‹ Les idées morales de DiderotChapitre 53 sur 234 · Joseph Reinach, Diderot, p. 163. — Cru, 0. c., p · texte numérisé non relu

Joseph Reinach, Diderot, p. 163. — Cru, 0. c., p

sion touchant les idées du traducteur ; car il serait d’une mauvaise méthode d'admettre que Diderot fit siennes toutes les idées de l’auteur qu'il présente au public français !. PTE

Mais Diderot a joint au texte de Shaftesbury des notes personnelles qui peuvent nous aider à discerner quelles sont à l'époque les tendances directrices de son esprit. Car on fausserait la Signification de ce commentaire, si on n’y voyait avec Carlyle qu’ « une craintive orthodoxie, à travers laquelle paraît une fausseté sans fond »*. Ce serait même en ANRT la portée que de le considérer comme tendant uniquement « à accentuer la condamnation de l’athéisme et celle de l'esprit de persécution des bigots, à prendre la défense des passions dont on décriait l'influence, et à atténuer tout ce qui pouvait porter atteinte à l'orthodoxie » ?

Voyons donc ce que, par fragments un peu dispersés, ces annotations nous livrent de la pensée de Diderot, en nous efforçant de dégager, moins ce qui est chez lui vestige du passé, que ce qui enferme une promesse d'avenir (et c’est vraiment déjà l'essentiel).

1. C’est ainsi que M. Worms, /a Morale de Spinoza, Paris, 1891, p. 240, voulant établir que D. est fortement imprégné de Spinoza et en subit l’influence directe, fait état presque uniquement de passages pris de l’Essai ; alors que de l’existence de ce texte on peut aussi bien tirer argument pour soutenir la thèse contraire. — Il y a dans l’Essai tel qu’il se trouve reproduit dans Assézat, I, p. 118 n., un passage qu'on pourrait alléguer pour dire que D. adopte les conclusions de Shaftesbury : « Je ne crois pas qu’on trouve jamais l’histoire en contradiction avec cette conclusion de notre philosophie ». Mais ce texte est fautif : les 2 éditions publiées du vivant de Diderot portent : « de notre philosophe ». — Villemain montre plus de prudence, quoiqu'il soit peut-être trop catégorique dans sa négation, lorsqu'il écrit : « Cet ouvrage, fondé sur le principe d’un théisme presque chrétien, n'exprimait pas l’opinion vraie de D., et l’on ne peut y chercher que le talent d'écrire et une forme à la fois logique et brillante (?) »: Tableau..…, II, 116.

26 à Mt notes of anxious ‘orthodoxy, and bottomless falsehood l100king through it. » Calyte, Works, éd. citée, XXVIII, 200. — cf. von Voss, Diderot's Moralphilosophie, p. 17 : : « J'ai trouvé... que les .… annotations

de Diderot... sont uniquement dues à des motifs d'opportunité et n’ont d'autre but que d’épargner à l’ouvrage les poursuites de la censure ». 3. Cru, Diderot as a disciple.…., p. 131-2.

Ce qui frappe d’abord, c’est l'esprit expérimental : dès cette époque, Diderot porte dans l'étude des questions morales le goût qu'il a de consulter l'expérience, expérience intime de la conscience ou réalités de l’histoire. Nous avons déjà un signe de ce penchant, quand nous le voyons s'intéresser à Shaftesbury, c'est-à-dire non pas à un philosophe qui traite la morale de façon déductive, mais à l’écrivain chez qui, comme on l’a fort bien dit, « la considération des principes abstraits et rationnels passe Re second plan, et est remplacée par l'étude empirique de l'esprit humain, l'observation du jeu actuel des divers motifs et sentiments !», C'est par un effet de cette même tendance que Diderot s'adresse aux historiens ? : Tacite ?, Suétone 4 ; — aux voyageurs : Baumgarten, Garcilasso de la Vega *, la Bibliothèque orientale de d’Herbelot ‘, pour leur demander de confirmer les argumentations de son auteur ; et tandis que Shaîtesbury à un endroit dit : «il est inutile d'appuyer cette réflexion du témoignage de l'histoire »?, Diderot considère qu'un raisonnement se trouve fortifié, lorsqu'il peut en renforcer la valeur logique par la considération des faits, et dire :

Je ne crois pas qu'on trouve jamais l'histoire en contradiction avec cette conclusion de notre philosophe 8.

Que de cette tendance il eût nettement conscience, qu'il en vit toute la portée, qu’il aperçût dès cette époque à quel mouvement général des idées elle se rattachait, il n’est, pour s’en convaincre, que de lire son Discours préliminaire :

. Sidgwick, Outlines of the His of Ethics, 3° éd., Londres, 1892,

P. nn

23; DAr60 nn:

PIE. 2870 NTNNAPLIE US

5. P, 169 n., p. 168 n. Il Les cite d’ ailleurs de seconde main, et d’après Dore. cf. infra, ch. VIII, p. 346-7.

np 20674:

Il faut espérer que ces professeurs éclairés qui ont purgé la logique des universaux et des catégories, la métaphysique des entités et des quiddités, et qui ont substitué dans la physique l'expérience et la géométrie aux hypothèses frivoles.. se refuseront pas à la morale quelques-unes de ces veilles qu’ils consacrent au bien public.

Ce que Diderot veut, il le dit dans ce même Discours préliminaire, c'est rendre les hommes « vertueux par principes »; et ces principes de la conduite, il entend les tirer, non d’un système, mais de l'expérience elle-même.

Et déjà nous pouvons, dès ce même ouvrage, saisir une conséquence de cet état d'esprit. Diderot semble porté à négliger les problèmes préliminaires que les métaphysiciens se posent, sans souvent pouvoir les éclaircir, et que chaque jour nous résolvons implicitement dans l’action ; on pourrait dire, si le mot n’était bien moderne !, qu'il y a là comme un pragmatisme latent, que nous verrons plus tard développé chez lui. — C’est ainsi qu'il élimine la question de l'identité personnelle :

A quoi bon me prescrire des règles de conduite, dira peut-être un Pyrrhonien, si je ne suis pas sûr de la succession de mon existence ?.… Cependant on agit, on se pourvoit, comme si rien n'était plus vrai; le Pyrrhonien même laisse ces subtilités à la porte de l'École et NT le train commun. S'il perd au jeu, il paie comme si c'était lui qui eût perdu. Sans avoir plus de foi à ses raisonnements que lui, je tiendrai donc pour assuré que J'étais, que je suis, et que je continuerai d'être moi, et conséquemment qu'il est possible de me démontrer quel je dois être pour mon bonheur ?.

C'est du même courant de pensée que dérive l’idée que Diderot

se fait des rapports entre religion et morale. Sans doute, il dit bien dans son Discours préliminaire :

1. M. Schinz l’a pourtant déjà prononcé à propos de Jean- Jacques, dans son livre : J.-J. Rousseau, a PCIe of pragmatism, LES dont j 1 ne connais que le titre.

2. P. 292 n., note qui est un résumé de Shaftesbury, Miscell. Ref. dans Works, III, 192-4. Sur la persistance de cette tendance, cf. notamment Claude et Néron, III, 257, et infra, ch. V, p. 122 sq. |

La religion et la morale ont des liaisons trop étroites pour qu’on puisse faire contraster leurs principes fondamentaux. Point de vertw sans religion ; point de bonheur sans vertu, ce sont deux vérités que vous trouverez approfondies dans ces réflexions. 1

Mais de ce texte même, il ressort que pour Diderot, si morale et religion doivent s’accorder en leurs principes, elles sont cependant distinctes et ont chacune leur fondement propre. C’est ce qu'il marque plus nettement encore quand il déclare vouloir montrer que « la vertu est presque ? indivisiblement attachée à la connaissance de Dieu ; » et quand il rappelle qu’ «il n’est question dans cet essai que de la vertu morale, de cette vertu que les saints pères même ont accordée à quelques philosophes païens. Notez que le culte qu'ils professaient, soit de cœur, soit en apparence, tendait à la détruire de fond en comble, bien loin d’en être inséparable » %, Ainsi religion et moralité sont séparables en droit, et furent plus d’une fois séparés en fait : «il y a presque autant de cultes différents que de gouvernements, et, si nous en croyons les histoires, leurs préceptes croisent souvent les préceptes de la morale » 4, |

Et cette indépendance de la morale, elle se vérifie non seulement eu égard aux cultes révélés, mais encore à la religion naturelle ou philosophique. Shaftesbury montrait les conséquences. funestes de l’athéisme dans la conduite des hommes, Diderot observe que « cependant Hobbes était bon citoyen, bon parent, bon ami, et ne croyait point en Dieu » Ÿ.

Dans cette voie Diderot arrive même à considérer que ce n'est point la perfection d’une religion qui nous peut garantir la pureté de sa morale ; au contraire l’excellence de la morale qu'elle enseigne atteste la vérité d’une religion :

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2. Je souligne : [p. xv]; cf. p. 101 n. : « la vraie piété, qualité presque essentielle à l’héroïsme ».

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AUES2n:

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La pureté de la morale peut faire présumer la vérité d'un culte, mais, si la morale est corrompue, le culte qui préconise cette dépravation est démontré faux ,

Et sans doute Diderot s’empresse d'ajouter :

Quel avantage cette réflexion seule ne donne-t-elle pas au christianisme sur toutes les autres religions ?

La remarque générale ne subsiste pas moins, attestant encore l'esprit réaliste dans lequel Diderot envisage ces questions : dans un ordre où nous ne pouvons comparer nos idées à leurs objets, c'est par les conséquences que ces idées ont dans la vie pratique, que nous jugeons de leur vérité ; et dès lors c'est une question à décider, si le christianisme a été plus bienfaisant que malfaisant, s'il a inspiré plus de bonnes que de mauvaises actions ?. |

Mais voici où l’on fait résider généralement la grande utilité morale de la religion : c'est dans les sanctions d'outre-tombe qu garantissent à nos actes leur juste salaire. Ici encore Diderot n'a garde de taire la supériorité de la vraie religion sur les autres : |

Le christianisme a peut-être été le seul culte établi dans le monde, qui ait proposé aux hommes des récompenses à venir dignes d’eux Ÿ,

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2. Ainsi on juge de l'arbre à ses fruits ; déjà se dessine l'attitude qui sera celle de D. à l'égard du christianisme lorsqu’à la fin de sa carrière, il cherchera à en dresser le bilan au point de vue moral, dans ce dialogue si mesuré de ton et si riche d’idées dans sa concentration : l’Entrétien avec la Maréchale de *** (1772). Cf. encore ce fragment où se marque bien le même état d'esprit : « Que ce soit par goût ou par un zèle mal entendy qu'on embrasse le célibat, la société n’y perd pas moins. — Mais, direzvous, la religion le conseille. — C'est ce qui dépose contre elle » (Introd. aux Grands principes, vers 1763, II, 94). Et surtout ce passage capital : «Il n'y a rien d'universellement utile qui ne soit exactement vrai. Ces deux choses marchent, pour ainsi dire, de front ; nous les voyons toujours agir en même temps sur les 'esprits. Suivant cette idée on pourrait quelquefois mesurer les degrés de vérité qu'une religion renferme par les degrés d'utilité que les États en retirent » (Enc., art. Christianisme, XIV, 145). |

SMPAII2 0:

Mais cet appoint n'est-il pas plus dangereux peut-être que profitable pour la vertu, dont l’essence est désintéressement ?

J'ai connu un architecte qui étaya si fortement un bâtiment qui menaçait ruine d'un côté, qu'il en fut renversé de l’autre, Le même accident est presque arrivé en morale... On a tant exalté les récompenses qui attendaient [la vertu], que les hommes ont été exposés à n'avoir pas d'autres raisons d’être vertueux. Toutefois si ce sentiment vient à exclure les motifs plus relevés, tout mérite semblé s’anéantir dans la créature qu'il dirige 1.

Cet appel à un au-delà risque donc d’être nuisible ; il est, aussi bien, inutile ; car la vertu a, dès cette terre, sa récompense. C'est là un des let-motivs du moraliste anglais :

Point de vertu sans croire en Dieu ; point de bonheur sans vertu : ce sont les deux propositions de l'illustre philosophe dont je vais exposer les idées ?.

Et Diderot à cet égard est pleinement d'accord avec son auteur; pour lui aussi « le bonheur temporel est inséparable de la vertu » *. Il voit dans le passé de l'humanité la constante vérification de cette vue théorique : R

Je ne crois pas qu’on trouve jamais l’histoire en contradiction avec cette conclusion de notre philosophe f.

Et même, il enchérit sur Shaftesbury. Subissant l'influence des idées d’arithmétique morale chères à son temps, il admet entre le bonheur de l’homme et la bonté de ses mœurs une sorte de relation mathématique :

S1 l’on parcourt les différents ordres de méchans qui remplissent la distance morale de Sénèque 5 à Néron, on distinguera de plus la

Paxr6em:

D. préliminaire, p. XV.

Ebidat

. Diderot fera plus tard amende honorable à Sénèque, et s'excusera de ce jugement téméraire (qu’il aggrave dans une autre note) — sur ce

Où & & D H

misère actuelle dans une proportion constante avec la dépravation 1. | |

Diderot s'associe donc aux croyances optimistes de la plupart de ses contemporains : le bonheur est la récompense habituelle de la vertu.

Mais la vertu elle-même ne consiste qu’à rechercher ce qui peut nous assurer un bonheur en harmonie avec notre nature. À un endroit, il est vrai, Diderot semble admettre que l'effort moral de l’homme doit tendre à lutter contre sa nature mauvaise :

Nous naissons tous plus ou moins dépravés ; … mais cette dépravation involontaire du tempérament ne rend point par elle-même la créature vicieuse : au contraire elle sert à relever son mérite, lorsqu'elle en triomphe ?.

Il s'élève * contre le « sentiment impie et bizarre de ceux qui donnent tout au tempérament, vices et vertus », et distingue de la « bonté d’être » et de la « bonté animale », « une bonté raisonnée, propre à l'être pensant, qu’on appelle Vertu : qualité qui est d'autant plus méritoire en lui, qu'étaient grandes les. mauvaises dispositions qui constituent la méchanceté animale, et qu'il avait à vaincre, pour parvenir à la bonté raisonnée. » — Mais là n’est pas, semble-t-il, le fond de sa pensée, ou plutôt, tel n'est point l'aspect des choses où son attention se porte le plus volontiers. Raïllant en effet les moralistes qui déclament contre l'intérêt et l'amour-propre, il montre que l’équivoque, chez eux, vient de n'avoir pas défini ce qu'ils veulent faire entendre par ces mots : |

Car nous sommes tous d'accord que la Créature peut s'aimer, peut tendre à ses intérêts, et poursuivre son bonheur temporel, sans cesser

qu'il n’était, à l'époque où il le formula, qu’ « un enfant, un étourdi en qui malheureusement quelque facilité d'écrire avait devancé le sens commun » (Essai sur Claude et Néron, III, 178). |

1. Ibid. Cf. un passage tout à fait analogue, lettre à Mile Volland, 28 octobre 1760, XVIII, 527. “Ag

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