‹ Les idées morales de DiderotChapitre 21 sur 234 · Essai sur Bayle, 1906, p. 377 sqq · texte numérisé non relu

Essai sur Bayle, 1906, p. 377 sqq

3. Pensées div. CXXXVIII et CLXXVI, éd. Prat, t. II, p'18et D'AL7.

plongent dans toutes sortes de crimes ne soient point persuadés de la vérité de leur religion. D'où je conclus que l’origine du dérèglement des mœurs n’est pas l’incrédulité 1,

Inversement 1l y eut des païens, voire des athées qui vécurent de façon fort morale; et Bayle d’accumuler les « exemples qui montrent que les Athées ne se sont pas distingués par l’impureté des mœurs » ?, Si on donnait à deviner à des gens d’un autre monde les mœurs d’un chrétien, la conduite idéale qu'ils déduiraient de la définition fournie serait bien différente de la réalité $. Et «la cause de cette incongruité », nous la connaissons déià, — « c'est que l’homme ne se détermine pas à une certaine action plutôt qu’à une autre, par les connaissances générales qu'il a de ce qu'il doit faire, mais par le jugement particulier qu'il porte de chaque chose, lorqu'il est sur le point d’agir #, »

Nous sommes donc amenés à conclure que la religion n’est d'aucune utilité pour la morale ; et même, si elle a quelques effets sur les mœurs, ils ne peuvent être que nuisibles, comme ceux que Bayle a notés impitoyablement :

Nous pouvons poser pour principe... que généralement parlant (car j'excepte toujours ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu), la foi que l’on a pour une religion n'est pas la règle de la conduite de l’homme, si ce n’est qu’elle est souvent fort propre à exciter dans son âme de la colère contre ceux qui sont de différent sentiment, de la crainte quand on se croit menacé de quelque péril, et quelques autres passions semblables ; et surtout un je ne sais quel zèle pour la pratique des cérémonies extérieures, dans la pensée que ces actes extérieurs, et la profession publique de la vraie Foi, serviront de rempart à tous les désordres où l’on s’abandonne et en procureront un jour le pardon $.

Tout le travail de dissolution est là accompli ; mais, pour que les résultats en fussent agrégés à la conscience commune, il fallait

Pensées CLTXK 10, 117 7E:2:

Pr CLXSIMAIE*r07 sd.

PACK AXIV/IT:S-0.

at nee LL -D:.6:

. Pensées div., CXLIII, IT, 31-2.

ui R © D

que le grand public, que n’eussent guère touché peut-être des discussions simplement théoriques, aperçût la séparation réelle qui, dans les mœurs, s’était opérée entre la théorie et la pratique. Il y fut préparé par les débats qui, à la fin du xvre siècle, mirent aux prises les théologiens sur la distinction du péché philosophique et du péché théologique ; — et par la querelle sur la damnation des païens vertueux. La Mothe Le Vayer, dans son traité De la Vertu des païens, et même une mystique comme Antoinette Bourignon 1 croyaient au salut de la « conscience errante ? ». Mais c’est surtout en percevant nettement le désaccord entre les préceptes chrétiens — dont le jansénisme ressuscitait la rigueur inflexible, — et la pratique quotidienne de gens qui pourtant ne se jugeaient pas si coupables ; — c’est aussi à la vue de peuples lointains, — non chrétiens ou même athées, comme les Chinois, — chez qui subsistait une parfaite harmonie, — c'est par là surtout que se trouva fortifié le sentiment de l'autonomie de la morale et de sa généralité supérieure ; l’idée que la morale unit tandis que les religions divisent. Cette conviction vers 1740 sera un bien commun, es nullius ; tous ne mettront pas la même hardiesse à en formuler le principe, ni à en dégager les conséquences ; mais tous, plus ou moins, en seront imprégnés.

Le Maître de Claville publie, en 1734, un 7 raté du Vrar mérite de l'Homme, considéré dans tous les âges et dans toutes les condihons, avec des principes d'éducation propres à former les jeunes gens à la vertu . Cet ouvrage obtint un gros succès de librairie ; et les «cinquante éditions » qu’il eut « en deux ou trois ans de temps » indignaient encore Diderot à trente ans de distance 4. Cependant un tel accueil réservé à un livre médiocre prouve que le public se reconnaissait dans l’auteur. Celui-ci, — très respectueux des croyances établies, auxquelles il se tient pour son compte, —

1. Cf. A. R. Macewen, Ant. Bourignon quietist, Londres, 1910, p. 45.

2. Voir un écho de cette discussion dans les Lettres Persanes, 1 XX XIV, éd. Barckhausen, I, 65-6.

Page 1