Fragment inédit
nature : elle lui sert plus que l’étude de cent individus qui se ressemblent. Il y a des mots qui peignent plus fortement et plus complètement que tout un discours. 1
Ainsi, à voir ces hommes, à ouir ces paroles, — qui, à notre époque, nous frappent comme des anachronismes ou des-« monstres », — nous avons l'impression de remonter soudain dans «l’histoire de l'esprit humain », jusqu’à ce stade primitif, — idéal à la fois et peut-être historique, — où chacun développait librement et dans toute leur force les tendances naturelles, déterminées par l'organisation qu’il apporta au monde. |
De là, d’abord, plus d'originalité. N'’étant point modelé et « pétri » dans le moule commun par la société, chacun conserverait ce caractère unique qu'il tient de la nature : c’est ainsi qu’un bohême anarchiste, un inadapté comme le Neveu de Rameau, sait plaire à Diderot, malgré qu'il en ait, et encore qu'il prétende « n'estimer pas ces originaux-là ». [1 s'intéresse à cette sorte de gens, « parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu il rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d'usage ont introduite. S'il en paraît un dans une compagnie, c’est «un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle » ?.
Car cette « individualité naturelle », — comme Diderot l’appelle d’un mot tout neuf alors * — elle a pour lui son prix, sa valeur en elle-même. Helvétius a beau le nier sottement : la nature fit les hommes différents de caractère comme de tempérament, sinon par les éléments qui les forment, par les passions qui les constituent, au moins par la proportion de ces éléments, par l'énergie de ces passions. Eh bien ! au lieu de chercher à la ré-