‹ Les idées morales de DiderotChapitre 199 sur 234 · Enc., art. Encyclopédie, XIV · texte numérisé non relu

Enc., art. Encyclopédie, XIV

Il a mis Locke en parallèle avec Descartes et avec Shaftesbury :

Sa philosophie semble être, par rapport à celle de Descartes et de Malebranche, ce qu'est l’histoire par rapport aux romans !,

reproduisant ainsi textuellement le jugement du P. Buffier, jugement que déjà Voltaire, dans sa XIIIS lettre philosophique, avait adopté et rendu célèbre 2. Mais Locke, s’il est exact, manque de génie ; c'est ce qui le rend plus utile à la fois et bien moins séduisant que Shaftesbury :

Il y a bien peu d'erreurs dans Locke, et trop peu de vérités dans mylord Shaftesbury : le premier cependant n’est qu’un esprit étendu, pénétrant et juste ; et le second est un génie du premier ordre. Locke a vu ; Shaftesbury a créé, construit, édifié : nous devons à Locke de grandes vérités froidement aperçues, méthodiquement suivies, sèchement annoncées, et à Shaftesbury des systèmes brillants souvent peu fondés, pleins pourtant de vérités sublimes ; et, dans ses moments d'erreur, il plaît et persuade encore par les charmes de son éloquence*.

Quelles sont donc les « grandes vérités » que Locke a vues et que Diderot confesse qu'il lui fit apercevoir ? et quand en eutil connaissance ?

Il est sûr que Diderot lut l’Essar dans la traduction de Coste avant 1745 : car, parmi les notes que Diderot a jointes à l’Essas sur le mérite, 11 en est deux qui sont simplement extraites de Locke. La note de la page 45 de l'édition Assézat, où Diderot rapporte des exemples de pratiques barbares inspirées par la religion, reproduit un passage de l’Essar sur l'entendement humain, livre I, chapitre II, $ 9. De même, la note de la page 76 juxtapose deux fragments de Locke, textuellement reproduits # :

PibnerartilLosique XNPI520.

2. Buffier, rem. sur divers Traités de métaphysique, à la suite du Traité des premieres vérités, dans Cours de Sciences, 1732, col. 731.

3 tEnootart:iGénte LXV,#30:

4. «Qui prendra la peine... autre société » (Essaï, I, 2, 10). Ta suite jusqu’à la fin — 2b1d., LEE?

l’auteur y marque l’extrême diversité, la contrariété même des, coutumes et des prescriptions morales.

De là on peut conclure que Diderot lut avec attention les chapitres où Locke établit « qu’il n’y a point de principes de pratique qui soient innés », et que l’auteur anglais dut contribuer à fortifier, sinon à exciter en lui l’idée que les règles, les prescriptions existantes sont variables dans l’espace et relatives : point de vue de fait qui, nous l’avons vu, est prédominant Te la première partie de sa carrière.

Mais ce n’est pas seulement cette application particulière, c'est le principe même dans sa généralité que Diderot fait sien : il n'y a point d'idées innées ; tout ce qui est en nous est le fruit de l’expérience. Diderot l’accepte sans restriction :

Iln’ya rien de démontré en métaphysique, — écrit-il dans l’Apologie de l’abbé de Prades, — et nous ne saurons jamais rien, ni sur nos facultés intellectuelles, ni sur l’origine et le progrès de nos connaissances, si le principe ancien : n1hil est in intellectu quod non fuerit prius in sensu, n'a pas l'évidence d’un premier axiome... On peut donc assurer, sans danger, qu'il n'y a aucune notion morale qui soit innée, et que la connaissance du bien et du mal découle, ainsi que toutes les autres, de l’exercice de nos facultés corporelles 1.

C’est encore cette idée qui devait organiser le vocabulaire philosophique que Diderot, l'Encyclopédie à peine terminée, rêvait de composer pour l’impératrice de Russie :

Tout ce qui est entré dans l’entendement y étant entré par la sensation, tout ce qui s'échappe de l’entendement doit donc retrouver un objet sensible auquel il puisse se rattacher 2.

É Et Diderot montre combien il est nécessaire de fixer le langage, car ce sont, dit-il, les mots qui empêchent les hommes de s’entendre sur les choses ; —— faisant ainsi écho à l’Essar sur l’entendement *.

1470; Fi A Falconet sjuillettr767 XN IN 2% 2:

3. 3° partie, ch. X. Diderot emploie dans ce passage l'expression « col-

À Locke également, Diderot emprunte sa distinction « du volontaire et de la liberté, qu'on ne confond que trop ordinairement avec le volontaire » !, distinction qui est établie dans ces termes mêmes au chapitre XXI de la IIe partie de l’Essas, $ ro et suivants. — Sur l’origine de la propriété enfin, — nous l'avons noté au passage, — c’est encore la théorie de Locke que Diderot fait sienne : la propriété fondée sur le travail, mais on ne saurait affirmer qu'il y ait 1c1 relation directe ? ; notons toutefois que l’autre solution, la solution juridique par l'hypothèse d'un contrat primitif, était plus généralement acceptée de son temps ?.

À côté de cela, nous pourrions noter bien des idées communes au penseur anglais et au « philosophe » de Langres : idée que «le jugement présent que nous faisons du bien et du mal est toujours juste », c'est-à-dire qu'une jouissance est toujours un bien pour le sujet, qu’elle réponde ou non à un objet réel, # ; idée que tous les . hommes tendent au bonheur, mais s’y dirigent par des voies différentes * ; idée que l’homme est une créature douée de prévoyance, et par suite amenée à considérer non seulement le plaisir actuel, mais les conséquences heureuses, malheureuses, de l’action présentement agréable 5, etc.

Mais toutes ces idées, on ne saurait vraiment admettre que

lection d'idées », qui vient presque à coup sûr de Locke. D’autres rapprochements sont plus extérieurs. Ainsi Diderot, comme l’a remarqué M. Cru (p. 162), prend à Locke sa comparaison de la tortue et de l'éléphant, appliquée aux théories qui expliquent obscurum per obscurius : Essar sur l'entend., II, 13, 19 et 23, 2. Diderot la reproduit dans la Suffisance de la Religion naturelle, pensée 22, t. I, p. 270, et la Lettre sur les Aveugles, I, 368. Quoique cette comparaison ait été reprise par Shaïtesbury, il semble que Diderot la dérive directement de Locke, si l'on compare l'Essai, trad. Coste, et le texte de la Lettre sur les Aveugles ; cf. Essai, II, 23, 2

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