‹ Les idées morales de DiderotChapitre 94 sur 234 · Encyclopédie, art. Platonisme, XVI · texte numérisé non relu

Encyclopédie, art. Platonisme, XVI

4. N'est-ce pas déjà la philosophie du Moïse de Vigny ? — Cf. IV, 95: « Il] y a un grand mot à dire et une triste vérité sur le génie : c’est que l’homme à qui la nature l’a départi, et la femme qu’elle a douée de la beauté, sont deux êtres condamnés au malheur ; la femme par la séduction, le génie par l'ignorance et l’envie ». — Et cf. ce passage d’une lettre de Mie de Lespinasse à Guibert, 23 oct. 1774 : « Il y a tel homme que la Nature a destiné à être grand et non pas à être heureux... Diderot a dit que la Nature, en formant un homme de génie, lui secoue le flambeau sur

met également à l'abri du blâme et de l’envie, et je me demandais

pourquoi, cependant, personne ne voulait perdre de sa sensibilité et devenir médiocre !,

Cependant, si l’on a égard aux satisfactions que peut apporter l'existence de chaque jour, « quelle différence. du génie et du sens commun, de l’homme tranquille et de l’homme passionné ! »

Heureux, mille fois heureux... M. Baliveau, capitoul de Toulouse ! C'est M. Baliveau qui boit bien, qui mange bien, qui digère bien, qui dort bien. C’est lui qui prend son café le matin, qui fait la police au marché, qui pérore dans sa petite famille, qui arrondit sa fortune, qui prêche à ses enfants la fortune ; qui vend à temps son avoine et son blé ; qui garde dans son cellier ses vins, jusqu’à ce que la gelée des vignes en ait amené la cherté, qui sait placer sûrement ses fonds ; qui se vante de n'avoir jamais été enveloppé dans aucune faillite, qui vit ignoré ; et pour qui le bonheur inutilement envié d’Horace, le bonheur de mourir ignoré, fut fait ?.

Et le « philosophe » se fâche que ce soient ces médiocres qui dans nos sociétés semblent avoir choisi la meilleure part, tandis que le malheur est le lot du génie parce qu’il est inadapté. Dans la société anarchique, au contraire, que décrit Diderot, il n'y aurait point d'adaptation nécessaire ; donc le génie, vivant, aussi bien que l’homme médiocre, conformément à sa nature individuelle, jouirait aussi du bonheur attaché à une existence où rien n'est antiphysique ». Par là serait réalisée la troisième valeur que Diderot place au sommet de l'échelle : énergie des passions, force du génie.

Faut-il donc, comme le fait M. von Voss, regarder Diderot à la lumière des théories de Nietzsche et se le figurer comme un philosophe aristocratique, élevant au-dessus du troupeau, asservi par sa médiocrité à la pratique des vertus sociales, le héros, l'homme de génie, affranchi de toute loi ? Ce serait là

la tête, en lui disant : « Sois grand homme, et sois malheureux » (Lettre inéd. dans Ségur, Mlle de Lespin., ch. XIII). PS zlonaetz07,eXT). 125, 21h14; XI, 126:

méconnaître du tout au tout la pensée de notre auteur, sa signification, ses limites !.

Sans nul doute, ici encore, dans la haute estime qu’exprime Diderot pour les âmes fortes et passionnées, dans son apologie du génie malfaisant, il se mêle un élément d'appréciation esthétique ; il juge en artiste, tandis qu'un pur moraliste préférerait peut-être une humanité plus ordinaire, mais plus une, plus cohérente, qui accomplit régulièrement les devoirs de chaque jour ; moins de héros, et moins de criminels.

Mais si Diderot, quand il s’émerveille devant un malfaiteur, fait pour un instant abstraction de la malfaisance de son acte et admire en lui une nature qui, suivant sa loi interne, déploie toutes ses énergies, il ne peut s'empêcher de souhaiter que cette force se mît au service de la vertu ; c'est même la vue des grands bienfaits qu'amènerait cet accord, qui, à ses propres yeux, justifie son enthousiasme :

Une seule chose, écrit-1il, peut nous rapprocher du méchant. C’est la grandeur de ses vues, l'étendue de son génie, le péril de son entreprise. Alors, si nous oublions sa méchanceté pour courir son sort, si nous conjurons contre Venise avec le comte de Bedmar, c’est la vertu qui nous subjugue encore sous une autre face *. :

Il exprime bien à un endroit le mélange qui se fait dans son ame entre l’admiration esthétique et le souci moral :

1. Voici un passage où l’on pourrait essayer de fonder cette opinion ; mais remarquons que D. constate et n’apprécie pas : « Comment est-il arrivé à la plupart des sages de la Grèce de laisser un si grand nom, après avoir fait de si petites choses ?... Que fallait-il aux Grecs à peine sortis de la barbarie ? des hommes d’un grand sens, fermes dans la pratique de la vertu, au-dessus de la séduction des richesses et des terreurs de la mort, et c'est ce que leurs sages ont été : mais aujourd’hui, c’est par d’autres qualités qu’on laissera de la réputation après soi ; c’est le génie, et non la vertu qui fait nos grands hommes: La vertu obscure parmi nous n'a qu'une sphère étroire et petite dans laquelle elle s'exerce ; il n’y a qu’un être privilégié dont la vertu pourrait influer sur le bonheur général : c'est le souverain ; le reste des honnêtes gens meurt, et l’on n’en parle plus (Encr art Grecs -2XV/03)2

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