‹ Les idées morales de DiderotChapitre 212 sur 234 · Salon de 1765, X · texte numérisé non relu

Salon de 1765, X

5. À Mlle Volland, 3 août 1759, XVIII, 367. Cf. art. Manichéisme, RVI03% Did. et Cath. II, p. 295.

le vide : pourquoi nous châtier, si nous ne sommes pas corrompus ; pourquoi nous punir nous-mêmes, si nous ne sommes pas coupables ?

Or « la macération de l’âme … consiste à se détacher des affections qu'inspirent la nature et l’état de l'homme dans la société » !, TFels sont les deux points par où la morale chrétienne heurte la sensibilité de Diderot : c’est parce qu’elle est antinaturelle, et parce qu'elle est antisociale, c’est-à-dire, pour le « philosophe », doublement antinaturelle.

Ce qu'ils appellent la perfection évangélique n’est que l'art funeste d’étouffer la nature ?.

C’est la cardinale erreur du christianisme ; au contraire Nature ! nature ! voilà le Zesi-motiv de Diderot. Aussi aura-t-il à cœur de recommander la pratique de tous « ces vices qui font le bonheur dans ce monde-ci, et dont on n’ést châtié que dans l’autre » $. Humilité, chasteté, recherche de la souffrance, vertus suprêmes pour le chrétien, folies selon le « philosophe » ! C’est le christianisme, écrit-1l dans l'Encyclopédie, qui « grava dans les esprits ce sentiment profond d’humilité, qui détruit et anéantit toutes les sources de l’amour-propre, en le poursuivant jusque dans les replis les plus cachés de l’âme » * Mais « l'humilité est un mensonge ; où est celui qui se méprise lui-même ? Et si cet homme existe, malheur à lui! Il faut s’estimer pour être estimable » 5. De même, quand le sage demande : « Renoncez-vous à la pauvreté, aux afflictions, aux souffrances ? » le prosélyte de répondre : « Je voudrais bien qu'il dépendit de moi d'y renoncer »f, Enfin « la continence est un vice, puisqu'elle va contre les intentions de la nature » ?.

. Enc., art. Macération, XVI, 31.

. À Mlle Volland, 15 août 1759, XVIII, 3709.

. Réfutation de l'Homme, II, 416 ; cf. Did. et Cath. IT, p. 238.

. Enc., art. Christianisme, XIV, 146.

. Introd. aux grands principes, II, 86.

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. II, 86, n. 2. Au contraire, Mahomet « pressentit que la passion des

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De toutes parts donc le christianisme heurte le sentiment de Diderot ; de toutes parts les prescriptions s’en opposent à son idéal de vie : et c’est sans doute l’exaspération produite par cette perpétuelle contrainte qui le poussa à exagérer encore l’antithèse, à renforcer, consciemment ou non, son naturalisme, son apologie de l'instinct (sexuel notamment), et à la rehausser de tons plus violents et de couleurs plus outrées. C'est cette opposition, sans cesse présente à sa pensée, qui explique la hardiesse et comme l’emportement de certaines de ses peintures. Ces hardiesses sont des révoltes ; son «immoralisme » est surtout un « anti-ascétisme ».

Mais le christianisme n’est pas seulement contraire au bonheur de l'individu, il est aussi un agent de dissolution sociale. Cette religion, écrit Diderot, est «la plus insociable dans sa morale considérée, non dans ce qui lui est commun avec la morale universelle, mais dans ce qui lui est propre et ce qui la constitue morale évangélique, apostolique et chrétienne » !. D'abord, par cela seul qu’elle demande sans cesse aux hommes de contrarier leur penchant, elle leur inspire une mauvaise humeur, une dissatisfaction qui ne tarde point à se changer en intolérance quand ils se prennent à douter de l'utilité de ces sacrifices.

Les dévots outrès.. ont de l'humeur, parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger sincèrement sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins austère, 1ls s'avoueraient qu’elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient, et qu’ils se sont interdit, sans croire aux récompenses qui les dédommagent de leur sacrifice ?.

Et d'autre part, voyez ces hommes «qui, sous le prétexte de leur salut, désertent la société à laquelle ils devaient tous leurs

femmes était trop naturelle, trop générale et trop violente pour tenter avec quelque succès à la réfréner ; il aima mieux y conformer sa législation, que d’en multiplier à l'infini les infractions, en opposant son autorité à l'impulsion si utile et si douce de la nature. » Enc., art. Sarrasins, XVII, 75-06.

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2. Claude et Néron, III, 326. Cf. Enc., art. Cyniques, XIV, 257.

services, et qui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre» 1. La vie monastique — la plus parfaite au regard de Dieu — est la négation de la société : c’est une régression vers la primitive sauvagerie. Ainsi Boulanger le savant « inclinait à croire que les sauvages descendaient de familles errantes, que la terreur des premiers grands événements avaient confinées dans des forêts où ils avaient perdu les idées de police; comme nous les voyons. s’affaiblir dans nos cénobites, à qui il ne faudrait qu’un peu plus de solitude pour être métamorphosés en sauvages » ?,

Ainsi, dans sa morale — sociale éminemment — aussi bien que dans son immoralisme, la pensée de Diderot s'oppose à l’idée chrétienne : opposition instinctive d’abord, mais dont Diderot a pris conscience, et qui devint chez lui systématique.

De là une conséquence curieuse. Diderot est avant tout « vertueux » par goût et penchant naturel : il est «heureusement né » et il en remercie le ciel ; sa doctrine, comme nous l'avons vu, peut apparaître à certains égards comme la théorie de sa pratique. Mais inversement son antichristianisme lui impose comme un devoir professionnel d'agir en homme de bien : la pratique devient une preuve de la théorie, la preuve que l’athée peut être bon, si celui-là est bon qui se conforme à la «morale universelle », dégagée de ce qu'y mêlent d’impur toutes les morales particulières :

Il n'appartient qu’à l’honnête homme d’être athée, écrit-il ÿ. Et ailleurs :

Le philosophe qui manque de religion ne saurait avoir trop de mœurs 4 … Ce n’est pas assez que d’en savoir plus qu'eux ; il faut leur montrer que nous sommes meilleurs et que la philosophie fait plus de gens de bien que la grâce suffisante ou efficace 5.

alt 86.

2. Lettre sur Boulanger, VI, 344. Cf. Réfut. de l'Homme, II, 243 ; art. Célibat, XIV, 50-r1 ; à Rousseau, XIX, 429 ; à Damilaville, XIX, 476.

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