Discours préliminaire à l’Essai sur le mérite
dont {l’ensemble constitue la « morale universelle », il les veut faire sortir de l’expérience même, déduire ce qui doit être de ce qui est. Voilà pourquoi ne le satisfont ni les remarques détachées des moralistes « littéraires », à la façon de La Rochefoucauld, de La Bruyère ou de Nicole, — on peut trouver chez eux des observations exactes et fines, mais, amoncelées sans que rien les coordonne ou les subordonne, elles n’ont point de valeur au regard de la raison ! ; — ni les systèmes des philosophes, qui prétendent appuyer’ la conduite des hommes aux frêles constructions de la métaphysique : ici, ce qui manque, ce n’est pas le souci de l’universel, c’est la vue du réel, le sens de la vie. Pour lui, partant de la réalité morale, qui, comme toute réalité, est multiple et diverse, Diderot tâchera de s'élever jusqu’à ce degré de généralité qui seul peut contenter l'intelligence : voir ce qui est, mais voir avec l'œil du philosophe.
Cette « morale universelle », que Diderot s’efforce à dégager par l’étude de notre nature, elle ne se développe peut-être pas, nous l’avons vu, avec une parfaite rigueur logique ; 1l semble que parfois on aperçoive une rupture dans la chaîne des idées, parfois aussi qu’une brusque intrusion du sentiment fausse l’observation ou dévie le raisonnement. C’est que cette morale est moins un système froidement impartial, qu’un reflet de la personne de Diderot, avec toutes les facultés de son âme, avec la riche complexité de sa nature. Aussi sommes-nous bien empêchés pour emprisonner dans une formule cette mobile pensée. Dironsnous que cette morale est rationaliste ? Nous en aurions le droit, puisqu'à son origine il y a le souci de rendre intelligible l’expérience, puisqu'elle soumet à la justice les impulsions aveugles de la passion, puisqu'elle attend du progrès des lumières l’avènement de la vertu. Mais nous pourrions aussi bien l’appeler une
1. Cf. IV, 90-1 : « Je regarde ces réflexions isolées sur la nature humaine comme ces gros recueils d'expériences physiques, qui attendent quelque principe général qui les lie, et sans lequel ce serait assez peu de chose. Ce sont les matériaux d’un grand édifice qui s’achèvera ou ne s’achèvera pas... »