Tbid
LES PREMIÈRES ŒUVRES JUSQU'A 1730 6x
d'être vertueuse. La question n’est donc pas de savoir si nous avons agi par amour-propre ou par intérêt, mais de déterminer quand ces deux sentiments concouraient au but que tout homme se propose, c'est-à-dire à son bonheur. Le dernier effort de la prudence humaine, c'est de s aimer, c’est d’entendre ses intérêts, c’est de connaître son bonheur comme il faut 1,
De cette activité qui doit tendre au bonheur, les passions sont l'indispensable ressort. Dès cette époque, Diderot réhabilite les passions :
Nous ressemblons à de vrais instruments dont les passions sont les cordes... un homme sans DE est donc un instrument dont on a coupé les cordes ou qui n’en eut jamais 2,
- Et, faisant un retour sur lui-même, il s’écrie :
J'ai des passions, et je serais bien fâché d'en manquer ; c’est très passionnément que j aime mon Dieu, mon roi, mon pays, ma maîtresse et moi-même ÿ.
Il se rend d’ailleurs compte que, disant ainsi : Sequere naturam, il semblera s'opposer aux enseignements du christianisme ou tout au moins à la forme ascétique de sa morale ; mais, au lieu de mettre en son jour le conflit des deux principes, il tente encore de l’atténuer :
Domptez vos passions, dit la Religion, conservez-vous, dit la Nature. Il est toujours possible de satisfaire à l’une et à l’autre ; du moins il faut le supposer, car il serait bien singulier qu’il y eût un cas où l’on serait forcé de devenir homicide de soi-même pour être heureux... Si le crime est dans le suicide, qu'importe qu’on se tue par des jeûnes et des veilles, de l’arsenic ou du sublimé ? dans un instant ou dans l’espace de dix années ? avec un cilice et des fouets, un pistolet ou un poignard ? C’est disputer sur la forme du crime, c'est s’excuser sur la couleur du poison. Telle était la pensée de S. Augustin *.
P33n:1mité de Shaft. E 120-1 Pr6S in:
Sert
© ND H
Ce bien de l'individu, auquel il tend naturellement, auquel le portent ses passions, il n’est possible que dans et par la société, dont il est au reste la raison d’être. Shaftesbury avait exprimé cette idée ; Diderot la reprend à son compte en la précisant, et montre que, si la société peut réaliser son objet, c’est à condition qu'une étroite solidarité, et une solidarité voulue, relie les membres qui la composent :
… Nous sommes chacun, dans la Société, ce qu'est une partie relativement à un tout organisé 1. La mesure du temps est la propriété essentielle d’une montre : le bonheur des particuliers est la fin principale de la Société. Ses effets ou ne se produiront point, ou ne se produiront qu'imparfaitement, sans une conspiration mutuelle des parties de la montre et des membres de la Société ?.
Telle est donc la double relation entre société et individu : la société est une condition du bonheur individuel, qui est à la fois objet et récompense de la vertu, et d'autre part, «s’il est essentiel au bon ordre de la société que tous ses membres soient vertueux, : apprendre aux hommes que la vertu seule est capable de faire leur félicité présente, c’est rendre (à la société) un service iMportant » *. — C'est-à-dire que la conservation de la société devient à son tour une fin dont la vertu est le moyen.
Et de là Diderot tire une conséquence importante : de toutes les actions qui ont été appelées bonnes moralement, celles-là seules furent universellement louées et pratiquées qui tendaient directement à maintenir la société :
Qui prendra la peine de lire avec soin l’histoire du genre humain et d'examiner d’un œil indifférent la conduite des peuples de la terre, se convaincra lui-même qu'exceplé les devoirs qui sont absolument nécessaires à la conservation de la société humaine (qui ne sont même
1. Il peut sembler étrange que D., après avoir parlé d’un « tout organisé », prenne pour exemple une montre. Il ignore la distinction que font les philosophes nos contemporains entre solidarité organique et mécanique.