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… et voudrait trouver des raisons pour s'assurer s’il est permis par exemple de prendre 5 ° /, d'intérêt pour de l'argent prêté à six mois ; et, quand il a cru qu’il avait là-dessus toutes les lumières nécessaires, il prête à 5 2 /, tant que l’on veut, maïs n1 à moins n1 sans intérêt, ni à personne qui n’ait de bonnes hypothèques à lui donner.
L'autre, « moins scrupuleux sur les petits détails, sait seulement que, si tout ne doit plus être commun entre tous les hommes, parce qu'il y a entre eux un partage fait et accepté » 1,
au moins il faut, quand on aime ses frères, tâcher de rétablir l'égalité primitive. En partant de ce principe, il prête quelquefois à plus de 5 ° , quelquefois sans intérêt, et souvent 1l donne.
Nous avons ici un cas concret où se manifeste, — de la façon sans doute la moins tragique, mais comme il peut arriver chaque jour, — ce conflit de la conscience individuelle et de la loi, qu'avec Diderot nous avons étudié. Le premier prêteur est le juste selon la loi ; le second se conforme à l’idée que sa raison lui fournit de la justice ; même s’il lui faut pour cela tourner la loi, 1l s'accorde une licence morale. Diderot l’en loue, comme ayant agi en sage ; mais il considère que cette conduite, pour estimable qu’elle soit, demande quelques précautions. S'il est bon que l’homme éclairé agisse autrement que le vulgaire, 1l lui faut tâcher de se conformer extérieurement à la conduite commune :
Il faut éviter l'éclat, 1l faut éviter les yeux des faibles, 1l faut faire au dehors à peu près ce qu'ils font, mais, pour leur propre bonheur, penser et se conduire autrement qu'eux.
Enfin le goût de « moraliser » qui était en lui, Diderot l’a porté dans l'ordinaire de la vie : il aime à retourner dans son esprit les petits problèmes que pose l'existence quotidienne, les cas de conscience dont 1l a entendu parler autour de lui ; il les soumet à ses amis, interroge ses correspondants, discute avec eux sur la conduite à tenir en telle ou telle conjoncture. C’est, comme on
1. Apparition de la théorie contractuelle, comme il y en a quelques-unes chez Diderot, mais seulement, je pense, dans les art. de l'Encyclopédie.
peut s y attendre, la casuistique amoureuse qui retient surtout son attention ; mais il ne néglige pas les « cas » d’un autre ordre.
Un avocat ! reçoit la visite d’un malfaiteur « décrété » qui lui demande s’il peut en sûreté se constituer prisonnier : Oui, répond l'avocat ; et 1l lur promet de le tirer de là. Or le prisonnier risque d'être pendu : l'avocat le savait bien et avait tout fait de propos délibéré. Fut-1l bon ? Fut-il méchant ? Il fut méchant, pensent les demoiselles Volland. Mais Diderot incline plutôt vers l'avis opposé. On ne peut, croit-1l, poser comme un principe universel qu'il ne faille jamais tromper la confiance que quelqu'un a mise en nous ; et il justifie la conduite de l'avocat parce que «le comble de la perfection est de préférer l'intérêt public à tout autre, et le comble du désordre de préférer l'intérêt étranger, quel qu'il soit, au personnel, à l'intérêt public » 2. C’est là la mise en œuvre dans la pratique d’un principe dont nous avons marqué l'importance : les sentiments naturels qui nous portent à faire le bien de nos semblables doivent être réglés par la notion de justice, de façon qu'ils s’exercent seulement dans la mesure où ils sont conformes à l’idée supérieure de l'intérêt général. L'avocat aurait été sans doute plus enclin naturellement à sauver la vie ou la liberté de son client ; mais la justice l’a conduit à mettre l'intérêt du groupe au-dessus du bonheur d’un particulier. Il a bien agi, au même titre que le « magistrat sensible », dont parle ailleurs le philosophe, qui « laisse étouffer par le cri de la justice la voix intérieure de la commisération qui le sollicite » *.
Nous ne prolongerons pas davantage cette revue des opinions particulières émises par Diderot, et des applications qu'il fait de son jugement moral à l'expérience de chaque jour. Ce qui précède nous autorise à redire que le « philosophe » ne s’est point contenté