VI
Quoique les hommes vécussent là en groupe, chacun d'eux serait pratiquement isolé, n’aurait à tenir compte que de soi et à se conformer à sa nature individuelle. C’est bien pour cela qu’une morale pour lui serait à la fois inutile et inconcevable ; car nous verrons Diderot déclarer en propres termes : « les obligations de l’homme isolé me sont inconnues » 1, Dès lors le seul point de vue d’où l’on puisse apprécier, juger sa conduite sera un point de vue esthétique : cette conduite, ces actions vaudront qui manifesteront le plus purement les caractères qui pour Diderot sont les meilleurs ingrédients de la beauté : originalité, unité, énergie. L'homme qui réunirait ces qualités suprêmes (et qui soutiennent d’intimes rapports), réaliserait un type accompli de beauté, non pas morale, mais de beauté naturelle, -— l'exemplaire d’une nature développant librement toutes ses puissances.
De ce que serait cette humanité, nous pouvons nous faire quelque idée si nous considérons certains êtres qui, dans nos sociétés, semblent avoir conservé un peu de la spontanéité de l'état de nature, ou encore si nous laissons retentir en nous ces « mots de caractère » dont l’involontaire franchise échappe à la vivacité d’une conversation et qui révèlent l'unité profonde d'un caractère, comme si l'être primitif apparaissait tout à coup brisant la prison où l’enferment « la coutume et l’usage » : c’est ce qu'essaye de faire Diderot dans sa « Satire première sur les caractères et les mots de caractère... etc. » et dans sa « Satire seconde », le Neveu de Rameau. Cette parenté de dessein qui fait le lien entre ces deux œuvres, s’éclaire d’un jour singulier, si on se rappelle un passage curieux de l’article Encvclopédie :
Il importe quelquefois de faire mention des choses absurdes ; mais il faut que ce soit légèrement et en passant, seulement pour l’histoire de l'esprit humain qui se dévoile mieux dans certains travers singuliers que dans l’action la plus raisonnable. Ces travers sont, pour les moralistes, ce qu'est la dissection d’un monstre pour l’historien de la