‹ Les idées morales de DiderotChapitre 165 sur 234 · octobre 1767, XIX, Ga · texte numérisé non relu

octobre 1767, XIX, Ga

ESSAIS D'APPLICATION 219 Primitivement, c’est la prise de possession par le travail 1

On ne peut donc à la rigueur posséder que des objets materiels, non des êtres vivants et sentants ; or le mariage « suppose qu’un être pensant, sentant et libre peut être la propriété d’un être semblable à lui ». |

Sur quoi ce droit serait-il fondé ? Ne vois-tu pas qu’on a confondu... la chose qui n'a ni sensibilité, n1 pensée, ni désir, ni volonté, qu’on quitte, qu on prend, qu'on garde, qu’on échange sans qu’elle souffre et sans qu'elle se plaigne, avec la chose qui ne s’échange point, ne s’acquiert point ; qui a liberté, volonté, désir ; qui peut se donner ou se refuser pour un moment, se donner ou se refuser pour toujours ; qui se plaint et qui souffre, et qui ne saurait devenir un effet de commerce sans qu'on oublie son caractère, et qu'on fasse violence à la nature ? ?

À ces raisons de philosophie s'associent des raisons plus personnelles à Diderot, un retour sur soi, le souvenir d’une union qui lui apporta plus de regrets que de satisfactions, et dont l’amertume lui remonte au cœur dans les conjonctures les plus imprévues :

Tenez, mon ami, — s’écrie-t-il au beau milieu du Salon de 1767, — je suis tout prêt à croire que ce maudit lien conjugal que vous prêchez, comme un certain fou de Genève prêche le suicide, sans vous y empiéger, abaisse l’âme et l'esprit. Combien de démarches auxquelles on se résout pour sa femme et pour ses enfants et qu'on dédaignerait pour soi * |

Et il montre comment sa destinée fut gâtée par ce mariage qui l'enchaîna à des tâches stériles et sans gloire, comme 1l éprouva

1. V, 297. Cf. II, 355-6, et surtout 388, en haut: «La propriété ou prise de possession par le travail » ; cf. encore Did. et Cath. II, p.203 : «Comment un homme prit-il possession d’un espace de terre en friche ? Par son travail. Lorsque tout est à tous, il est certain que ce titre de propriété est le seul légitime ». — Diderot se rallie donc à la doctrine que représentaient surtout Locke et Barbeyrac, plutôt qu’à celle de Grotius et Pufendorf, fondant la propriété sur une convention, un partage originel. — Le droit de propriété enferme pour lui le droit d’héritage (II, 442).

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