‹ Les idées morales de DiderotChapitre 22 sur 234 · Salon de 1767, XI, 294 : et VI · texte numérisé non relu

Salon de 1767, XI, 294 : et VI

indique nettement, et dès le seuil, que pour lui la vertudescloîtres ne saurait convenir à l’homme du monde :

Les plus scrupuleux savent bien que le monde demande une autre éducation que le cloître, et mon projet est de faire un galant homme, un parfaitement honnête homme, un homme de mérite : et de la probité délicate à la loi sainte, le chemin n’est pas long. Que la jeunesse commence par se faire un esprit de vérité, d'équité et de droite raison, on ne peut pas lui demander moins. À ce commencement de caractère, ajoutez la bonté d'âme et le goût des bonnes œuvres, qu'on en fasse sans autre motif que celui de la vertu, et voilà l'homme de bien !,

Denesle dit dans la préface de son Arishphe moderne :

Il s’agit dans cet écrit d’une morale où la dévotion ne soit point mêlée : quoique louable, et d’une nécessité absolue, c'est aux théologiens, aux ecclésiastiques, aux maîtres de la vie spirituelle en un mot, à nous en donner des leçons, et non pas aux'philosophes... On ne parlera donc ici que des qualités requises pour faire un honnête homme selon le monde ?.

A cet honnête homme du monde, la religion risque fort d’apparaître inutile, puisqu'il est vertueux sans elle ; et, si elle se surajoute à des convictions qui se suffisent auparavant, ce sera par souci des convenances, plus peut-être que par un besoin du cœur ou de l'esprit. Ainsi Mme de Lambert peut donner cet Avis d'une mère à son Jus :

Rien ne rend plus heureux que d’avoir l'esprit persuadé et le cœur touché ; cela est bon pour tous les temps. Ceux même qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent, se soumettent à la religion établie : ils savent que ce qui s'appelle préjugé, tient un grand rang dans le monde, et qu’il faut le respecter Ÿ.

D'un point de vue plus théorique, l’auteur des Lettres persanes établit, vers la même époque, de manière décisive, — et dans une

TAUPE D..22) 2. Paris, 1738, in-12, préface non paginée.

3. Œuvres, à Paris, par la Cie des Libraires, 1774, P. 14-15.

pensée assez voisine de celle de Malebranche, — l’antériorité de la morale sur la religion :

La justice est un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses ; Ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère, soit que ce soit un Dieu, soit que ce soit un ange, ou enfin que ce soit un homme... Les hommes peuvent faire des injustices... Mais il n’est pas possible que Dieu fasse jamais rien d'injuste ; dès qu'on suppose qu'il veut la justice, il faut nécessairement qu'il la suive ; car comme il n’a besoin de rien, et qu'il se suffit à lui-même, il serait le plus méchant de tous les êtres, puisqu'il le serait sans intérêt. Ainsi, quand 1l n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la justice ; c’est-à-dire faire nos efforts pour ressembler à cet être dont nous avons une si belle idée, et qui, s’il existait, serait nécessairement Juste. Libres que nous serions du joug de la Religion, nous ne devrions pas l'être de celui de l’équité 1.

De même le P. Buffer, S. J., dans le Traité de la Société Civile, — véritable manuel de morale qu'il met au jour en 1724, — n’hésite pas à affirmer de la façon la plus explicite l'indépendance et le caractère rationel de la morale, en termes qu'il faut citer tout au long : |

Certains, dit-1l, par la haute idée qu'ils ont du christianisme, ne jugent pas qu'il puisse y avoir de règle des mœurs, sans le secours de la révélation. Ils en apportent pour preuve la corruption répandue dans les parties du monde où la révélation n’est point parvenue. J'avoue que je ne comprends pas comment, pour diriger la raison, on a recours à un objet qui de soi est entièrement au-dessus d'elle, et dont par elle-même elle est absolument incapable de former seulement l'idée. Il est vrai d’ailleurs que la Révélation marque des règles de morale, qui n’ont point été suivies dans le monde, où l’on s'est abandonné à un dérèglement comme universel ; et auquel les philosophes paiens avec leurs plus belles maximes n’ont point apporté un remède suffisant. Mais si la Révélation nous a aidés en ce point, c'est un secours qui, pour ainsi dire, a rendu la raison à elle-même et qui l'a fait rentrer dans ses droits. Les lumières surnaturelles, toutes divines qu'elles soient, ne nous montrent rien, par rapport

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