MONTGAILLARD, II
b LES IDEES MORALES DE MADAME DE STAKL
on considérer comme un trait commun entre la mère et la fille leurs enthousiasmes chroniques, leurs séries d'engoùments (1). M"'^ de Staël a aussi un peu hérité de la nervosité de sa mère (2).
Le salon de M"^^ Necker est le milieu, singulièrement choisi, où va se développer l'inteUigence très aiguisée de la jeune fille. Malgré son zèle protestant, M'"^ Necker s'entoure de philosophes irréligieux qui ne ménagent guère ses sentiments. Un jour, à un de ses fameux dîners du vendredi, après une discussion avec Grimm, elle fond en larmes (3). Le bruit de ces fréquentations va jusqu'à Genève : on y craint que cette société n'ait changé la foi de M'"^ Necker ; celle-ci s'empresse d'écrire à Moultou : « Je vis, il est vrai, au milieu d'un grand nombre d'athées ; mais leurs arguments n'ont jamais même effleuré mon esprit, et, s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur (4). » Quand Genève lui reproche d'avoir des amis athées, elle répond : « C'est vrai ; j'ai donc des amis malheureux. » Le mot est joli, mais M"^® Necker oublie que, pour sa fille, ce sont des amis dangereux. Germaine est là, près du fauteuil de sa mère, droite sur son tabouret de bois, tenant tête, elle aussi, à Grimm, à Raynal et aux autres, mais surtout ne perdant pas un mot de la conversation (5).
A ce moment, c'est une vigoureuse jeune fille, presque pléthorique (6). Elle est un peu extraordinaire; elle a plus de bizarrerie que de charme, mais elle frappe l'attention
(1) D'Haussoxville, le Salon de Af" Necker, I, 220.
(2) Duc DE Levis, p. ^[i.
(3) D'Haussonville, I, 150.
a) Id., I, 164.
(5) Id., II, 30.
(6) Revue Bleue^ \" semestre 1905, p. 643.
des bons juges. La baronne d'Oberkirch, qui l'observe en 1789, la décrit ainsi : « M^^® Necker me parut une tout autre personne que ses parents, bien qu'elle eût aussi son petit coin genevois, et son grand coin de thuriféraire. Ses yeux sont admirables ; à cela près elle est laide, elle a une belle taille, une belle peau, et quelque chose de parfaitement intelligent dans le regard ; c'est une flamme... C'est et ce sera une femme remarquable (1). »
Son éducation littéraire a été surveillée par sa mère, mais mal dirigée, sans goût. Son modèle, c'est Thomas, le créateur du « gali-thomas (2) ». On l'élève en enfant prodige. Ses premiers barbouillages sont des événements. Grimm, qui a la reconnaissance de l'estomac, rend très gravement compte, dans sa Correspondance littéraire f de la première comédie de M^^^ Necker (3). On devine ce que de pareilles flagorneries peuvent produire dans une vanité de douze ans. Ainsi surchauffée, la jeune fille étonne par sa surexcitation ; un roman de M"^® de Genlis réussit à la troubler ! M'"® de Genlis elle-même est surprise de Tefl'et qu'elle produit en lisant devant cette trop sensible auditrice sa Zélie ou V Ingénue : « Je ne puis exprimer l'enthousiasme et les démonstrations de cette jeune personne pendant cette lecture ; elle m'étonna, sans me plaire ; elle pleurait, faisait des exclamations à chaque page, me baisait les mains à toutes minutes (4). » Remarquons qu'il n'y pas là une simple ostentation de politesse ; c'est tout de bon, en pleine franchise, que Germaine Necker se laisse aller à
(1) Baronne cI'Oberkirch, I, 25t.
(2) M"* de Genlis, V, 317.