‹ Les idées morales de DiderotChapitre 75 sur 234 · Réfut. de l'Homme, II · texte numérisé non relu

Réfut. de l'Homme, II

4. Sur cette distinction, relevée à propos de Rousseau, cf. Schinz, Revue du XVIIIe s., déc. 1913.

. qu'à ne considérer que la morale, ils (les hommes) seraient peutêtre moins éloignés du bien, s’ils étaient restés sous l’état simple et innocent de certains sauvages. Car rien n’est si difficile que de déraciner des préjugés invétérés et sanctifés. Pour celui qui projette un grand édifice, il vaut mieux une aire unie qu’une aire couverte de mauvais matériaux entassés sans méthode et sans plan, et malheureusement liés par les ciments les plus durables, ceux du temps, de l'usage, et de l'autorité des souverains et des prêtres. Alors le sage ne travaille qu'avec timidité, court plus de risque, et perd plus de temps à démolir qu'à construire 1.

Ainsi le théoricien qui vit, en Diderot, côte à côte avec l’observateur soucieux de l'expérience ? regrette dans l’homme de nature cette table rase où il n'aurait qu’à écrire son code moral ; mais de toute façon, cet état, même s’il dut exister, ne serait qu une étape provisoire de l’histoire humaine, non pas le terme où il faudrait s'arrêter à.

Après qu'on a ainsi comparé, au point de vue de la moralité, les deux états de civilisation et de nature, la question reste entière 4, Essayons de poser le problèmeautrement, et demandons-

1. Fragment inédit. — Cf. à Falconet, 6 sept. 1768, XVIII, 277 : « C’est de là que naît la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, de donner des mœurs à aucune contrée de l’Europe. Le pays où 1l y aura le moins de choses faites sera le plus avancé. j’aimerais mieux avoir à policer des sauvages que des Russes, et des Russes que des Anglais, des Français, des Espagnols ou des Portugais. Je trouverais au moins chez les premiers l'aire à peu près nettoyée ».

2. Cf. P. Villey, sur La lettre des Aveugles, Revue du XVIIIe, déc. 1013:

3. Et même il va plus loin. Dans un passage — isolé il est vrai — de Claude et Néron, il montre; avec un souci rationaliste des droits de la pensée, que l’état civilisé a seul permis à l’ « âme » de se dégager de la servitude du « corps »; sans d’ailleurs attribuer à l’un ou à l’autre une supériorité de valeur, il semble admettre que par là l’état de société marque un progrès moral : « Il me semble que, dans la nature, le corps est le tyran de l’âme, par les passions effrénées et les besoins sans cesse renaissants, et qu’au contraire, dans l’état de société, il n’en est ni l’esclave ni le tyran : ce sont deux associés qui se commandent et s’obéissent alternativement. Quand j'ai mangé, je médite, et quand j'ai médité, il faut que je mange ». Allusion peut-être au passage connu de Rousseau : « l’homme sauvage, quand il a dîné, est en paix avec toute la nature, et l'ami de tous ses semblables ». — Éd. Hachette, I, 134.

4. « Donc l’état sauvage est préférable à l’état policé ? Je le nte. Il ne

nous : « La félicité serait-elle le lot de la barbarie, et la misère celui des temps policés ? » 1

À y bien réfléchir, il paraît difficile d’apercevoir un avantage sensible en faveur de l’un ou l’autre état. ;

L'homme sauvage est-il plus ou moins heureux que l’homme policé ? Peut-être n'est-il pas donné à l’homme d'étendre ou de restreindre la sphère de son bonheur ou de son malheur ?.

Ce n’est pas à dire que tous les hommes soient également heureux : une telle affirmation serait évidemment contraire à l'expérience ; mais, si l’on considère des sociétés humaines à des stades divers de l’évolution, on découvre que la somme totale de bonheur est à peu près égale de l’une à l’autre :

La somme des biens et des maux est variable pour chaque individu ; mais le bonheur ou le malheur d'une espèce animale quelconque a sa limite qu'elle ne peut franchir *.

. Diderot limite ici son affirmation aux divers groupes humains ; il demeure à l'intérieur de l'espèce. Aïlleurs il va plus loin et soutient qu'entre les diverses espèces, — pour autant qu’une comparaison est possible, — le bonheur semble être également réparti :

Voulez-vous que je vous dise une idée vraie ? C’est qu'il est tout à fait indifférent d'être homme ou lapin. Le bonheur peut varier entre les individus d’une même espèce ; mais je crois qu'il est le même d’une espèce à l’autre. Couvrez-vous de poil, mettez-vous à quatre pattes, jouissez sous quelque nom et quelque métamorphose que ce soit de votre conformation animale, et, dédaignant les plaisirs qui ne sont pas faits pour vous, ne les concevant même pas, vous vous en tiendrez à ceux qui vous sont propres 4.

suffit pas de m'avoir démontré qu'il v a plus de crimes [dans l’état policé], il faut encore me démontrer qu'il y a moins de bonheur » (Réfut. de l'Homme, II, 287).

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