‹ Les idées morales de DiderotChapitre 197 sur 234 · XN · texte numérisé non relu

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LESSSOURCES DE DIDEROT 257

penser ou châtier. Qu'est-ce qui distingue donc les hommes ? la bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir, la bienfaisance est une bonne fortune, et non une vertu. Mais, quoique l’homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l'homme n'en est pas moins un être qu’on modifie ; c’est par cette raison qu'il faut détruire le malfaisant sur une place publique. De là les bons effets de l'exemple, des discours, de l'éducation... de là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fortement aux bons, qui n'irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière... Si l’on s’impatiente, si l’on jure, 51 l’on mord la pierre, c'est que, dans l’homme le mieux constitué, le plus heureusement modifié, il reste toujours beaucoup d’animal avant que d’être misanthrope f.

Et encore :

Moins un étre est libre, plus on est sûr de le modifier. ei plus la modification lur est nécessairement attachée ?.

De même la philosophie de Jacques le Fataliste est proche parente de celle de Diderot, au point qu'on peut considérer Jacques comme le porte-parole de l’auteur. Or, sa doctrine, Jacques la rapporte expressément à Spinoza :

Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. Quand 1l entendait prononcer les mots récompense ou châtiment, il haussait les épaules. Selon lui, la récompense était l’encouragement des bons ; le châtiment, l’effroi des méchants... Il croyait qu’un homme s’acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l’ignominie, qu’une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d’une montagne ; et que, si l’enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier instant de sa naissance jusqu’à son dernier soupir nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n’a fait que ce qu’il était nécessaire de faire. Que répliquer à celui qui vous dit : Quelle que soit la somme des éléments dont je suis composé, Je Suis un ; Or une cause n’a qu'un effet, j'ai toujours été une cause une ; je n'ai donc jamais eu qu’un effet à produire ; ma durée n’est donc

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qu'une suite d’effets nécessaires? La distinchion d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions qu'il avait puisées, lui, dans son Spinoza, qu'il savait par cœur. D'après ce système, on pourrait supposer que Jacques ne se réjouissait, ne s’affligeait de rien ; cela n'était pourtant pas vrai. Il se conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur, pour qu'il lui fit encore du bien. Il se mettait en colère contre l’homme injuste, et, quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au chien qui mord la pierre qui l’a frappé : « Nenni, disait-il, la pierre mordue par le chien ne se corrige pas ; l'homme injuste est modifié par le bâton. » Souvent 1l était inconséquent comme vous et moi, et sujet à oublier ses principes. 1

Diderot lui-même semble donc nous autoriser à le mettre au nombre des Spinozistes ; mais a-t-1l été à la source première ? à l’auteur de l’Ethique, cet auteur, au dire de Voltaire, « moins lu que célèbre ? » ? C’est une question nouvelle qui se pose, plus délicate certes à résoudre que la première. M. Morley ne va-t-1l point jusqu’à soutenir que Diderot n'aurait pas poussé plus loin que le Ier Livre de l'Ethique, et même n'aurait peut-être rien lu d'autre que les extraits qu’en fournissait Bayle ?

L'œuvre de Spinoza n’ayant pas été mise en français au temps de Diderot, — sauf le Tractatus, traduit en 1678 sous le titre de «la Clef du Sanctuaire », — Diderot n'eût pu connaître que le texte latin. Remarquons que le passage cité par Diderot * à l’article Liberté (la pierre, qui continue à se mouvoir, s’imagine qu'elle s'efforce à ce mouvement et se croit libre), n’a son analogue ni dans la prétendue Réfutation de Spinoza par le comte de Boulainvilliers, n1 dans le Traité des Systèmes de Condillac : il est traduit très fidèlement de la Lettre LXII, parue dans les Opera posthuma. de Spinoza 4. | | |

D'autre part, les divers passages où Diderot met en relief le sentiment nouveau de «commisération » qu’inspire la philosophie

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