CHAPITRE PREMIER
INTRODUCTION HISTORIQUE ÉTAT DE LA CONSCIENCE MORALE FRANCAISE VERS 1740 LES DEUX TRADITIONS
Au moment où Diderot naît à la vie littéraire, il y a certains points acquis pour la conscience française, certaines idées sur lesquelles est à peu près réalisé l’accord des esprits. C’est cette morale diffuse qui fournira à la réflexion du philosophe son point de départ, et dont nous avons à nous représenter les traits essentiels.
A cette époque, vers 1740, on peut dire que la séparation est désormais accomplie entre religion et morale, et non seulement dans les mœurs, dans la conduite des hommes, mais, chose plus grave, dans les consciences mêmes. C’est à ce terme qu’aboutit un mouvement commencé depuis longtemps déjà, et qui, malgré les apparences, s'était à peu près régulièrement poursuivi à partir de la Renaissance.
D'une part, les mœurs avaient, à toute époque, enfermé des éléments d’origine païenne ou barbare, réfractaires au principe du christianisme : ainsi le désir de la gloire, le sentiment de l’honneur. — Au cours du xvII® siècle, la vie de société avait créé une élite qui exerçait une influence sur la conduite de ses membres par ses principes propres et par les sanctions dont elle les
ppuyait : des motifs purement mondains, secondaires ou inexistants au point de vue chrétien, prirent alors le pas sur les vertus évangéliques, parce qu'ils apparaissaient plus nécessaires à la bonne entente dans le groupe ; de ce code tout séculier, des sanctions spéciales (par exemple le ridicule) assuraient l’observation. Alors prend naissance ce que Sainte-Beuve appelle la « morale des honnêtes gens », moins stricte que la morale religieuse, mais qui suffit à maintenir une suffisante harmonie entre gens policés.
D'autre part, dès la Renaissance, on avait tenté plus d’un effort pour fonder sur la pure raison, — enrichie de l'héritage des anciens et encouragée par leur exemple, — une règle de la conduite, pour dresser une table des valeurs indépendante du dogme traditionnel. Le xvi® siècle essaye de rendre une vie nouvelle aux vieilles doctrines que les humanistes ont restaurées ; — et moins à l’épicurisme, qu’au platonisme, puis au stoïcisme. Au XVIIe, le courant rationaliste se continue, dissimulé sous la solidité apparente des institutions et des doctrines établies. Charron, par exemple, au Livre de la Sagesse (livre IT, chapitre 5, $ 28), recommande de bien distinguer « probité » et « piété » ; il nie que « la religion soit une généralité de tout bien et de toute vertu, que toutes vertus soient comprises en elle et lui soient subalternes » ; pour lui, « c’est au rebours, car la religion qui est postérieure est une vertu spéciale et particulière, distincte de toutes les autres vertus, qui peut être sans elles, et sans probité, comme a été dit des Pharisiens, religieux et méchants, et elles sans religion, comme en plusieurs philosophes, bons et vertueux, toutefois irreligieux » 1 Pendant tout le cours du xvII® siècle, il y eut ainsi des tentatives pour tirer de la cseule raison les idées directrices de la vie; et si par leurs prescriptions ces essais de morale rejoignent finalement les préceptes du christianisme, au moins sont-ils distincts du dogme en
ï. Toutes les œuvres de Pierre Charroh Parisien, Paris, 1635, in-49, t, IL, p. 64-5, : | | L:07 | | EN}
leur principe. — C’est tout ce travail de pensée qui se résume à la fois et se précise à la fin du siècle chez Malebranche et chez Bayle. | ë | - On a pu dire du premier qu’il « est. bien près de la morale indépendante »1. C’est sur la notion de l’ordre qu’il fonde la morale : « la vertu consiste précisément dans l’amour habituel et dominant de l’ordre immuable »?. Sans doute il identifie l’ordre à la loi divine ; mais cet ordre même, qu'il définit rationnellement par « les rapports de grandeur et de perfection que les choses ont entre elles », est antérieur en droit à la volonté de Dieu. Malebranche écrit en effet dans le 10€ éclaircissement sur la Recherche de la Vérité :
S1 ce n'est pas par un ordre nécessaire que l'homme soit fait pour son auteur, et que notre volonté soit conforme à l’ordre qui est la règle essentielle et nécessaire de la volonté de Dieu, s’il n’est pas vrai que les actions soient bonnes ou mauvaises à cause qu’elles sont conformes ou contraires à l’ordre immuable et nécessaire, et que ce même ordre demande que les premières soient récompensées et les autres punies, enfin si tous les hommes n'ont pas naturellement une idée claire de l'ordre, mais d’un ordre tel que Dieu même ne peut vouloir le contraire de ce que cet ordre prescrit, certainement je ne vois plus que confusion partout à.
D'autre part, l’homme peut connaître l’ordre de deux façons : par le sentiment et par les idées claires ; et Malebranche ne
balance pas à préférer la connaissance rationnelle aux mouvements confus du cœur :
Rien n’est donc plus sûr que la lumière : on ne peut trop s'arrêter aux idées claires ; et quoiqu’on puisse se laisser animer par le senti-