Dedieu, Montesquieu, 1913, p
voir » de montrer le Christianisme sous d’autres couleurs, ce n’est pas qu’il subît la contrainte intellectuelle de l'évidence, mais bien qu'il devait esquiver la contrainte, plus matérielle, de l'autorité : ne recherchons donc pas là une conquête de Montesquieu sur l'esprit de Diderot.
Un autre article de l'Encyclopédie paraît attester une emprise plus forte. On lit sous le mot « Corruption » : La corruption publique «a deux sources : l’inobservation des bonnes lois, l’observation des lois mauvaises ».
Il m'a toujours semblé plus difficile de faire observer rigoureusement de bonnes lois que d’en abroger de mauvaises. L’abrogation est l'effet de l'autorité publique ; l'observation est l'effet de l'intégrité particulière !. |
C’est l’écho d’un passage de l'Esprit des Lois ? :
Il y a deux genres de corruption : l’une lorsque le peuple n’observe point les lois ; l’autre lorsqu'il est corrompu par les lois ; mal incurable puisqu'il est dans le remède même.
Il semble qu'on peut inférer de là que la lecture de Montesquieu dut contribuer à fortifier, peut-être à susciter en Diderot cet état d'esprit idéaliste — dont nous avons essayé de marquer les limites et de noter les nuances, mais dont on ne saurait contester la réalité, — cet état d'esprit qui le pousse à donner une importance extrême au rôle de la législation et du législateur pour maintenir et au besoin créer la moralité publique. Diderot exprimait ainsi une opinion qui fut à peu près celle de tous à son époque, mais il est vraisemblable que c’est là, chez lui, un héritage direct du seigneur de la Brède. L’affirmer comme une chose certaine, serait dépasser ce que nous permet notre induction ; du moins pouvons-nous soutenir que cette influence est très probable. Aïnsi Montesquieu aurait fourni à Diderot une des
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thèses essentielles qui forment comme l’armature de sa doctrine morale 1.
Faut-il maintenant nommer les juristes Grotius et Pufendorf, les moralistes comme Nicole, La Bruyère, La Rochefoucauld ? Diderot certes a lu les uns et les autres. Deux fois ? il recommande à Catherine IT l’ «abrégé de Pufendorf », c'est-à-dire ses Devoirs de l'Homme et du citoyen *. A l’article « Ignorance » de l'Encyclopédie, 1 semble s'inspirer d’un passage du Droit de la nature et des gens du même auteur 4 À l’article « Citoyen «, il blâme Pufendorf de n'avoir pas excepté, dans son Traité des Devoirs, du nombre des citoyens les souverains et les esclaves 5 ; à l’article « Juste, injuste », il combat son opinion « qu'il faut absolument des lois pour fonder les qualités morales des actions » et le réfute par Grotius $.
Diderot connaît bien La Rochefoucauld, et n'aime guère ce « courtisan janséniste, calomniateur de la nature humaine » ; il lui préfère La Bruyère, « le portraitiste, sublime rosaire de maximes ingénieuses enfilées grain à grain » ?, et il n’éstime pas très haut Saint-Evremond, « un de ces hommes frivoles, qu'on appelait de son temps d'agréables débauchés, un épicurien sensuel, un bel esprit. » 8 ; 1l attribue même une fois la fameuse
1. D’autres rapprochements sont possibles. Par exemple, quand Diderot montre le renversement des valeurs produit par la morale religieuse, — et souvent aussi par la loi positive, — qui confèrent une gravité factice à des prescriptions d'intérêt médiocre, et par là dégradent les vertus vraiment essentielles, peut-être se souvient-il de l'Esprit des Lois, XXIV, 14 : « Les lois qui font regarder comme nécessaire ce qui est indifférent, ont cet inconvénient, qu’elles font considérer comme indifférent ce qui est nécessaire. »