Lettre LXXXIII, éd. Barckhausen, I
LA CONSCIENCE MORALE FRANÇAISE VERS 1740 (o!
à la conduite ordinaire de la vie, que les lumières naturelles n’adoptent par les réflexions exactes de la pure philosophie. Les maximes de l'Évangile ajoutées à celles des philosophes sont moins de nouvelles maximes que le renouvellement et l’éclaircissement de celles qui étaient gravées au fond de l’âme raisonnable, On sait le mot de Tertullien : O âme de l’homme qui êtes naturellement chrétienne ! La révélation facilite la pratique de ces maximes par les motifs et les secours puissants qu'elle fournit ; mais la raison en a le principe dans elle-même !.
Plus tard encore, l’abbé Gédoyn (de l’Académie française, (1667-1774), en un discours de l'Education des enfants, blâme les maîtres qui font « trop dépendre les mœurs de la religion. » Lier trop étroitement les règles de vie, qui doivent être universelles et constantes, à des dogmes caducs, c’est risquer la ruine des uns comme des autres :
Quelque soin qu'on prenne d'inspirer des sentiments de Religion aux enfants, 1l vient un âge où la fougue des passions, le goût du plaisir, les transports d’une jeunesse bouillante, étouffent ces sentiments. Alors un jeune homme, je parle surtout de ceux qui ont à vivre dans le grand monde, un jeune homme se croit tout permis ; 1l devient un composé de tous les vices, sans presque aucun mélange de vertu. Il n'a pour tout mérite au plus que de l'esprit avec cette politesse aimable que l’on prend à la cour, et qui, destituée de probité, n'est, pour la bien définir, qu'un beau masque. Si on lui avait bien dit que les mœurs sont de tout pays et de toute religion, que l’on entend par ce mot ces vertus morales que la Nature a gravées dans le fond de nos cœurs, la justice, la vérité, la bonne foi, l'humanité, la bonté, la décence ; que ces qualités sont aussi essentielles à l’homme que la raison même, dont elles sont l’émanation : ce jeune homme, en secouant le joug de la Religion, ou en s’en faisant une à sa mode, conserverait au moins ces vertus morales, qui dans la suite pourraient le rapprocher des vertus chrétiennes ; mais, parce qu’on ne luia prêché qu'une religion austère, tout tombe avec cette religion ?.
C’est au fond le même esprit, — encore que le résultat de la critique soit formulé en termes inverses, — qui anime l'ouvrage
1. Dans le Cours de sciences, 1738, in-f8, col. 1069. 2. Œuvres diverses, Paris, 1745, in-I2, P. 222.
protestant de Mlle Huber : Lettres sur la religion essentielle à l'homme, distinguée de ce qui n’en est que l'accessoire 1. L'auteur ramène, sous l'influence peut-être du Tyractatus de Spinoza, la religion a une doctrine pratique ; tout ce qui s’y ajoute à la morale n’est que l'accident : |
L'essentiel, c’est le fond de droiture ou de bonne foi, par lequel on acquiesce à toute Vérité sensible ou évidente et qui fait agir conséquemment. L’accessoire, ce sont les connaissances particulières que la Révélation écrite présente... Je demande — si vous retranchez de l’idée de la Religion le fond de droiture que l’on suppose, et que vous laissez subsister toutes les connaissances acquises que la Révélation écrite peut offrir, qu’en fera-t-1l ? l’homme qui serait dans ce cas, aurait-il de la Religion ? Essayez au contraire d’en retrancher ces connaissances particulières, et de laisser subsister un fond de droiture tel qu’on vient de le désigner, je demande encore : l’homme qui serait dans ce dernier cas, serait-il sans religion ? ?
Ainsi donc la séparation est désormais accomplie : qu’on isole la morale de la croyance ou qu’on réduise au contraire toute la religion à la morale, ce qu’on affirme explicitement ou implicitement, c'est toujours l'indépendance de la pratique eu égard à la foi traditionnelle.
De cette morale nouvelle, la fin sera d’assurer à l’homme le bonheur.
C'était aussi le bonheur que voulait procurer la morale chrétienne. Pascal reconnaissait que l’homme « veut être heureux, et ne veut qu'être heureux, et ne peut ne vouloir pas l'être » à, et Bossuet écrivait contre Fénelon :
C'est... une illusion d’ôter à l'amour de Dieu le motif de nous
rendre heureux... L'homme à qui l’on veut faire accroire qu'il peut n'agir pas par ce motif d'être heureux, ne se reconnaît plus lui-
1. Amsterdam, 1738, in-r12. 2,nL- 1; pT45/10 4 3.5 Pensées, 11100; Br:ip 1400!
même, et croit qu'on lui en impose en lui parlant d'aimer Dieu, comme en lui parlant d'aimer sans le dessein d’être heureux 1.
Mais la continuité apparente masque une opposition réelle : le bonheur que les moralistes chrétiens ne concevaient réalisable qu'en Dieu, a désormais son séjour 1ici-bas, et ses racines sur cette terre. Aussi, dès qu'on cherche à préciser cette notion vague, on ne trouve à la définir qu’en la résolvant en plaisirs : le bonheur est tissu de plaisirs. C’est cette conviction déjà, à quoi les Épicuriens de la fin du xvire siècle — que Diderot a groupés en diverses écoles ? — accordaient leur théorie et leur pratique. Malebranche, lui aussi, d’un autre côté, a soutenu que le bonheur, — ce bonheur que notre nature nous force à rechercher, — n’est autre chose qu'une somme de plaisirs : « Chercher son bonheur, ce n'est point vertu, c'est nécessité ; car il ne dépend point de nous de vouloir être heureux... » et « notre bonheur consiste uniquement dans la jouissance des plaisirs » * ; 1l n’excepte même pas les plaisirs des sens, qui, illusion pour l’observateur, sont réalité pour le sujet. Si cette idée en 1684 souleva des tempêtes et suscita les colères d’Arnauld, — à l’époque où nous sommes, c’est un point hors de conteste et reconnu de tous.
Ainsi M. Du Puy, ci-devant secrétaire au traité de la Paix de Riswick, dans ses Dialogues sur les plaisirs, sur les passions, sur le mérite des femmes... (Paris, 1717, in-I12), écrit :
(L'homme) malgré sa légèreté et son inconstance est toujours le même par rapport à l'amour du plaisir. Dans toutes ses actions, sous quelque climat qu’il soit né, quelque éducation qu’il reçoive dans son enfance, dans quelques circonstances qu'il se trouve dans un âge plus avancé, il a toujours en vue de se procurer du plaisir, Nous devons donc nous appliquer principalement et préférablement
1. Instruction sur les états d’oraison, I, x, n° 29, éd. Lachat, t. XVIII, p. 647. Lévesque de Pouilly, Théorie des sentiments agréables, 1736, s'attache encore à montrer que nous ne pouvons aimer Dieu de façon désintéressée.
2NAIL Epicurismes AlV,:520-7.
AMP ES Sr/r7)1n-12, préf.. non paginée,
à toute autre chose, à discerner ce qui est le plus capable de nous en donner... Cet amour du plaisir est le grand ressort, le poids déterminant qui fait agir toutes les facultés de notre âme.
Et encore :
Les plaisirs sont aussi nécessaires à l’âme, que les aliments le sont au corps ?. Il est bon que vous fassiez attention que tous les hommes désirent le plaisir. Ils ne le trouvent pas toujours, mais ils ne cessent jamais de le chercher... L'amour du plaisir est le premier mobile, la maîtresse roue de de nos entreprises, de tous nos attachements à.
D'autre part, il semble difficile d'établir du dehors et comme d'autorité une hiérarchie entre les plaisirs ; érahmit sua quemque voluptas. « Mon bonheur est dans moi et non dans l'esprit ou dans la science des autres. C’est ce que j'éprouve qui me rend heureux, sans qu'il soit moindre ou plus grand pour venir d'une cause plutôt que de l’autre » 4 Ou, comme dit Voltaire : « Celui-là est actuellement heureux qui a du plaisir » ÿ
Dès lors toute la morale sera bornée à organiser et grouper le plus adroitement possible les plaisirs. La marquise de Lambert donne avis à sa fille de bien ménager les jouissances que la vie offre, et d’être attentive à les savourer pleinement :
Songez à vous rendre heureuse dans votre état ; mettez tout à profit : mille biens nous échappent, faute d'application. Nous ne sommes heureux que par l'attention et que par comparaison. Plus vous avez d'habileté, plus vous tirez de votre état et plus vous étendez vos plaisirs. Ce n’est pas la possession qui nous rend heureux, c'est la jouissance : et la jouissance est dans l'attention 6.
Le Maître de Claville lui-même, qui ne veut pas négliger le salut éternel, y voit le couronnement d’une vie heureuse ici-bas,
. Préface non paginée.
Ph98:
. Buffier, o. c., col. 1072.
. Lettres phil., ‘éd. Lanson, II, 214.
. Éd. citée, p. 71.
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