CHAPITRE VIII
QUELQUES INDICATIONS SUR LES: SOURCES DE DIDEROT ET LES INFLUENCES! SUBIES PAR LUI. — LA PERSONNE DE DIDEROT DANS SA MORALE.
La recherche des sources où puisa Diderot, et des influences qui agirent sur sa pensée, offre de réelles difficultés. D'abord il ne semble pas qu'aucun travail ait été consacré à cet objet, en dehors du livre de M. Cru, qui s'occupe seulement des sources anglaises, et qui d’ailleurs, sur le point le plus intéressant pour nous, les idées morales, ne fournit que de trop rares indications, D'autre part, nous n'avons pas l’heureuse chance de posséder la collection des ouvrages que lisait Diderot. Inconvénient sérieux, car les annotations nombreuses, d’une belle et ferme écriture, dont il couvrait les marges de ses livres, eussent permis de saisir directement la réaction de son esprit au contact d’une pensée étrangère. Nous ne disposons même pas d’un catalogue de sa Bibliothèque, et il nous est impossible de nous figurer quelle en était la composition. Tandis que les livres de Voltaire, transportés à Pétersbourg, y sont rangés encore dans l’ordre même qu'avait assigné le patriarche,
la bibliothèque de Diderot, qui est également dans la bibliothèque impériale, s’y trouve malheureusement répartie entre diverses sections, et mélangée avec d’autres fonds, si bien qu'il est impossible d'y poursuivre des recherches méthodiques. C’est seulement par hasard qu’on obtient un ouvrage provenant de Diderot, et ces ouvrages mêmes
étaient moins intéressants chacun en particulier que par leur réu- 1 1 nion 1.
Ainsi privé des moyens d’information les plus simples à la fois et les plus sûrs, on ne saurait être trop réservé quand il s'agit d'affirmer une influence. Conclure sans autres preuves d’une analogie ou d’une communauté d'idées à une influence réelle et directe, sérait s’exposer à s’égarer bien souvent. C’est dans cet esprit de prudence qu'a été conduite la modeste et trop
rapide enquête dont voici les résultats.
Les preuves patentes, irrécusables, c'est surtout dans les articles de l'Encyclopédie qu'on les peut trouver : 1l y a là des emprunts que leur littéralité même rend évidents. Grimm parle à ce sujet de « brigandage perpétuel », et M. Ducros remarque avec raison que « les guillemets sont aussi rares dans l'ouvrage de Diderot que les emprunts y sont abondants » ?. Ce brigandage était d’ailleurs inévitable ; comment un si petit nombre de collaborateurs aurait-il pu accomplir cette tâche écrasante, sans emprunter de toutes mains ? Ainsi Jaucourt puisa sans vergogne dans du Bos la plupart de ses articles d'esthétique ÿ, et Diderot lui-même doit à l'excellent auteur des Synonymes français, l'abbé Girard, bien des fines distinctions grammaticales # Mais ces emprunts littéraux sont peut-être, sont assurément les moins significatifs ; ils prouvent que l’encyclopédiste n’a pas repensé ce qu'il transcrit ; et pour que cet esprit, si personnel, si « original », n'ait point donné une forme sienne aux idées qu’il exprime, il faut que ces idées mêmes lui soient restées vraiment étrangères : c'est le compilateur et non le philosophe qui tient la plume. Cependant de telles indications ont leur utilité : elles peuvent
1. Fernand Caussy, Les Reliques de Diderot et de Voltaire à Saint-Pétersbourg, Supplément du Figaro, 20 déc. 1913.