Discours prélim., p. xvI
que trop souvent violés par des sociétés entières à l'égard des autres sociétés), on ne saurait nommer aucun principe de morale, ni imaginer aucune règle de vertu, qui, dans quelque endroit du monde, ne soit méprisée ou contredite par la pratique générale de quelques sociétés entières qui sont gouvernées par des maximes et dirigées par des règles tout à fait opposées à celles de quelque autre société 1.
Dans ce bref passage, Diderot énonce deux idées complémentaires, et toutes deux fort importantes ; il affirme la relativité des notions morales ; en même temps il marque la limite de cette relativité : les us et coutumes varient infiniment d’une nation à l’autre ; cela seul est permanent qui touche à l'existence même du groupe humain ?.
Telles sont à peu près les idées de Diderot en matière de morale à l'époque où 1il publie sa traduction de Shaftesbury. Peut-être n’avaient-elles pas dans son esprit cette liaison et cette cohérence que nous y retrouvons après coup ; mais l’enchaînement est réel — qu'il fût conscient où non. Ou plutôt, ces idées, que nous sommes forcés d’aller puiser dans les notes où il les a jetées çà et là, nous offrent l'expression fragmentaire d’une pensée qui cherche encore à se dégager, mais qui est orientée déjà, — et pour toujours, — en un certain sens.
Les ouvrages qui suivent Jusqu'à 1750, moins exclusivement consacrés à la morale, mettent cependant dans une plus vive lumière certains traits de la doctrine que nous avons extraite du premier livre de Diderot, et même y ajoutent quelques détails nouveaux.
Dans les Pensées philosophiques, Diderot s'occupe un peu de toutes sortes de choses : du jansénisme et des convulsionnaires, des miracles, de l’Écriture sainte, de l'existence et de la nature de Dieu, de l’athéisme, du scepticisme, et du déisme. Cette diversité des sujets traités a frappé les contemporains ; quinze ans
PAP -ACON 2. Phrase prise textuellement de Locke, trad. Coste, I, 2, 10. Cf. snfra, ch. VIII, p. 346:
après que le livre fut publié, l’auteur de l’Oracle des nouveaux philosophes croit voir encore, dans son indignation,
… l'auteur trop connu des Pensées philosophiques pointer droit et nommément sur les trois personnes divines, sur J.-C., sur la certitude de ses miracles, déclarer nettement qu'il ne peut les croire, et les traiter de merveilleuses illusions, pareilles à celles de l’augure Navius, etc ; couvrir d’un mépris ignominieux nos Livres inspirés ; soutenir hardiment qu'ils sont corrompus sans ressource, et nous imputer d’en convenir ; vouloir ravir l'estime si justement due aux Pères de l’Église, s'épancher en regrets amers et en gémissements sur la perte qui a été faite des livres de Celse, de Porphyre ou des autres ennemis de l’Église ; nous accuser de les avoir détruits, pour écarter les coups mortels qu'ils portaient au christianisme ; se déclarer l’apologiste de toutes les passions ; dédier ces belles maximes aux esprits forts par une allégorie fadement ironique. 1
Nous n’avons pas à étudier ici ce que les Pensées philosophiques nous révèlent de la philosophie générale de Diderot. Encore qu'il semble pencher tantôt vers le déisme et tantôt vers le scepticisme ?, et qu’il fasse même une profession de foi «en l’Église catholique, apostolique et romaine » Ÿ, il semble que son dernier mot soit pour «le Naturalisme, la religion naturelle », parce que « ceux à qui l’on accorde la seconde place d’un consentement unanime et qui ne cèdent la première à personne, méritent incontestablement celle-ci » 4,
Sous une forme encore enveloppée, il montre bien que morale et religion, à ses yeux, sont distinctes et indépendantes. |
Le déiste, dit-il, assure l’existence d’un Dieu, l’immortalité de l’âme et ses suites le sceptique n’est point décidé sur ces articles : l’athée les nie. Le sceptique a donc pour être vertueux un motif de plus que d'athée et quelque raison de moins que le déiste. Sans la crainte du Législateur, la pente du tempérament et la connaissance des avantages
[Abbé Guyon], L'oyacle des nouveaux philosophes, 1760, p. 108-0. Pensée XXX, XXXI, XXXIII, rre éd., pp. 62-3, 63, 65. UPensSAEVAIT pre:
Pensée dernière.
actuels de la vertu, la probité de l’athée manquerait de fondement, et celle du sceptique serait fondée sur un peut-être. !
Diderot indique là, comme par prétérition, quels sont les fondements purement humains de la morale, les motifs qui, en dehors de toute hypothèse transcendante, peuvent nous porter à la pratique du bien : ce sont, en allant de l'extérieur à l’intérieur, les sanctions légales, la considération de l'intérêt bien entendu, et enfin l'inclination naturelle, qui est bonne. Peut-être se trouvera-t-il des lecteurs pour juger que cela suffit : Diderot ne tire pas ouvertement cette conclusion ; mais on admettra qu’elle est sans doute déjà dans sa pensée, si l’on songe que c’est sur ces trois mêmes bases que, dans l’Entretien d’un philosophe avec la maréchale de***, il prétend appuyer la morale ?,
Diderot insiste sur la relation qui unit et doit unir la morale à la société. C’est en se plaçant à ce point de vue qu’il condamne le genre de vie des anathorètes, parce que leur conduite, généralisée, serait la ruine de toute société :
Ce qui fait l’objet de mon estime dans un homme pourrait-il être l'objet de mes mépris dans un autre ? Non sans doute... Si Pacôme a bien fait de rompre avec le genre humain pour s’enterrer dans une solitude, il ne m'est pas défendu de l’imiter ; en l’imitant, Je serai tout aussi vertueux que lui, et je ne devine pas pourquoi mille autres n'auraient pas le même droit que moi. Cependant il ferait beau voir une province entière, effrayée des dangers: de la société, se disperser dans les forêts ; ses habitants vivre en bêtes farouches pour se sanctifier ; mille colonnes élevées sur les ruines de toutes affections /sic) sociales ; un nouveau peuple de stylites se dépouiller par religion des sentiments de la nature, cesser d’être hommes et faire les statues pour être vrais chrétiens *.
1 Pensée X XIII, p:46-7.
2. II, 510 : « Ne pensez-vous pas qu’on peut être si heureusement né, qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ?... Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance ?.. Et que, dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait convaincus qu’à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu’un coquin ? »
ÉRPenséemNT ND 7-10.
Remarquons d’abord le postulat qu’admet Diderot : c'est que la morale doit être une et la même pour tous. Ce besoin de retrouver une unité fondamentale sous la diversité et parois l'apparente contradiction des notions et des faits moraux, ce besoin qui conduira plus tard le « philosophe » à chercher pour la morale une base universelle et constante, — c’est ici, semble-t-il, que nous en voyons la première manifestation. |
De plus, nous saisissons là un progrès dans la pensée de Diderot, ou du moins dans sa hardiesse à l’exprimer. Car, quand Shaîtesbury énonçait un jugement analogue sur les gens qui vivent loin du monde, Diderot se hâtait d'observer qu'il ne pouvait s'agir que de « l’homme dans l’état de pure nature », non de ces «hommes saints » qu'a touchés la grâce divine. Ici au contraire, il marque vivement l'opposition entre la morale chrétienne qui, luttant contre la nature, travaille au salut de l'individu, — et la morale humaine, sociale à la fois et naturelle, qui est la
sienne.
Ce « naturalisme » de Diderot se traduit, de la façon la plus directe et la plus saisissante, dans 1” « apologie » qu'il fait des passions : c'est le principal enrichissement que les Pensées apportent au fond de doctrine que nous avons trouvé dans l'ouvrage. précédent 1. Son opinion sur ce sujet est d’ailleurs plus complexe et plus nuancée que ne le feraient supposer les attaques de ses adversaires ; l’abbé Guyon notamment nous représente Diderot comme incitant son lecteur à fouler aux pieds toute décence et à s’abandonner à ses instincts :
Est-ce une grande preuve de pudeur et de vertu, que d’avoir pour frontispice, aux Pensées philosophiques, une femme nue dans l’attitude la plus indécente, de commencer l’ouvrage par faire l’apologie des passions qui y répondent (?}, et de s'élever avec zèle contre les moyens que la religion inspire pour les contenir ? 2
T'tPensées Ta Viéd 'ornig pp 5-7 2. L'Oyacle des nouveaux philosophes, 1760, p. 196.
Essayons d’analyser de plus près la pensée de Diderot.
Il ne nie point que les passions puissent avoir des suites funestes ; mais pourquoi sont-ce toujours celles-là qu’on met en lumière ? Quant à lui, il se propose de faire voir ce qu’elles ont de bon, et les grandes choses qu’elles inspirent. Il montre d’abord quels sont les effets des passions naturellement faibles ou comprimées artificiellement. |
Les passions sobres font les hommes communs ,
À ces âmes vulgaires, qui savent seulement « être sages avec sobriété», qui manquent d'énergie pour le mal comme pour le Bien, Diderot préfère, — et cette préférence durera toujours, — les caractères situés « hors de l’ordre commun », moins pliés peutêtre aux vertus ordinaires, mais d’une essence plus énergique.
Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit la gfandeur et l’énergie de la nature. Voyez cet arbre ; c'est au luxe de ses branches que vous devez la fraîcheur et l'étendue de ses ombres : vous en jouirez jusqu’à ce que l’hiver vienne le dépouiller de sa chevelure ?.
Ce passage éloquent prouve qu’il entre un élément esthétique dans le goût de Diderot pour les âmes passionnées : il voit en elles une effervescence de vie, la même en son fond qui circule dans toutes les productions de la nature. Dans un bel arbre vigoureux qui pousse de toutes parts ses branches efflorescentes, comme dans l’homme des « passions fortes », il admire une force qui se déploie sans que nulle « discipline affaiblisse l'énergie de la nature », et, quand il oppose à ce libre développement le sort de l’arbre rabougri à qui une « contrainte » étrangère donne un air de précoce décrépitude, l'artiste en lui s’émeut aussi bien que le moraliste ; — l'artiste qui préfèrera à la perfection selon les règles la beauté de caractère : « plus d'excellence en poésie, en peinture, en musique, lorsque la superstition aura fait sur le
nPeusée tip 4 2 Pensée till p.45.
tempérament l'ouvrage de la vieillesse 1 ». Ces idées s'épanouiront plus tard et se préciseront dans la maturité de Diderot ; et nous y retrouverons ce mélange ou plutôt cette intime union du sentiment moral et de l’appréciation esthétique.
Ainsi, ni passions faibles ni passions « amorties », mais des passions fortes et qui soient « à l’unisson », voilà l'idéal de Diderot. Comment d’ailleurs on peut réaliser cet équilibre de passions fortes, il ne nous l’apprend pas, se bornant à nous dire :
Établissez entre elles une juste harmonie, et n’en appréhendez point de désordres. Si l’espérance est balancée par la crainte, le point d'honneur par l'amour de la vie, le penchant au plaisir par l'intérêt de la santé, vous ne verrez ni libertins, ni téméraires, ni lâches ?.
Par contre, le crime suprême, s’il n’était irréalisable, serait de vouloir anéantir les passions ; ce serait, à vrai dire, vouloir ne plus vivre :
C'est le comble de la folie que de se proposer la ruine des passions. Le beau projet que celui d'un dévôt qui se tourmente comme un forcené pour ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir, et qui finirait par devenir un vrai monstre s’il réussissait ! ÿ
Ici Diderot fait nettement ressortir l’antithèse entre son naturalisme et l’ascétisme chrétien, qu'il condamne comme n'’allant qu'à créer des monstres, c'est-à-dire des êtres « antiphysiques » { On peut mesurer le chemin parcouru depuis l’époque, récente encore, où 1l affirmait que « la religion et la morale ont des liaisons trop étroites pour qu’on puisse jamais faire contraster leurs principes fondamentaux. »
En même temps que la Re chrétienne, il contredit encore la morale rationaliste, en ce qu'il confère aux passions une