‹ Les idées morales de DiderotChapitre 32 sur 234 · Pierre Villey, Revue d'Hist. litt., 1912, p · texte numérisé non relu

Pierre Villey, Revue d'Hist. litt., 1912, p

Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que Nature de soi et de son progrès ordinaire a produits ; tandis qu’à la vérité ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages : en ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés ; lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, les accommodant au plaisir de notre goût corrompu; et si pourtant, la saveur même et délicatesse se trouve, à notre goût même, excellente, à l’envi des nôtres, en divers fruits de ces contréeslà, sans culture. Ce n’est pas raison que l'art gagne le point d'honneur sur notre grande et puissante mère nature 1.

Point de lois ni de magistrats, point de gouvernement ni de propriétés, rien d’humain, rien d’artificiel dans ces sociétés :

Ces nations me semblent donc ainsi barbares pour avoir reçu fort peu de façon de l'esprit humain, et être encore fort voisines de leur naïveté originelle. Les lois naturelles leur commandent encore, fort peu abâtardies par les nôtres... Il me semble que ce que nous voyons par expérience en ces nations-là surpasse non seulement toutes les peintures de quoi la poésie a embelli l’âge doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes, mais encore la conception et le désir même de la philosophie. Ils n’ont pu imaginer une naïveté si pure et si simple, comme nous le voyons

par expérience, ni n’ont pu croire que notre société se püt maintenir

avec si peu d'artifice et de soudure humaine. C’est une nation, diraïje à Platon, en laquelle il n’y a aucune espèce de trafic, nulle connaissance des lettres, nulle science des nombres, nul nom de magistrat ni de supériorité politique, nul usage de service, de richesse et de pauvreté, nuls contrats, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu’oisives, nul respect de parenté que commun ;.. les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la détraction, le pardon, inouïes. Combien trouverait-il la République qu’il a imaginée, éloignée de cette perfection ! ?

De même que toutes nos idées de beauté, de politesse, de pudeur, sont relatives à nos usages, aïnsi c’est la coutume encore qui nous conduit à croire que notre régime politique et social soit

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