Pensée V, p
4. Formey niera la réalité de cette opposition : « L’anéantissement des
passions est un dogme fanatique, qui n’a rien de commun avec la vraie religion, avec la doctrine du fils de Dieu » (O. c., p. 17).
valeur en quelque sorte absolue, indépendante de la considération de leurs objets. Les deux points de vue sont bien opposés dans les critiques que certains contemporains adressèrent à Diderot, à propos du passage même qui nous occupe :
Dire qu'il n° y a que les grandes passions qui élèvent aux grandes choses, écrit Formey, c’est ne pas pousser plus loin la distinction des idées. Car enfin une grande passion n’est autre chose qu’un mouvement violent de l’âme vers quelque objet. Mais avant que d’avoir déterminé cet objet, et sa proportion avec la véhémence du mouvement qui porte l'âme vers lui, peut-on affirmer qu’il en résultera quelque chose de grand ? 1
Et un autre critique dira de façon peut-être plus claire :
La règle universelle, et peut-être la seule, de toutes les passions, la seule au moins que la raison et la religion autorisent, c’est de les proportionner à la qualité des objets qui les fait naître... Ce n’est donc pas la modération ou la violence des passions qui les rend plus ou moins recommandables, mais c’est l'application que l’on en fait aux objets auxquels elles se rapportent. Les circonstances décident leur mérite apparent ou réel...
Et encore :
Ce qui fait la grandeur ou le bonheur de l’homme, n'est pas d’avoir des passions fortes pour quelque objet que ce soit. C’est plutôt de savoir les diriger proportionnellement au mérite de l’objet. Ce n'est donc pas entre elles, si elles sont fortes, qu’il faut chercher à établir wne harmonte, qui prévienne tout désordre : ce serait plutôt le moyen de les rendre incompatibles. Mais c’est entreelles et leur objet, et tout sera dans la règle ?.
Au total, on voit ce que les Pensées philosophiques nous apportent de nouveau : Diderot pose désormais nettement sa morale comme affranchie du dogme, et même comme allant à l'encontre
1. Pensées raisonnables opposées aux pensées philosophiques, avec un essai de critique sur le livre intitulé Les Mœurs (Berlin, 1749), p. 5-6.
2. Pensées chrétiennes mises en parallèle ou en opposition avec les pensées philosophiques [par Polier de Bottens] (Rouen, 1747), p. 13, 15, 17.
de la morale chrétienne. La rupture est consommée. D'autre part, tandis qu'il fait une grande place aux mobiles de sentiment, il laisse dans l'ombre la part qui peut revenir à la raison dans la conduite de la vie {.
Dans les ouvrages suivants, composés ou publiés jusque vers 1750 : La promenade du sceptique (écrit en 1747), la Suffisance de la Religion naturelle (1747), les Bijoux 1ndiscrets (1747), la Lettre sur les Aveugles (1749), nous pouvons encore glaner quelques indications, plus rares, et plus dispersées.
Notons d’abord combien Diderot reste ferme dans sa foi à l'expérience. Il y a dans les Bijoux indiscrets — livre qui, malgré son obscénité, est un conte philosophique plutôt qu'un pur roman, — un chapitre ? intitulé : Le merlleur peut-être et le moins lu de cette histoire. Diderot y montre le sultan Mangogul, voyageant en rêve « dans la région des Hypothèses ». Il se promène, en compagnie de Platon, parmi les rêveurs qui s’adonnent aux spéculations métaphysiques, quand tout à coup il voit paraître «un énorme colosse ; sa tête touchait aux cieux ; ses pieds se perdaient dans l’abîme, et ses bras s’étendaient de l’un à l’autre pôle. Il secouait de la main droite un flambeau dont la lumière se répandait au loin dans les airs, éclairait au fond des eaux, et pénétrait dans les entrailles de la terre ».
Quelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque qui vient à nous ? — Reconnaissez l'expérience, me répondit-il, c’est ellemême. — À peine meut-il fait cette courte réponse, que je vis l'expérience approcher, et les colonnes du Portique des Hypothèses
1. Voir encore ce passage des Bijoux Indiscrets (1, p. 180, 1'e éd.) où, supposant que l’âme peut habiter diverses régions du corps, Mirzoza dit : «Si l’âme se fixe dans le cœur, elle formera les caractères sensibles, compatissants, vrais, généreux, si, quittant le cœur pour n’y plus revenir, elle se relègue dans la tête, alors elle constituera ceux que nous traitons d'hommes durs, ingrats, fourbes et cruels ». Cf. Réfut. de l'Homme, Œ., II, 338. « La tête fait les hommes sages ; le diaphragme les hommes compatissants et moraux » (langage que D. croit plus scientifique).
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chanceler, ses voûtes s’affaisser, et son pavé s’entr'ouvrir sous nos pieds 1.
Que d’ailleurs cette méthode fût applicable en morale, et valût mieux que les plus belles théories, c’est ce que prouve un passage — plus plaisant, il est vrai, que sévère, — où le sultan Mangogul déclare :
Les épreuves que j'ai faites de ma bague m'ont rendu grand moraliste. Je n'ai ni l'esprit de La Bruyère, ni la logique de Port-Royal, ni l'imagination de Montaigne, ni la sagesse de Charron ; mais j'ai recueilli des faits qui leur manquaïent peut-être ?.
C'est cette méthode d'observation qui mène Diderot à concevoir le caractère relatif des notions morales. Les commandements de la morale sont relatifs d’abord aux lieux, ils varient dans l’espace ; et cette diversité prouve qu'ils procèdent, non de la raison universelle, mais de la coutume :
Fondés sur des conventions arbitraires, — dit le philosophe au fanatique « aveugle », — c’est l'ouvrage de vos premiers guides et non celui de la raison, qui, étant commune à tous les hommes, leur eût en tout temps et partout indiqué la même route, prescrit les mêmes devoirs et interdit les mêmes actions. Car pourquoi les aurait-elle traités plus favorablement pour la connaissance de certaines vérités spéculatives que pour celle des vérités morales ? Or tous conviennent, sans exception, de la certitude des premières ; quant aux autres, du bord d’une rivière à l’autre, de ce côté d’une montagne à l'opposé, de cette borne à celle-ci, du travers d’une ligne mathématique, on passe du blanc au noir *.
Bientôt, dans. la Lettre sur les Aveugles, Diderot montrera comment nos idées morales aussi bien que nos idées métaphysiques dépendent de la constitution de notre corps :
Comme je n’ai jamais douté que l’état de nos organes et de nos sens n'ait beaucoup d'influence sur notre métaphysique et sur notre morale,
1. P. 200-10. Cf. Pensées philos., XVIII, 1e éd., p. 26. CRINCDPEZ2 102135: