Promenade du sceptique, Œ., T
et que nos idées les plus purement intellectuelles, si je puis parler ainsi, ne tiennent de fort près à la conformation de notre corps, je me mis à questionner notre aveugle sur les vices et les vertus !,
Il découvre ainsi que les aveugles, s'ils ont une grande aversion pour le vol, ne font pas grand cas de la pudeur, et n’ont guère de penchant à la compassion ; car ils sont peu capables de se représenter la douleur d'autrui. Donc « toutes nos vertus dépendent de notre manière de sentir, et du degré auquel les choses extérieures nous affectent ..…. »
Ah ! que la morale des aveugles est différente de la nôtre ! que celle d'un sourd différerait encore de celle d'un aveugle ! et qu’un être qui aurait un sens de plus que nous, trouverait notre morale imparfaite, pour ne rien dire de pis ! ? |
Ainsi Diderot, dans cette Leitre, dégage et met en pleine lumière la relation qui lie notre morale à notre constitution mentale et même à notre constitution physique ; mais il ne part de là que pour en affirmer la relativité, à l'encontre des dogmatiques. intempérants qui la croient affranchie du temps et de l’espace, de toutes conditions terrestres. Nous le verrons au contraire, plus tard, chercher dans cette même direction, c’est-à-dire dans la nature corporelle de l’homme, la base solide et immuable où appuyer cette « morale universelle », dont déjà nous avons pu pressentir en lui le besoin.
Une chose est sûre cependant : Diderot veut fonder la morale en dehors de toute considération métaphysique, de toute hypothèse sur l'au-delà ; c'est que sa tâche est bornée à la vie présente, à cette vie d’ici-bas, dont avec intensité ils ressent la valeur :
J'aime la vie. Je ne suis pas assez mécontent de mes parents, de mes amis, de la fortune et de moi-même pour la mépriser. La philosophie, qui nous apprend à la quitter de bonne grâce, ne nous défend
1. Lettre sur les aveugles. 17 éd., 1749, p. 37-8. 2. Tbid., p. 41-2.
» A . ° . ° pas d'en connaître le prix. Je veux donc vivre, du moins tant que je continuerai d’être heureux... 1
C'est ce sentiment vif du prix de la vie qui enlève à ses yeux toute force persuasive au pari de Pascal, dont, après bien d’autres, 1l semble à l'époque assez préoccupé ?. Car ies plaisirs à quoi on nous conseille de renoncer, nous en éprouvons à chaque instant la réalité, la solidité, tandis que l’existence d’outre-tombe qu’on nous demande de leur préférer n’est pour nous qu’une idée :
Mets dans la balance le présent dont je jouis, et l’avenir douteux que tu me promets, et décide qui doit l'emporter ÿ.
D'ailleurs, à Pascal, Diderot conteste le principe même qui est le nerf de toute sa dialectique : la chute, dont L’ « absurdité » éclate pour quiconque voit les choses de sang-froid, 4
Aussi, quelle folie que l’ascétisme ! Et Diderot part en guerre contre les macérations,"« la haire «, le « cilice », la « discipline », qui « par la vie purgative conduisent à l'illuminative et de là à l’unitive » 5. Tous ces exercices sont sans effets sur l’âme :
Ton amour-propre que tu crois dompté par cette barbare exécution y trouve son compte et se replie sous ta discipline.
Au reste, même pour qui admettrait l'hypothèse théologique, ils sont absurdes en leur principe :
(Dieu) est souverainement heureux. S'il se suffit à lui-même, comme tu dis, à quoi bon tes vœux, tes prières et tes contorsions ? Ou il connaît d'avance ce que tu désires, ou il l’ignore absolument, et, s'il le connaît, il est déterminé à te l’accorder, ou à te le refuser. Tes importunités n’arracheront point de lui ses dons, et tes cris ne les hâteront pas 6,
1. Lettre d'un citoyen zélé à M. D. M., maître en chirurgie, 1748, Œ., IX, 213-I4.