‹ Les idées morales de DiderotChapitre 97 sur 234 · Enc., art. Cyniques, XIV · texte numérisé non relu

Enc., art. Cyniques, XIV

souvent contrairement aux impulsions directes du caractère : soumettons-nous à ces hypocrisies, déplorables en soi, mais sans lesquelles il n’y aurait pas de société.

Conclusion qui peut sembler tout empirique, mais dont 1l serait vain de méconnaître la valeur dans la pensée de Diderot : elle nous montre en effet comment son relativisme l’amènera à limiter son naturalisme. Nous ne pouvons juger l’homme vivant dans nos sociétés du point de vue qui serait seul concevable dans l'état de nature; nous ne pouvons laisser chacun suivre son penchant : il faut réfréner l'instinct qui veut s'émanciper, d’où la nécessité de l'éducation, que personne, pas même ce fou de Neveu de Rameau, ne saurait contester !. Tant qu'enfin Diderot n’hésitera pas à réhabiliter ces vertus de décence, de pudeur, etc. ?, dont il montrait naguère le caractère de convention, mais qui sont indispensables dans la société pour enchaîner les appétits de la « bête humaine » :

Anéantirons-nous, s'écriera-t-1l, les distinctions que les siècles ont fait naître, et ramènerons-nous l’homme à la stupidité de l'innocence première, pour l’abandonner sans remords à la variété de ses impulsions ? Les hommes produisent aujourd’hui des hommes, regretteronsnous les temps barbares où ils ne produisaient que des animaux * ?

Ces qualités de convenance, ces «vertus délicates » que l’homme primitif ignore, et qui s'ajoutent, pour les embellir, aux vertus plus solides, — comme un visage gracieux rend aimable la bonté, — Diderot ira même jusqu’à soutenir qu’elles sont le résultat naturel d’un progrès de la conscience morale — parallèle au

progrès matériel, — et progrès en complexité certes, mais aussi progrès en perfection :

J'oserais assurer que la pureté de la morale a suivi les progrès des vêtements depuis la peau de bête jusqu’à l’étoffe de soie. Combien de vertus délicates que l’esclave et le sauvage ignorent ! Si l’on croyait

TONeveuNDA5 2 ACISCEPMNNT 5 3. Enc., art. Infidélité, XV, 217.

que ces vertus, fruits du temps et des lumières, sont de convention, l'on se tromperait, elles tiennent à la science des mœurs comme la feuille tient à l’arbre qu’elle embellit 1.

Et la belle lettre que Diderot écrivit à sa fille pour son mariage montre assez que là est sa vraie pensée, si la vraie pensée d’un moraliste est celle où il conforme sa pratique.

Aussi, tandis que Rousseau, dans « l’homme de l’homme », met tout son effort à conserver ou à ressusciter le plus possible de ce qui fut « l’homme de la nature », on s'explique que Diderot au contraire écrive :

On ne saurait commencer de trop bonne heure à fortifier l’homme civil et policé contre l’homme sauvage et naturel ?.

C'est donc sur cet homme « civil et policé » que s’exercera la réflexion morale de Diderot : puisque nous sommes entrés dans le « pacte des villes », quelle y doit être notre règle de vie ? sur quels principes fonder notre conduite ? Écoutons ce que le philosophe va nous en dire ; nous pourrons alors reconnaître, ramenées sur le plan du réel, réduites à une valeur relative, certaines idées et certaines tendances que tout à l'heure il exprimait de façon absolue et idéale.

1. Plan d’une universilé, III, 430. Cf. Claude et Néron, III, 217, et Fragmenis..…, VII, 453, 455.

2, Didet Cath. IT, p.384:

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