‹ Les idées morales de DiderotChapitre 203 sur 234 · Tome EOR · texte numérisé non relu

Tome EOR

essentiel à la morale, cette idée d’un ordre universel, identique toujours, qu'on le considère dans le cosmos, l’organisation sociale ou la conduite humaine. Et, par contre, Shaftesbury n’a point fourni à Diderot son principe de l'identité d'organisation où il appuie toute la morale sociale.

En réalité, si Diderot a jamais adopté les vues de Shaftesbury, cette adhésion fut toute momentanée, et il est facile d’en comprendre les raisons, 1l est facile d’apercevoir par où cet auteur put le séduire. Ouvrons le Discours préliminaire à l’Essai sur le I ME CM AMVET CUS: | |

Nous ne manquons pas de longs traités de morale ; mais on n’a point encore pensé à nous en donner des éléments ; car je ne peux appeler de ce nom n1 ces conclusions futiles qu'on nous dicte à la hâte dans les écoles, n1 ces recueils de maximes, sans liaison et sans ordre... Ce n’est pas qu'il n’y ait quelque différence à faire entre ces deux sortes d’ouvrages : j'avoue quil y a plus à profiter dans une page de La Bruyère que dans le volume entier de Pourchot ; mais 1l faut convenir aussi qu'ils sont les uns et les autres incapables de rendre un lecteur verlueux par principes.

On voit les deux conditions que devrait remplir selon Diderot le moraliste : se fonder, non sur une théorie métaphysique, — sur l'expérience humaine ; — non pas sur l'expérience figurée telle quelle, dans sa multiplicité et sa diversité, — mais sur une expérience ordonnée par une raison, systématisée et ramenée à des principes. Shaftesbury lui offre une doctrine qui provisoirement satisfait à cette double exigence : Diderot l’a pu faire sienne pour quelque temps ; mais bientôt cette solution ne le contentera plus ; et c’est lui-même qu'il interrogera, son observation personnelle de notre nature, sa propre réflexion sur les choses morales.

Alors il ne lui souviendra plus de Shaftesbury que comme d’un penseur original et ingénieux, intéressant en tant qu'écrivain, mais dont les idées ne répondent point aux besoins de son esprit. Shaftesbury, dira-t-il, eut le génie : 1l «a créé, construit, édifié » ; nous lui devons « des systèmes brillants souvent peu fondés, pleins pourtant de vérités sublimes ; et, dans ses moments d’er-

reur, il plaît et persuade encore par les charmes de son éloquence » !. Mais en morale, nous n'avons que faire du génie, c'est le vrai que nous cherchons ; et ce vrai universel sur lequel fonder notre conduite, l’auteur des Charakterishiks ne l’a point trouvé :

Il y a trop peu de vérités dans mylord Shaftesbury ?.

Concluons que Shaftesbury put à un moment servir à Diderot d'un excitant, d’un modèle même qui lui montrât la route à suivre, en lui fournissant une première ébauche de la méthode ; il ne fut pas pour lui un maître.

De cette modeste enquête, un fait semble ressortir. C’est que les livres n’eurent point une grande part à la formation des idées morales de Diderot.

Et d’abord, cet homme qui eut une vie si laborieuse et si pleine d'œuvres, fut-1l vraiment un grand lecteur ? En quelques passages de ses écrits, il semble lui-même nous détourner de le croire. Il mande à Falconet, en mars 1766 :

Il y a bientôt vingt ans que je ne lis plus *. Et au même en septembre 1768 :

Vous ne lisez plus et vous avez toujours la folie d'acquérir des livres ? C’est que vous vous proposez de compenser un jour le temps perdu. Il y a vingt ans que je me repais de cette chimère. Ma bibliothèque, ou plutôt celle de l'impératrice, s’augmente de jour en jour, et mes lumières ne s'étendent pas. Je m'en console quelquefois en imaginant qu'un homme de génie n’a presque pas besoin de lire 4.

De là on pourrait inférer qu'il a cessé de lire depuis les alentours de 1745 ; et on voit que de cette pénurie il se console, en songeant à la fécondité de son esprit, toujours effervescent, toujours riche d'idées. Ne le prenons pas trop à la lettre cependant : Diderot a certainement beaucoup lu ; — peut-être a-t-il moins retenu. |

TLC SP NCTELNDECÉRIE ENNINRO"

Re CAN TS a7xx HS NA ASE

Quelle que fût l'étendue de ses lectures, la façon dont il lisait explique déjà ce peu d'action : il ne se livrait pas tout entier et passif à l'influence d’un auteur ; content-d’y trouver un excitant, un stimulant pour lui-même, il partait de là bien loin à la poursuite de ses propres idées et associations. « Le beau texte pour philosopher ! » s’écrie-t-il maintes fois dans la Correspondance. L'important n'était pas ce que l’auteur avait écrit ; ce qu'il lisait, lui Diderot, comptait seul ; et c'était simplement un texte, ou un prétexte, à moraliser pour son compte.

Vous lisez les hommes, — écrit-il à Mme Necker, —- comme on m’accuse de lire les livres : c'est vous-même que vous voyez en eux... |

Les livres qu'il parcourait ne lui rendaient guère que ce qu'il leur prêtait ; et ce qu’il cherchait là, en lui-même, il l’avait déjà trouvé.

C'est donc avant tout de son fonds que Diderot tire ses idées morales : mais ici 1l faut s'entendre. Si Diderot doit principalement à lui-même, ne croyons pas qu'il ait trouvé, par un effort de concentration, quelques axiomes universels, à partir desquels il n’ait eu qu à enchaîner logiquement principes et conséquences : toute cette étude tendit à montrer qu'il n’en est point ainsi. La raison de Diderot n'est pas une raison orgueilleuse qui prétende construire par ses seules forces un univers ; elle veut se faire la servante de l'expérience afin de la pouvoir organiser. Sa morale, c’est le fruit d’une réflexion qui, tout au long d’une vie, s’est exercée sur les faits extérieurs et sur les sentiments qui en sont le prolongement en nous : c’est par là, bien plus que par les livres, que Diderot s’est instruit et enrichi. Mais pourquoi insister sur cette constatation, quand lui-même l'a exprimée à merveille :

Il y a bien de la différence entre une règle de conduite appuyée sur l'autorité d’un pédagogue ou sur la conviction expérimentale d'un homme qui a vécu et souffert. Les grandes connaissances, les vraiment

1. 6 sept. 1774, dans d'Haussonville, Le salon de Mme Necher, Ï, 175.

importantes, nous ne savons où nous les avons prises. Ce n’est pas dans le livre imprimé chez Marc-Michel Rey ou ailleurs, c’est dans le livre du monde... Oh ! les ineptes et les plates créatures que nous serions, si nous ne savions que ce que nous avons lu ! Les pauvres choses que tous ces principes écrits, même dans les ouvrages les plus profonds, en comparaison des besoins et des circonstances de la vie! Écoutez un blasphème : La Bruyère, La Rochefoucauld sont des livres bien communs, bien plats en comparaison de ce qui se pratique de ruses, de finesse, de politique, de raisonnements profonds, un jour de marché à la halle. Aussi remarque-t-on bien de la différence entre l'homme qui a vécu et l’homme qui a médité : ce sont les deux architectes athéniens : celui qui sait dire, et celui qui sait faire !.

Diderot est l'architecte qui sait faire ; et c'est peut-être là qu'ont leur raison certaines particularités de l'édifice dont nous avons, d’après lui, retracé le plan. La morale de Diderot s'explique moins par ses lectures que par l'expérience de Diderot, et aussi par la personne de Diderot.

À ce souci des réalités observées, Diderot doit d’abord le sens qu'il a du relatif. Sans doute il y a en lui un théoricien qui volontiers quitterait le sol ferme de l'expérience afin de librement partir à la poursuite des chimères de sa fantaisie, auxquelles il confère même réalité qu’au reste de l'univers. Ainsi Mme Necker a pu dire de lui : «qu'il passait sa vie dans une nature idéale et que son esprit était un beau songe » ?. Mais ce n’est là qu’un aspect de son génie, et non peut-être le plus caractéristique : à côté de l’amour de la logique, il y a en lui le sentiment vif que l’intelligible et le réel ne se confondent point, et que ce dont on conçoit la possibilité ne reçoit pas pour cela un droit à l’existence. C’est comme un dialogue qui se poursuit dans sa tête entre le théoricien idéaliste et révolutionnaire, et, si l’on peut dire, l’ « opportuniste » qui ne veut pas brusquer les choses, et préfère accepter ce qui existe pour plus sûrement l’améliorer. Tantôt l’un de ces

Page 1