‹ Les idées morales de DiderotChapitre 36 sur 234 · LAP#I · texte numérisé non relu

LAP#I

3. Chinard, L'Amérique et le rêve exotique dans la litérature française aux XVIIe et XVIIIe siècles, p. VI.

4. Génie, IVe part., 1. IV, ch. 7 (éd. Garnier, in-80, II, 459 sq.)

Ouvrons le tome II de son Histoire générale des Antilles, habitées par les Français, — qui vit le jour à Paris chez Thomas Jolly en 1667. C'est au traité 7 de la seconde partie que le Jacobin nous décrit les « habitans des Antilles ».

Mettons-nous d’abord dans l'esprit que ces sauvages ne sont pas ce qu'un vain peuple pense :

À ce seule mot de Sauvages, la plupart du monde se figure dans leurs esprits une sorte d'hommes barbares, cruels, inhumains, sans raison, enfin plutôt des monstres que des hommes raisonnables, quoiqu'en vérité nos sauvages ne soient sauvages que de nom, ainsi que les plantes et les fruits que la nature produit sans aucune culture dans les forêts et dans les déserts, lesquels quoique nous les appelions sauvages, possèdent pourtant les vraies vertus et les propriétés dans leur force et dans leur entière vigueur, que bien souvent nous corrompons par nos artifices et altérons beaucoup, lorsque nous les plantons dans les jardins !.

Is jouissent de tout le bonheur possible, parce qu'ils se contentent de suivre la nature au lieu de chercher à la compliquer ; hbres et égaux, ils ne connaissent n1 législation ni gouvernement.

Les sauvages de ces îles sont les plus contents, les plus heureux, les moins vicieux, les plus sociables, les moins contrefaits et les moins tourmentés de maladies, de toutes les nations du monde. Car ils sont tels que la nature les a produits, c'est-à-dire dans une grande simplicité et naïveté naturelle : ils sont tous égaux, sans que l’on connaisse presque aucune sorte de supériorité ni de servitude ; et à peine peut-on reconnaître aucune sorte de respect, même entre les parents, comme du fils au père... Nul n’est plus riche, ni plus pauvre que son compagnon, et tous unanimement bornent leurs désirs à ce qui leur est utile, et précisément nécessaire, et méprisent tout ce qu'ils ont de superflu, comme chose indigne d’être posceuée?,

Si leur esprit est simple, leur âme est droite ; nulle civilisation n’est venue les perfectionner, mais ni les corrompre :

1 11%350; mure lE:3s7.

Ils ont le raisonnement bon et l'esprit autant subtil que le peuvent avoir des personnes qui n’ont aucune teinture des lettres, et qui n'ont jamais été subtilisés et polis par les sciences humaines, qui bien souvent, en nous subtilisant l'esprit, nous le remplissent de malice: et je puis dire avec vérité que si nos sauvages sont plus ignorants que nous, ils sont beaucoup moins vicieux, voire même qu'ils ne savent presque de malice que ce que nos Français leur en apprennent !.

Ils sont donc fondés vraiment à regarder de haut les Européens qui viennent vers eux, à condamner « leur ambition, leur avarice, leur luxe, leurs dissolutions, leurs traditions, leurs envies, et mille autres péchés qui ne sont pas même connus parmi eux » ?. Si bien qu’on peut dire que les colons venus de l'Est sont un véritable sujet de scandale pour les sauvages « par la mauvaise impression qu’(ils) ont conçue de la mauvaise vie des Chrétiens ; car ils ont vu des hommes qui se sont venus emparer de leurs terre, et de celles de leurs voisins, avec des cruautés inouïes :: qui ne cherchaïient que de l'or, et dont la vie avait quelque chose de plus barbare que la leur » à.

Dans les idées que défend là Du Tertre, aussi bien que dans l'expression, 1l y a comme un souvenir de Montaigne ; mais déjà aussi, semble-t-il, un accent nouveau, plus dogmatique, — plus de netteté à opposer la vertu et le bonheur du sauvage, la perversion et la misère du civilisé.

Plus hardi encore à la critique des sociétés occidentales est un ouvrage qui fit bruit au début du xvirie siècle : ce sont les Mémoires de l'Amérique septentrionale ou la suite des voyages de M. le baron de La Hontan, tome II 4, — suivis en 1704 des Dialogues de Monsieur le baron de La Hontan et d’un sauvage de l’ Amérique 5. Diderot a lu cet ouvrage, dont il cite quelque part un mot ravissant 6.

TULSSsS,

Page 1