CHAPITRE V
Fonder la morale est, selon Diderot, une tâche bien plus malaisée que de la vivre ; dans la pratique courante de l’existence, il semble qu’une sorte d’instinct, qui « est, en morale, ce que vous appelez le tact dans les arts » !, et qui a d’ailleurs, nous l'avons vu, son origine dans l’expérience, suffise : cu près pour nous indiquer en chaque occasion les actes convenables : le difficile, c’est de justifier théoriquement ces actions, c’est de dégager les principes universels qui doivent diriger notre jugement : or c’est là proprement ce que doit faire le moraliste :
Il n'y a pas de science plus évidente et plus simple que la morale pour l'ignorant ; 1l n'y en a pas de plus épineuse et de plus obscure pour le savant. C’est peut-être la seule où l’on ait tiré les corollaires les plus vrais, les plus éloignés, et les plus hardis, avant que d’avoir posé des principes ?. Pourquoi cela ? C'est qu’il y a des héros longtemps avant qu’il y ait des raisonneurs.. Souvent il faudrait un long
discours au philosophe pour démontrer ce que l’homme du peuple a subitement senti ®. É
TVA NITIN280;
2. Au contraire Bayle { Pensées diverses, CXXXVI, éd. Prat, IL, 11) : « L'homme a bien la force dans les choses de spéculation de ne point tirer de mauvaises conséquences... Mais c’est tout autre chose quand il est question des bonnes mœurs. Ne donnant presque jamais dans des faux principes, retenant presque toujours dans sa conscience les idées de l'équité naturelle, il conclut néanmoins presque toujours à l'avantage de ses
désirs déréglés ». L'opposition s'explique parce que Bayle, au contraire de D., admet la « chute ».