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individus. C’est ce que Charlevoix a marqué en un passage de son œuvre que, cent cinquante ans plus tard, citait encore avec éloges Paul Lafargue :
L'esprit fraternel des Peaux-Rouges vient sans doute en partie de ce que le mien et le tien, ces paroles glacées, comme les appelle saint Jean Chrysostome, ne sont pas encore connues des sauvages. Les soins qu'ils prennent des orphelins, des veuves et des infirmes, l'hospitalité qu'ils exercent d’une manière si admirable, ne sont qu’une suite de la persuasion où ils sont que tout doit être commun pour tous les hommes 1,
On voit la hardiesse de notre auteur : liberté, égalité, communisme, telles sont à ses yeux les suprêmes valeurs sociales. Il serait exagéré de croire que tous les contemporains allassent aussi loin que Charlevoix lui-même ; on se rend compte néanmoins des idées nouvelles qui étaient désormais en circulation et communément reçues ‘: toutes les qualités, tous les avantages qu’on remarquait et qu'on louait chez les sauvages, c’étaient précisément ceux dont le contact des primitifs nous révélait douloureusement que nous étions privés. Ainsi on se prend à entrevoir, et regretter, — à espérer aussi, plus ou moins vaguement, — une société autre que l’existante, où les hommes jouiraient de cette liberté, « le bien le plus précieux de la nature », où tous seraient égaux en dignité et en richesse ; et on se demande :1 la propriété individuelle ne serait pas peut-être la cause qui l’a détruite, cette société, dans le passé, — et l'obstacle qui en empêche l’avènement. En tout cas, on remarque que notre civilisation, en se perfectionnant, s’est inutilement compliquée st embarrassée, que des lois, multipliées à l’excès, nous pèsent comme un faix, et nous gênent comme une entrave : toutes constatations dont l'efficacité sera d'autant plus forte que l'idée, une fois éveillée, éveillera à son tour le sentiment.
1. Histoire de la Nouvelle France, cité par Paul Lafargue, Réponse à la conférence de J. Jaurès, Idéalisme et maïérialisme dans la conception de l'histoire, 1895, p. 24 (Bibl. nat., 8° R pièce 6048).
Morale rationaliste, indépendante de la religion ; morale naturelle, constituée en vue du bonheur ; morale sociale, qui veut unir la poursuite de la félicité personnelle à la recherche du « bien public — et d’autre part, réaction contre les formes sociales existantes, contre la complication de la vie, les lois inutiles, l’asservissement de l'individu ; tels sont les deux courants au confluent desquels se place Diderot. Assurément il n’a pas sa raison suffisante dans ce qui le précède : la génération dont il est fera subir une élaboration nouvelle aux idées qu’elle trouvait admises ; et lui-même, de ce fonds, ne prendra que ce quis’harmonise à sa nature intellectuelle et à sa sensibilité, — ajoutant à cette matière, et lui imprimant une forme sienne. Mais c’est cette atmosphère morale qu'ont respirée ses premières années de vie spirituelle ; et cette action diffuse qui s’exerça sur lui nous permet déjà de pressentir un peu de son développement futur.