Claude et Néron, III
Si la recherche n’est guère avancée, c’est qu’elle heurte ce goût du moindre effort, cette paresse qui trop souvent empéchent l’homme de réfléchir et le donnent en proie à la routine :
L'homme indolent, faible et distrait aime mieux demeurer tel que la nature, l'éducation et les circonstances diverses l’ont fait, et flotter incertain pendant toute sa vie, que d’en employer quelques instants à se familiariser avec des principes qui le fixeraient 1,
Une autre cause aggrave encore la difficulté : aux yeux de quiconque a médité sur la morale, les deux bases sur lesquelles on a accoutumé de l'établir, — métaphysique et religion, — apparaissent ruineuses. Notre premier devoir, c’est donc de déblayer le terrain, de montrer l'illusion de ceux qui s’imaginent pouvoir donner ces notions traditionnelles comme fondement à la conduite. Car, si la morale de Diderot se constitue indépendamment de la métaphysique et de’la religion, c’est consciemment, et elle peut fournir les raisons pourquoi elle renonce à s’y appuyer.
De la métaphysique, Diderot ne parle pas longuement : il la dédaigne ; il n’a que mépris pour « cette sorte d'oiseaux qui s’engraissent dans le brouillard et qu’on appelle métaphysiciens ?, » D'ailleurs il lui semble qu'on assiste de son temps au déclin de cette fausse science ; il se félicite de voir que « des hommes de génie ont ramené de nos jours la philosophie du monde intelligible dans le monde réel » *. Il s'étonne que Sénèque « attache de l'importance à savoir si le temps existe par luimême, s’il y a quelque chose d’antérieur à la durée, si elle a commencé avant le monde, si elle existait avant les choses, ou les choses avant elle » 4 Et il ajoute, usant déjà, pour qualifier ces recherches, d’un mot qui devait faire fortune avec Auguste Comte : |