de l’or on n'ait que les choses qui se payent, et que l’on soit privé de toutes celles qui ne s’escomptent pas, et l'or sera très innocent.
Abolissons donc la vénalité des charges ; et substituons à cet abus un système qui a fait ses preuves et qui assure au mérite intellectuel et moral, au talent et à la vertu, leur récompense : le concours 1. Il ne s’agit ainsi que de « généraliser une loi qui subsiste déjà dans quelques cas particuliers où les bons effets en sont évidents. Toutes les chaires de notre Faculté de droit sont abandonnées au concours, et 1l n’y en a pas une qui ne soit remplie par un homme de mérite ». Par ces réformes, nous changerons du tout au tout le caractère du luxe :
Si l’on suppose une répartition plus égale de la richesse et une aisance nationale proportionnée aux différentes conditions, si l'or cesse d’être la représentation de toutes les sortes de mérite, alors on verra naître un autre luxe. Ce luxe, que j'appelle le bon, produira des effets tout contraires au premier.
L'aisance générale permettra de substituer, à un luxe qui n’est que le masque trompeur d’une misère à peu près générale, un luxe autre, où se reflètera la bonne santé de tout le pays.
Mais ici interviennent les moralistes. Eh! qu’on les laisse
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crier ! « L’or ne se mange pas » : les citoyens désormais riches emploieront leur or à multiplier leurs jouissances, «celles de tous les sens ». Nous nous réjouirons à voir fleurir et s'épanouir «tous ces vices charmants qui font le bonheur de l’homme en ce mondeci et sa damnation éternelle dans l’autre ». Car telle sera bien l'influence sur les mœurs de ce luxe nouveau, le vrai : « plus de crimes, mais beaucoup de ce que la théologie appelle des vices ou des péchés mortels. Beaucoup de voluptés de toutes espèces, beaucoup d'’orgueil, beaucoup d'envie, beaucoup de luxure, beaucoup de paresseux ».
Si J'étais roi, écrit le philosophe, je dirais en moi-même au docteur de Sorbonne : « Prêche, prêche tant que tu voudras. Pour moi, je te promets que je travaillerai de toute ma force à ce qu'ils soient tous bien gais, bien joyeux, bien libertins, et que les voisins et les voisines se damnent plutôt deux fois par jour qu’une ».
Car on peut avancer qu’ « un souverain n'aurait rien de mieux à faire que de travailler de toute sa force à la damnation de ses sujets »,
Ce qui faisait honnir le luxe par les moralistes de la chaire, à savoir le péril où 1l met l'âme chrétienne en l’abandonnant à toutes les concupiscences, — c'est cela même qui en constitue la valeur aux yeux de Diderot ; car pour lui, le devoir, c'est d’être heureux ; et le bonheur se résout en une somme — la plus grande possible — de jouissances intelligemment choisies. Le seul problème qui, pour lui, se posé, est d'ordre social : 1l s’agit de faire que ces jouissances soient réelles et solides pour tous, non une vaine apparence qui dissimule et aggrave à la fois la misère du plus grand nombre : la question à cette date est bien passée du domaine de la morale intérieure dans celui de l’économie politique. Mais ce qu'il faut aussi remarquer, c'est le sens des réalités contemporaines qui guide les recherches de Diderot, dans leur partie critique comme dans leur partie constructive. C'est de ce qu'il observe autour de lui, non de ce qu'il a pu lire, que le « philosophe » tire son opinion ; aussi les remèdes qu'il apporte
ne sont-ils point imaginaires et chimériques, comme ceux que proposait Helvétius : ils prennent corps en réformes précises et simples.
Les questions de morale sexuelle ont aussi beaucoup occupé Diderot ; et si, nulle part, il n’en a traité de la façonsuivie dont il parle du luxe, il est assez facile néanmoins de voir quelles sont les directions prmcipales de sa pensée. |
Il blâme l'institution du mariage mdissoluble comme contraire à la nature et à la justice. Prescrire à un homme de n’aimer qu’une femme, les river l’un à l’autre pour la vie, c’est méconnaître la nature de l’homme, laquelle est changement, comme la grande nature qui nous environne.
Rien, — dit le sauvage du Supplément au Voyage de Bougainuille, — rien te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l’un à l’autre, — qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu, qu’un serment d’immutabilité de deux êtres de chair, à la face du ciel qui n’est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d’une roche qui tombe en poudre, au pied d’un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranie ?.. 1
Diderot a donc raison d'écrire à Mfle Volland : Il n’est pas dans la nature qu'un homme n’épousera qu’une femme 2.
S1 on considère spécialement la condition de la femme, on s'aperçoit qu'il y a dans le mariage une extension illégitime du droit de propriété, transféré indûment des choses aux personnes. La source du droit de propriété, c’est le travail. « Qu’est-ce qui fonde donc la propriété ? » demande le vieux forgeron dans l'Entretien d’un père avec ses enfants. Et Diderot répond :
I. 11, 224. — Rémond de Saint-Mard, Nouveaux dialogues, 1711, p- 112-115, montre déjà que l’inconstance est le fond de notre nature et même un bienfait des dieux, « le supplément du bonheur ».