Diderot et Cath., IT
confronte, il n’aperçoit guère de raisons bien décisives pour que son cœur s'intéresse à l’une plutôt qu'à l’autre.
Certes, au point de vue de la moralité, l’état de nature semble bien être supérieur à l’état civilisé.
(La civilisation a) subtilisé les vices, raffiné l’art du crime, et de là vient que l’on voit assez souvent chez les nations policées des forfaits dont on ne trouve point d'exemple chez les sauvages. Les Grecs, avec toute leur politique, avec toute leur érudition et avec toute leur juris-
prudence, n’acquirent jamais la probité que la nature toute seule faisait reluire parmi les Scythes 1.
Si l’on allègue la barbarie et les forfaits des primitifs, Diderot répondra qu'il « aime mieux un crime atroce et momentané qu’une corruption policée et permanente, un violent accès de fièvre que des taches de gangrène » ?.
Toutefois cette considération ne suffit pas à déterminer les préférences de Diderot.
(Ou bien) celui qui méditera profondément la nature de l'état sauvage et celle de l’état policé se convaincra bientôt que le premier est nécessairement un état d’innocence et de paix, et l’autre un état de guerre et de crime ; bientôt il s’avouera qu'il se commet et qu'il doit se commettre plus de scélératesses de toute espèce, en un jour, dans une des trois grandes capitales de l’Europe, qu’il ne s’en commet et qu'il ne s’en peut commettre en un siècle dans toutes les hordes sauvages de la terre *.
Mais la vraie supériorité de l’état de nature sur l’«état policé » est plus virtuelle que réelle : l’homme dans cet état n’est pas bon, puisqu'il est innocent, puisqu'il ignore vices et vertus 4 : il offre seulement un terrain vierge, propice à la culture morale, au rebours du civilisé, en qui il faudrait détruire tant de choses avant que de remplacer. C’est ce que Diderot montre bien quand il dit :
1 EncH arts ociete XNIT 142: