Claude et Néron, IIL
4. Enc., art. Cyniques, XIV, 257, cf. art. Chagrin, XIV, 72-3 ; Claude et Néron, III, 222, 316. — À Sénèque, qui veut nous inspirer le mépris de la vie et le goût de la mort, Diderot répond encore en lui opposant son sentiment intérieur : « En le lisant, j’ai été plusieurs fois forcé de m'’écrier : Non ! je ne serai jamais un sage ! Les pensées sur la mort me paraissent si roides, que, m’appliquant à moi-même le mot que je viens de citer sur un lâche qui craignait de mourir, je me suis dit : O l’homme vraiment digne d’être livré à la vie ! » (Claude et Néron, III, 255.)
Diderot a donc rejeté ce rigorisme qui se condamne lui-même à rester tout théorique : il n’a pas voulu bâtir la plus sublime morale qu’on pût concevoir, mais la moins imparfaite qu'on pût réaliser : c’est son expérience qui lui donne cette sobriété raisonnable.
Si, d'autre part, il n'admet pas la religion à aider les hommes dans l’accomplissement du devoir, c'est pour des raisons bien solides, tirées de ce qu'il voit autour de lui; mais peut-être à l’origine est-ce une observation plus personnelle qui l’y mena : il a éprouvé par lui-même qu'on pouvait être vertueux sans religion. — L'abbé Le Monnier lui remontre que la foi est comme un bâton, nécessaire à l’homme pour diriger ses pas. Mais, répond le philosophe, «moi qui n’en ai point, par exemple, il me semble que je n’en vais pas moins mon droit chemin, sans tomber, sans heurter les passants. » ! Ainsi Diderot, à ne regarder que soi, est conduit à croire que la religion est inutile. Surtout il a ressenti combien elle est nuisible à la bonne entente entre les hommes : c'est la religion qui a mis la désunion, la haine presque, dans sa famille :
Personne ne le sait mieux que moi : la diversité des opinions éteint les liaisons les plus saintes. L’indifférence, la haine, s'établit dans la famille. Il n’y a plus ni père, ni mère, n1 frères, ni sœurs, ni amis ?.
La vertu qu'il prêche, — préférence du bien général, du bien de l'espèce, au bien personnel, — c'est celle que lui-même pratique :
Je n'ai, écrit-1il en 1767, ni dans cette affaire ni dans aucune autre de ma vie consulté mon intérêt particulier aux dépens de l'intérêt général ; aussi ai-je la réputation d'homme de bien. à
S'1l croit au pouvoir des affections sociales, c’est qu'il en a saisi en lui-même la réalité et la persistance.