‹ Les idées morales de DiderotChapitre 27 sur 234 · SH S · texte numérisé non relu

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La passion fait les héros et les scélérats, non la réflexion ; et bien souvent c'est une circonstance fortuite qui décide quelle pente ils suivront :

(Les grands hommes) ce sont des gens qui sont dominés par des passions vives et qui par des secousses violentes sont portés à des choses extraordinaires et que le reste des hommes n'osent entreprendre. Si ces mouvements vifs les poussent par bonheur à des actions utiles à la société, et qu’on nomme par conséquent vertueuses, les voilà grands hommes ; mais aussi que de pareils mouvements les portent à des actions contraires à la société, les voilà grands scélérats. Les grands hommes ne mettent d'ordinaire presque rien du leur dans ce qu'ils sont 1.

Si en général on ne s’avance pas tant, si on conçoit comme désirable une collaboration de notre nature sensible et de notre raison, on refuse de sacrifier l’une à l’autre. Voltaire dans les Remarques sur Pascal ?, nous explique ainsi le mot célèbre des Pensées : « Qui veut détruire les passions au lieu de les régler, veut faire l’ange », — et donc fait la bête. — G.-L. Lesage (de Genève), à la fin de son Cours abrégé de physique, s'exprime en termes curieusement analogues à ceux qu'employait Fontenelle :

La philosophie ne doit pas travailler à détruire les passions, mais à nous faire voir quels doivent être leurs véritables objets ; après quoi l'on peut, sans scrupule, y tendre à pleines voiles. Si quelque tempête survenant nous fait échouer au port, nous n'avons rien à nous reprocher. Il en est des passions, par rapport au bonheur, comme des vents, par rapport à la navigation. Quoique les vents causent toutes les tempêtes, et tous les malheurs de la mer, ils sont pourtant nécessaires à la navigation. Aïnsi quoique les passions visent la cause de tous les désordres, dans lesquels tombent les hommes, une vie sans passions est une langueur insupportable 8.

De même le chanoine Jacques Pernetti, auteur très orthodoxe des À bus de l'éducation sur la piété, la morale et l'étude 4, — encore

. Lettres phil., éd. Lanson, II, 222.

"1Genéve” "1722, 11-12, D.250.

> Paris L/20, neT 2,

+ © ND H

qu'il prêche la modération et veuille que nous combattions notre . nature mauvaise, ne laisse point de reconnaître l’utilité des passions, — utilité sociale autant que particulière :

On me, dira peut-être, écrit-il, — que quand je vante si fort la modération, il faut que je connaisse peu les hommes, qu'il n’y a rien de si insipide que ces hommes, qu’on appelle hommes sans passions, qu'ils ne sont bons à rien, qu'il faut les tirer à quatre pour les déterminer à agir, que souvent, tandis qu’ils s'amusent à consulter leur raison, le moment décisif pour une affaire échappe et rend toute leur philosophie inutile. J'ai compris, comme bien d’autres, que, quelque terribles que soient les effets des passions, il y a cependant souvent de grands avantages à en tirer ; à ne considérer les choses qu'en général, les passions ont fait presque autant de bien que de mal dans cet univers. Combien d’empires florissants, d'établissements utiles doivent leur origine aux passions 1 !

Lui aussi voit l’idéal dans l’action combinée de la raison et des passions, et il s'élève contre les éducateurs qui vainement prétendent détruire au lieu de régler :

C’est assez corriger la nature que. de donner un objet louable à ses passions. Retenir les passions et la hardiesse en particulier dans un silence respectueux, est l'effort le plus grand des maîtres et même des plus habiles. Ne voient-ils donc pas qu'il en sera de ces jeunes gens comme de ces bateaux qu'on ne dérobe à la rapidité d'un fleuve qu'en les tenant amarrés : le temps n’y fait rien, et après dix ans comme après un jour, dès que le câble cessera d'arrêter, le bateau suivra l’impétuosité de l’eau, et ira peut-être se briser contre le premier rocher qu’il trouvera sur son chemin : le naufrage n'est que différé, et on l’en aurait sûrement préservé, si au lieu de le retenir si longtemps, on lui avait donné un pilote. Ce n’est donc rien faire que d'obtenir de la hardiesse une inaction qui est un état violent. Et tout le temps qu’on emploie à l'arrêter est un temps perdu, dont il aurait mieux valu faire usage pour modérer des transports. Ariadne n'empêcha pas Thésée d’entrer dans le labyrinthe, quelque danger qu'il y eût à y entrer : elle le conduisit dans tous ces détours à l’aide

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d’un fil qui l'empêcha de s’égarer : voilà le modèle de ceux qui ont à régler les passions des jeunes gens 1.

Certains ne s'arrêtent pas à réhabiliter les passions en général ; ils en poursuivent l’analyse et en tentent la classification. Ainsi Rémond de Saint-Mard ? distingue « trois sortes de sentiments que la nature donne aux hommes : le premier regarde leur bien particulier à l'exclusion de celui des autres ; le second va directement à l'avantage des autres, et tourne ensuite au profit particulier ; parce que. la nature n’exige pas qu'on la serve gratuitement. La Nature a fait le troisième pour la conservation de son ouvrage et l’accomplissement de ses desseins » *.

En tout cas, on s'accorde pour rendre ses droits à l’amourpropre, que la morale chrétienne considérait comme la source de tous nos maux : « Tout tend à soi ; cela est contre tout ordre » 4.

L'abbé Desfontaines écrit :

Tout le monde sait que l'amour de nous-même est un amour nécessaire, amour inséparable de la volonté, et qui est la volonté même Ÿ.

Mme de Lambert recommande seulement à son fils de bien concevoir cet amour-propre pour pouvoir le bien servir :

S1 vous voulez être parfaitement honnête homme, songez à régler votre amour-propre, et à lui donner un bon objet... On distingue deux sortes d'amour-propre, l’un naturel, légitime, et réglé par la justice et par la raison, et l’autre vicieux et corrompu. Notre premier objet, c'est nous-même, et nous ne revenons à la justice que par la réflexion. Nous ne savons pas nous aimer ; nous nous aimons trop, ou nous nous aimons mal. S’aimer comme il faut, c’est aimer la vertu : aimer le vice, c’est s'aimer d’un amour aveugle et mal-entendu 6.

Sans amour-propre, point de société, dira Voltaire :

. O.c.,:p. 154 sqq: et p. 161-2.

. Pascal, Pensées, éd. Brunschwicg, n° 447, p. 550. AObsera cit XII 203:

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