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l'envie, les extorsions et une infinité d’autres maux, il abolit cette propriété de biens, en priva les particuliers et voulut que toutes les terres et les richesses de la nation appartinssent proprement à l’État, pour en disposer absolument, sans que les sujets en pussent rien tirer que ce qu'il plairait au magistrat de leur en départir !,
Ainsi c'est un principe absolu chez les Sévarambes « de ne pas souffrir que la propriété des biens tombe en aucune manière entre les mains des personnes particulières, mais d’en conserver l'entière possession à l’État pour en disposer absolument » ?.
Et tout le long du roman se poursuit l'éloge de cette société idéalement heureuse, dont tous les membres, après huit heures d’un «exercice modéré », se délassent «aux plaisirs et divertissements publics », réservant pour le repos le dernier tiers de la journée *. La hardiesse du livre réside toute dans l'éloge du communisme — «étatiste » déjà — ; elle est singulièrement tempérée si l’on considère que ce parfait bonheur ne s’achète qu’au prix du despotisme d’un seul, — personnification, en quelque sort, de l’unité de l’État, — et de l'esclavage d’un grand nombre d'hommes, chargés des besognes inférieures. — L’audace de l’auteur s’est plus volontiers portée à développer l’idée d’une religion philosophique à fois et civile, fondée sur la notion d’un Dieu incompréhensible absolument, et sur un panthéisme dérivé peut-être de Spinoza.
L'Histoire de l’île de Caléjava de Claude Gilbert (1700) ne nous fournit pas grand chose, pas plus que les Voyages et aventures de Jacques Massé (1710) par Simon Tyssot de Patot. L'un et l’autre participent de ce mouvement qui, rejoignant les deux siècles, emportait les esprits vers une morale humaine, naturaliste et sociale : Claude Gilbert ramène toute la religion à la morale ; réhabilite le plaisir et les passions ; conseille la poursuite du bonheur individuel qui ne peut s’acquérir que par le bonheur de tous. De même Tyssot de Patot considère que la nature nous
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SIRITIATSOR.
porte d'elle-même vers la morale, que celle-ci prolonge celle-là; et il défend l’idée que les actions humaines ne valent que par leurs conséquences sociales : « Si elles peuvent devenir bonnes ou mauvaises, ce ne peut être que par rapport à de certaines institutions »1.
Sur l’organisation sociale, leurs idées sont bien moins intéressantes, et moins riches d'avenir. À Caléjava, les habitants vivent dans des maisons semblables, la production est faite en commun et la consommation réglée suivant le besoin de chacun ; — le pays qu’explore Jacques Massé est divisé géométriquement en cases égales ; on y pratique la polygamie et, «tout le monde y est égal »?. Indications auxquelles on est assez embarrassé pour attribuer une signification précise.
On voit, par ces quelques exemples, — les plus célèbres, — qu’à la critique de nos sociétés, l'apport des romans d'aventures extraordinaires est assez restreint : ce que visent les utopistes, c'est surtout la religion, et la morale en tant que religieuse.
Par contre, les relations de voyages authentiques, — celles notamment des missionnaires, surtout jésuites, — auront une action dissolvante beaucoup plus efficace ; car non contents d'observer les faits, les auteurs sont enclins à comparer ce qu'ils découvrirent là-bas à ce qui se fait chez nous ; et, implicitement ou explicitement, à mêler au tableau de ce qu'ils constatent leurs appréciations et jugements. C'est ce que nous pouvons vérifier, à parcourir quelques-uns de ces récits de voyages, surtout de voyages en Amérique : nous verrons que « dans son ensemble, la littérature américaine est très nettement antisociale » ÿ
Voici le P. Jean-Baptiste du Tertre, le « bon père », « missionnaire de la Congrégation de Saint-Louis », dont Chateaubriand vante le talent descriptif et le « ton sensible et religieux » 4.