‹ Les idées morales de DiderotChapitre 96 sur 234 · QUES RH · texte numérisé non relu

QUES RH

au contraire (outre la sympathie esthétique) par humanitarisme qu'il déclare « l’aimer mieux encore grand homme et fripon, qu'homme de bien et ignoré ». Car si nous considérons la suite de la durée, «le mal qu'ils (les grands hommes) commettent passe avec eux ; le bien qui résulte de leurs ouvrages dure éternellement. Ils ont affligé leurs parents, leurs amis, leurs concitoyens, leurs contemporains, je le veux ; mais is continuent d'instruire et d'éclairer l'univers » !. Souhaiter que le grand homme périsse parce qu'il fait souffrir autour de lui, c’est égoïsme ou étroitesse de vue ; car si nous portons nos regards sur l'espèce tout entière, nous voyons que son profit est à ce que le grand homme vive, ou plutôt à ce qu'il ait vécu.

Oublions pour un moment le point que nous occupons dans l'espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce. Si nous ne sommes pas assez généreux, pardonnons au moins à la nature d’avoir été plus sage que nous ?.

Belle formule, qui plus tard prendra pour nous tout son sens, mais qui dès maintenant interdit d'interpréter le naturalisme de Diderot comme une philosophie aristocratique.

Pour conclure, nous n’essayerons pas de nier la contrariété qui existe, irréductible, nous semble-t-il, entre l’individualisme de Diderot et une morale qui sera essentiellement sociale : l’existence même et le maintien de la société ne sont-ils pas liés à ce conformisme, — résultat de l’éducation et des multiples contraintes collectives, — à tout cela contre quoi s’insurge Diderot ? Il nous suffit de montrer que cette tendance a sa source profonde en lui-même, dans sa personnalité, qu’elle est chez lui une réaction du sentiment contre une société où l'individu n’est plus rien qu'une cire molle, sans consistance, sans figure propre, sans beauté. |

T.NÉNC. arts cite:

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Surtout il importe de considérer que, si Diderot met parfois, selon la couleur de ses réflexions, une nuance de regret dans son rêve d’un état anarchique où l'individu développerait librement sa nature, il n'a garde de vouloir transporter un tel état dans notre société actuelle ; ce serait confondre deux ordres, mêler l'idéal et le réel. Et voilà pourquoi, si sa critique fut hardie, ses conclusions sont modestes.

Théoriquement, 1l ne juge pas que l’état social où nous sommes puisse être différent de ce qu’il est ; nous sommes venus trop tard dans un monde trop vieux ; mais cette « décrépitude » même, si elle ne vaut pas plus, ne vaut certes pas moins que la jeunesse sauvage du monde. Que parfois l’on soutienne le contraire, cela prouve simplement « qu'il est dans la nature de l’homme d’exagérer et le mal qu'il éprouve et le bien dont 1l est privé !. »

Pratiquement, que férons-nous ? Sans renoncer à rendre notre société plus conforme à la nature, sans renoncer à améliorer les lois existantes et à abolir les lois mauvaises, « nous parlerons contre les lois insensées jusqu’à ce qu’on les réforme, et en attendant nous nous y soumettrons » ?. Nous éviterons la bizarrerie des cyniques, et leur conduite déraisonnable, « qui consistait à transporter .au milieu de la société les mœurs de l'état de na-

ture ».

Ou ils ne s’aperçurent pas, ou ils se soucièrent peu du ridicule quil y avait à affecter parmi les hommes corrompus et délicats la conduite et les discours de l'innocence des premiers âges et la rusticité des siècles de l’animalité *.

Certes, il y aurait plus de sincérité, plus de franchise, dans une humanité où chacun révèlerait naïvement ce qu'il est, bon ou méchant, selon que Nature l’a fait ; mais, dans ce monde qui est le nôtre, il faut nous résigner à « couvrir notre voix », à agir

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