CHAPITRE II
LES IDÉES MORALES DE DIDEROT à DANS LES PREMIÈRES ŒUVRES JUSQU'’A 1750
Sans aller ; jusqu'à prétendre que « nul ne s’est transformé au xvir1e siècle » comme Diderot 1, on peut affirmer qu'il n’eut pas d’abord une philosophie toute formée et arrêtée pour toujours dans ses lignes maîtresses. Il a dû, suivant les enseignements de ses lectures, de ses expériences, de ses réflexions, modifier les idées qu'il avait reçues, s’en déprendre peu à peu, et élaborer luimême une conception de la vie à son usage. On voudrait étudier en détail et dans leur suite ces démarches d’un esprit qui se libère, connaître par quelles oscillations il a passé avant de se reposer, non certes dans la tranquille possession d’une certitude, — du moins dans l'équilibre de certaines tendances à peu près constantes. |
- Malheureusement, sur ces « années d’apprentissage » et de libre formation, qui vont de sa sortie du collège jusque vers 1750, sur ces années si fécondes où, avide d'apprendre, et tout en s’efforçant à à gagner de quoi vivre, il se donnait entièrement « à l'étude des mathématiques et des belles-lettres, vivant entièrement ignoré et n’ayant aucun dessein d’être connu » *, nous som-
1. Ducros, RE Di81È HaAaCGt çe passage d’une lettre à Falconet, qu'il ne faut évidemment pas prendre trop à la lettre, mais qui peut fournir une indication : « Il y a bientôt vingt ans que je ne lis plus » (Mars 1766, XVIII, 127.
8. Requête à Berryer, dans Rev. d’hist. litt., 1899, p. 212. Cf. Mne de Vandeul, Œ., I, XXXII. js 4 lv
mes assez peu renseignés. Les documents font défaut, qui nous permettraient de retracer, dans ses détours et ses hésitations, la route qu’il suivit ; c’est tout au plus si nous pouvons en marquer les deux étapes extrêmes, au début et à la fin de cette période de préparation.
Au sortir du collège d’Harcourt !, qu'est-ce que Diderot en emportait qui pût servir à sa formation morale ? Il s’est à maintes reprises expliqué sur l’ «institution » des collèges, et, dans ce qu'il en dit, on perçoit un accent de regret qui atteste en lui le souvenir persistant d’une expérience personnelle.
A cette éducation, Diderot fait deux reproches : c'est d’être rhétoricienne et d’être scolastique. Les maîtres s'appliquent à former l'élève aux finesses du beau langage, bien plutôt qu'à développer en lui le sentiment moral :
Leur goût pusillanime me tenait les yeux attachés sur Cicéron qui pouvait m’apprendre à bien dire, et me dérobait la lecture de celui qui m'aurait appris à bien faire ?.
Non seulement les maîtres sont plus attentifs aux mots qu'aux choses ; mais encore ils s’attachent beaucoup trop aux vaines subtilités d'une dialectique et d’une métaphysique surannées,
1. Le séjour de D. au collège d’'Harcourt n’a pas été étudié. Voici quelques indications. Dans sa requête à Berryer en 1749 {ibid.), il écrit : «Il y a 18 ans que je suis à Paris ». Ce qui nous reporte à 1731. D'autre part, il fut reçu maître ès arts le 2 sept. 1732 (v. Marcel, Le frère de Diderot, p. 36 n.). Sur ses intentions en arrivant à Paris, cf. Salon de 1767 (XI, 265). « J'arrive à Paris. J’allais prendre la fourrure et m'’installer parmi les docteurs de Sorbonne ». — Le proviseur du collège était alors Gilles Asselin, du diocèse de Bayeux, qui occupa ce poste de 1730 à 1762. Il y succédait au cartésien Guille Dagoumer, celui-là même que, si l’on en croit la malignité des contemporains, Lesage peignit sous le nom de Guyomer dans G17 Blas, IV, 6. Diderot dut avoir pour professeur de philosophie Le Monnier, membre de l’Académie des Sciences (cf. sur lui, 1675-1757, Biogr. Michaud, XXIV, 95). Son cours de philosophie ms. est à la bibliothèque de Vire, n° 35 ; il le publia en 1750, 6 vol. in-12 : Cursus philosobhicus. Ci. Bouquet, L'ancien collège d'Harcourt, Paris, 1891, passim, notamment p. 381, et n. 2.
2. Senèque. Cf. Claude et Néron, III, 371. — Il y a d’ailleurs à cette préférence de Diderot des raisons esthétiques, littéraires, autant que des raisons morales Cf. ibid., III, 234 sq.
héritage funeste de la scolastique, « une des plus grandes plaies de l'esprit humain ».
Qui croirait, — ajoute Diderot, — qu'aujourd'hui même on n’en est pas encore bien guéri ? Qu'est-ce que la théologie qu’on dictée sur les bancs ? Qu'est-ce que la philosophie qu’on apprend dans les collèges ? 1
Il est facile dès lors de deviner ce qu’est l’éducation morale donnée à la Faculté des Arts. D'abord la place qu’on lui accorde est minime : on la sacrifie aux vaines disciplines qui ne procurent aucun résultat utile :
La morale, cette partie à laquelle tous les philosophes anciens se sont principalement adonnés, y est absolument oubliée. Demandez à un jeune homme qui a fait son cours : Qu'est-ce que la matière subtile ? Il vous répondra ; mais ne lui demandez pas : qu'est-ce que la vertu ? Il n’en sait rien ?.
Cependant il y a dans les collèges un enseignement de la morale : plût au Ciel qu'il n y en eût pas du tout ! Car ce qu’on y apprend, c’est cette « mauvaise morale scolastique » ?, dont Diderot raille avec raison le manque de réalisme et l’inefficacité pratique
Sous le nom de morale, je ne sais ce qu'on dit ; maïs je sais qu’on ne dit pas un mot ni des qualités de l'esprit, n1 de celles du cœur, ni des passions, ni des vices, ni des vertus, ni des devoirs, ni des lois, ni des contrats, et que, si l’on demandait à un élève au sortir de sa classe : qu'est-ce que la vertu ? il ne saurait que répondre à cette question, qui embarrasserait peut-être le maître À.