XVIII INTRODUCTION
bien plus que de science pure, il était naturel que les desseins pratiques l’emportassent sur le souci d'objectivité.
Il est toujours difficile de systématiser sans déformer : comment se flatter d'y réussir avec un auteur qui par tempérament n’est rien moins que systématique, et qui se refuse à l’être par principe ? À cette difficulté s’en apparente une autre : celle qui dérive de notre invincible penchant à « moderniser », à habiller à la mode de nos jours une pensée d'il y a cent cinquante ans ; on arrive ainsi à en donner une image déformée et faussée. C’est ce double défaut qui nous semble gâter l’étude la plus récente — ou pour mieux dire, la seule existante — qu'on ait écrite sur notre sujet ; c'est à savoir la dissertation allemande de M. von Voss!. D'abord ce critique s'efforce trop visiblement de distribuer les concepts moraux de notre auteur dans les compartiments que lui fournit l’Ethique de Wundt ; ce peut n'être là qu'un procédé commode d'exposition ; mais il conduit le lecteur à méconnaître en plus d’un cas la portée propre et la valeur relative des propositions de Diderot. Et d’autre part M. von Voss incline trop à comprendre Diderot, non pas à l’aide de Diderot lui-même, et en s’efforçant de retrouver dans l’œuvre la personne, — mais à la lumière et comme en fonction de Nietzsche. De là encore plus d’un abus d'interprétation.
Pour se garder le plus possible de tous ces dangers, pour conserver à cette étude un esprit strictement historique, on souhaiterait pouvoir user en abondance de critiques et de témoignages contemporains. Par malheur, ceux-c1 sont extrêmement rares, car la plus grande partie des écrits de Diderot — et non la moins
1. Diderots Moralphilosophie, Halle, 1909, in-80. Cet ouvrage me fut signalé sur le tard par M. Paul Sakmann, prof. à Stuttgart, alors que mon travail était à peu près terminé. J'ai constaté que M. von Voss était arrivé sur quelques points à des résultats analogues à ceux que j’expose ; mais les deux défauts dont je parle l’ont conduit à fausser complètement plus d’un trait et à morceler en mille fragments la pensée de son auteur. De plus l'ouvrage est incomplet quant aux sources. : M. von Voss ignore, par exemple, Did. et Cath. II. — Note de l'éditeur. Si P. Hermant avait vécu, et avait pu revoir son travail, il aurait signalé aussi l'étude de M. R. Hubert, a Morale de Diderot, Revue du xvure siècle, 1915.