‹ Les idées morales de DiderotChapitre 176 sur 234 · août 1749 (Revue d’hist. litiér., 1899, p · texte numérisé non relu

août 1749 (Revue d’hist. litiér., 1899, p

con con Con ON © © |

Enfin Toussaint collabora à l'Encyclopédie, par des articles signés de la lettre H. ! On conçoit ainsi fort bien que Diderot ait parcouru ce livre qui eut un grand succès vers le milieu du siècle, et que la lecture en ait laissé des traces dans son esprit. Aussi bien peut-être ne faisait-1l que reprendre à Toussaint ce qu'il lui avait libéralement prêté, au cours de ces conversations où il ouvrait la porte à toutes les idées logées en son cerveau : ainsi s'expliqueraient un certain nombre de rapprochements de détail, dont il est difficile de rien conclure autrement : idée qu’il faut récompenser la vertu comme on punit le crime ?, idée que les lois positives sur le mariage ajoutent, sans absolue nécessité, leurs prescriptions à celles de la loi naturelle *, idée que les cruautés des Espagnols en Amérique ne peuvent s'expliquer que par la méconnaissance de ce que le sauvage aussi est un homme #; idée enfin (déjà exprimée auparavant par Diderot dans les Pensées philosophiques) que « non seulement les passions ne sont point mauvaises en elles-mêmes, mais elles sont bonnes, utiles É et nécessaires » * ; que « l'instinct seul fuit le mal et cherche le bien, mais 1l faut qu'on lui montre l’un et l’autre ; il ne s’y connaît pas par lui-même, et c'est l'ouvrage de la raison de faire pour lui ce discernement » 6.

Mais, on le voit, ce ne sont que des idées jetées çà et là ; elles ne prendraient leur pleine valeur que si elles étaient liées entre elles et rattachées à un principe ; et cet effort de concentration, Toussaint ne le fournit point. Si donc Diderot, pressé par le temps, a pu lui emprunter quelques expressions, c’est qu'il y retrouvait sa propre pensée, et, dans cet échange, sans doute Toussaint est-il finalement le vrai débiteur.

Nous n avons donc relevé jusqu'ici que des emprunts de détail, peu significatifs. Dans ces auteurs à qui Diderot prend quelques

. Et plus tard au Journal étranger.

. Toussaint, les Mœurs, 17e éd., p. 404-5.

Id., p. 306-7.

Id., p. 436-7 ; mais Toussaint ne remonte pas au principe. ere MES

lignes ou quelques pages, il n’y a rien, rien vraiment qui ait pu enrichir, nourrir sa pensée ; rien surtout qui fût de nature à lui fournir une orientation, une direction.

Nous arrivons maintenant à des lectures qui firent plus d’impression sur Diderot, à des écrivains qui, ancêtres directs des philosophes, durent exercer sur sa pensée une influence plus profonde, sinon encore décisive : ce sont Montaigne, Malebranche, Bayle, Fontenelle, Montesquieu ; tâchons de démêler, dans la mesure où la chose est possible, si Diderot leur doit et ce qu’il leur doit.

Diderot a lu et relu Montaigne avec délices ; et 1l le lut d'assez bonne heure, car il le cite plusieurs fois dès l’Essai sur le mérite *. Il ne tarit pas d'éloges sur le style de l’auteur des Essais, son originalité savoureuse et sa riche diversité :

Il est énergique, 1l est philosophe, il est grand peintre et grand coloriste. [1 déploie en cent endroits tout ce que l’éloquence a de force, il est tout ce qu’il lui plait d’être ?.

On ne saurait admirer trop « un aussi grand penseur, un aussi grand écrivain ; un auteur original qui a passé pour le bréviaire des honnêtes gens, qui n’est pas encore tombé de leurs mains, et qui pourrait bien y rester à jamais » *. Diderot vante encore les Essais à l’article « Pyrrhonisme » 4, et prononce que cet ouvrage est «la pierre de touche d’un bon esprit » ; il le cite dans l’Essai sur Claude et Néron, et de façon inexacte, ce qui montre qu'il écrit de mémoire ?.

Mais de ce Montaigne, chéri avec passion des hommes du xvirIe siècle et que Mme du Deffand appelait leur « père à tous », qu'est-ce que Diderot a pu retirer qui contribuât à fixer ses idées moïales ? On le distingue assez malaisément. Sans doute Diderot

Diderot. Œuvres il) 1947:

Sum t235:

HO NNI A0.

SL 235; Montaione Essais, [IT ch vr

le déclare « bon juge en philosophie morale » !, et le loue de ce que «la science des mœurs est pour (lui) la science par excellence » ? ; il semble même avoir aperçu avant Sainte-Beuve ce que renferme de dogmatisme — et aussi de hardiesse — cette pensée mobile, inconsistante au premier regard :

C'est le grand art de Montaigne, qui ne veut jamais prouver, et qui va toujours prouvant, ét me ballottant du blanc au noir et du noir au blanc:

Qu'est-ce que Diderot a tiré de là ? Que s'est-il approprié ?

On trouve quelques vestiges dans l'Encyclopédie : les articles « Caraïbes » 4, « Cyniques » 5, « Imposture » 6, « Ligature » ? doivent tous quelque chose aux Essais. — Devant un tableau du Salon de 1767, Diderot fait réflexion qu'on devrait bien éveiller les enfants en musique, comme on sait que Montaigne (qu'à ce propos il ne nomme pas) avait coutume d’être éveillé 8. Peut-être est-ce dans le chapitre (IT, 32) où Montaigne présente la défense de Sénèque et de Plutarque, que Diderot, comme le veut M. Cru ?, prit l’idée première de son « Essai sur les règnes de Claude et Néron » ; mais rien n’est moins sûr : Diderot la doit plutôt à la Vie de Sénèque, publiée en 1776 par l'abbé de Ponçol, et que deux fois il cite 19, Peut-être aussi le naturalisme de Montaigne, l'éloge qu'il fait de la vie libre et instinctive des Cannibales, ont-ils eu quelque part à la formation chez Diderot de cet idéal anarchique que nous avons décrit : simple conjecture, ici encore.

Page 1