XII
(4) M- de Genlis, III, 317.
l'exubérance de sa trop riche nature : « Elle me témoignait, dit M'"^ de Genlis, une amitié extraordinaire. Il y avait toujours de l'exagération de fait dans ses démonstrations passionnées, mais il nV avait jamais de fausseté (1). » Les sentiments les plus vrais, les plus naturels, ne connaissent chez Germaine qu'un ton : le paroxysme. L'amour filial est poussé par elle à un point tel que la mort de ses parents lui semble, quand elle en envisage la simple possibilité, n'avoir pour elle qu'une suite logique, le suicide : « J'ai attaché ma vie à ceux qui, suivant les probabilités, ont moins d'années à parcourir. Oh ! mon Dieu, du fond de mon âme entends l'accent le plus vrai qui en soit jamais sorti : épargnée mon cœur un malheur que je ne veux pas nommer, et s'il m'arrivait jamais, pardonne à mon âme d'aller te rejoindre, et d'attenter ainsi à ton ouvrage (2). »
Cette exaltation n'est pas calmée, mais seulement contrariée par la philosophie glaciale dont elle subit le contact dans le salon de sa mère ; les paradoxes qu'elle a entendus là lui ont inspiré de la défiance pour ses idées premières sans y substituer de nouvelles convictions. Ainsi elle n'aime pas son pays d'adoption ; elle ne croit plus à Tidée de patrie, elle avoue à Nils von Rosenstein qu'elle a le cœur cosmopolite, « car pour un être inutile comme moi, les mots de patrie et de roi se perdent dans le vague. Les premiers éléments de la philosophie sont la glace qui nous montre le néant des grandeurs et des faux biens de ce monde, et l'indifférence suit de près cette heureuse ou fatale lumière (3). » A cette lueur incertaine elle essaye de guider ses pre-
(1) M" de Genlis, V, 354.
(2) D'HaUSSOX VILLE, II, 67.
(3) Reçue Bleue, ibid., p. 613.
miers pas ; elle hésite un instant sur le seuil du matérialisme : par exemple elle note sur son journal ces impressions d'un réveil qui n'a rien de triomphant : « Qu'il m'en coûte pour me réveiller. Ah ! ce n'est pas le caractère du bonheur... que de préférer à la vie une image de l'anéantissement. Le sommeil me fait souvent trembler : Tâme et le corps ensemble immobiles paraissant avoir alors une destinée trop pareille ; mais non, non, le sentiment de soi subsiste encore, et c'est lui qui caractérise l'existence morale (1). »
On devine quelle impression doit faire sur une nature ainsi préparée la lecture de Jean-Jacques. On connaît de reste, par ses Lettres sur Rousseau, son enthousiasme pour celui qui fut, après son père, son véritable maître. Dans la préface de la première édition, elle entonne, en l'honneur de l'auteur de la Nouvelle Héloîse, l'hymne de la gratitude des jeunes : « N'est-ce pas dans la jeunesse qu'on doit à Rousseau le plus de reconnaissance ? Celui qui a su faire une passion de la vertu et qui a voulu persuader par l'enthousiasme, s'est servi des qualités et des défauts mêmes de cet âge pour s'en rendre le maître. » Ces Lettres sont encore intéressantes, aujourd'hui. On est surpris d'abord, et charmé ensuite, par sa critique des idées de Rousseau, notamment du premier Discours. Elle le juge, non pas de haut (ce que d'aucuns ont fait, et ce qui est toujours un peu ridicule), mais d'égale à égal. On sent qu'il y a là en présence deux esprits de même ordre ; et elle n'a encore que vingt-deux ans ! Elle prend conscience de sa propre valeur en mesurant celle de Jean-Jacques. En le jugeant, elle se juge ; en examinant la vie de Rous-
(1) D'Haussonville. ibid., II, Gl.
seau, elle jette sur son propre sort un coup d'œil prophétique : « C'est peut-être aux dépens du bonheur qu'on obtient ces succès extraordinaires, dus à des talents sublimes. La nature, épuisée par ces superbes dons, refuse souvent aux grands hommes les qualités qui peuvent rendre heureux (1). »
A coup sûr, ce n'est pas la lecture approfondie de Rousseau qui a pu rendre à la raison de Germaine la maîtrise sur son imagination. Quelle conclusion tiret-elle pour son propre compte de la lecture de la Nouvelle Héloise, ce livre dont l'auteur lui-même disait que toute jeune fille qui le lirait serait une fille perdue? La conclusion la plus étrange : « L'amour peut quelquefois donner toutes les vertus que la religion et la morale prescrivent. L'origine est moins céleste ; mais il serait possible de s'y méprendre ; quand l'objet de son culte est vertueux, bientôt on le devient soi-même... Cet abandon de soi-même prépare l'âme à la vertu : lorsque l'amour sera éteint, elle y régnera seule (2). »
Cette thèse de M"^ Necker est surtout inquiétante pour son futur mari. On sait qu'il y eut des projets d'union avec Pitt, et que cela même amena un moment de froideur entre la mère et la fille ; leur réconciliation est un vrai drame bourgeois dont Germaine consacre le souvenir dans son Journal : « Je suis tombée à genoux : « L'Etre suprême, lui ai-je dit, ence tendra nos prières si continuelles et si vives, j'en « suis sûre ! j'en suis sûre ! » Etouffant de larmes, je fus prête à m'évanouir.
(1) Œuorefi complètes de M"' la baronne de Staël-Holstein Didot, 1844, I, 3. — A moins d'indication contraire, toutes les références seront faites à cette édition-là.
(2) Œuvres, I, 6.
(( Ah ! s'écria ma mère, tu m'as rendue heureuse pour « longtemps (1). »
Ce fut le baron de Staël-Holstein qui eut le périlleux honneur de devenir le gendre de Necker, après de longues négociations diplomatiques. Les diplomates se trompent quelquefois; il est peut-être fâcheux pour M. de Staël qu'il n'ait pas lu la lettre où M™« de Boufflers écrivait à Gustave III que la future ambassadrice de Suéde était « élevée dans des principes d'honnêteté et de vertu, il est vrai ; mais elle est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur l'opinion de son esprit qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle a une assurance que je n'ai jamais vue à son âge et dans aucune position. Elle raisonne sur tout à tort et à travers, et, quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans tout ce qu'elle dit (2). »
§ 2. — Le Mariage. — Les Déformations morales.
Devenue ambassadrice, présentée, bien accueillie en somme à la Cour, M°^^ de Staël va enfin réaliser son rêve : avoir un salon à elle. Dans cette vie nouvelle, va-t-elle suivre la voie droite, ou se perdre ? Sa nature plus que riche, opulente, l'entraînera-t-elle vers le mieux ou vers le pire? Sur sa vie mondaine, sur les jugements dont M"^« de Staël est l'objet, il y a deux opinions contraires qui sont assez bien résumées dans les deux textes suivants. Charles de Constant écrit, le 16 janvier 1787 : « J'ai soupe, vendredi, chez M'"^ Staél :
(1) DHaussonville, II, 59.
(2) Gei-froy, Gustave III et la Cow de France, I, 384.
en confidence, je vous dirai que je m'y ennuie à la mort, que je déteste le ton pédant et haut de cette parvenue. N'en disons point de mal, car elle me fait des honnêtetés (1). »
Peut-être Charles de Constant rend-il M""^ de Staël responsable de son entourage, peu indulgent pour ce jeune Genevois qui n'a d'autre mérite apparent que de revenir de la Chine. N'importe : il y a là une note sincère, et dont il faut tenir compte, comme aussi de ce jugement beaucoup plus favorable, venant d'une femme qui ne pèche pas par excès de charité : « Au premier abord, elle m'avait semblé laide et ridicule. Une grosse figure rouge, sans fraîcheur, coiffée de cheveux qu'elle appelait pittoresquement arrangés, c'est-à-dire mal peignés. Point de fichu, une tunique de mousseline fort décolletée. Elle tenait un petit rameau de feuillage qu'elle tournait constamment entre ses doigts. Il était destiné, je crois, à faire remarquer une très belle main, mais il achevait l'étrangeté de son costume. Au bout d'une heure, j'étais sous le charme (2). »
Le témoi^naffe de M"^- de Boi^ne semble tout à fait considérable ; je n'en connais qu'un autre qui ait plus de poids encore : c'est celui du mari de M™® de Staël ; le pauvre ambassadeur est tout simplement épris de sa femme, et très malheureux : il narre ses tristesses à un paysan du Danube fort spirituel, Gouverneur Morris, qui raconte ainsi la scène à laquelle il a assisté comme partie prenante: c'est à un dîner chez Necker, le 9 novembre 1789 ; placé près de M'"® de Staël, il cause avec elle de façon fort animée, en français ; elle lui
(1) RuDLER, La Jeunesse de Benjamin Constant, p. 148.
(2) M=' DE BoiGNE, I, 246-247.
demande de continuer en anglais, langue que son mari ne comprend pas : Morris constate que M. de Staël paraît fort ému, et fait remarquer à sa voisine que son mari semble l'aimer à la folie. M'"® de Staël répond qu'elle le sait bien, et que cet amour la rend malheureuse. Le dîner fini, Morris va causer avec le mari qui fait une charge à fond de train contre les mœurs de France, contre la cruauté qu'il y a à faire perdre à un mari l'affection de sa femme (1). Cette courte conversation explique bien des choses ; elle relève à nos yeux l'homme qui a eu surtout le tort d'épouser une femme supérieure, et qui est incapable d'être le maître chez lui (2;. Peu à peu Tinconséquence des démarches de M'"^ de Staël est poussée à un tel point qu'elle tourne proprement à l'inconscience. On l'accuse d'avoir aimé, sur les bords du Léman, un des meurtriers de Gustave III, Ribbing, « le beau régicide ». Elle répond à Niis, le 20 mars 1794 : « Dites-moi, de grâce, comment un homme que toute la Suède a vu dans sa prison ne doit plus être seulement rencontré dans les pays étrangers par ses compatriotes ?... J'étais si loin de croire qu'il y eut un inconvénient réel à voir M. de R... que je n'ai rien compris à la sévérité de M. de Staël à cet égard, et qu'en m'y soumettant, je la regardais comme une de ces volontés diplomatiques qui exagèrent la prudence humaine (3). » On reste confondu d'une pareille aberration, et pourtant il y a pis, car, sous le Directoire, M"^° de Staël revoit Ribbing, et veut même le recevoir chez elle, partant chez son mari : Engestrùm écrit à Brinkman, le 22 septembre 1797 : « Ribbing était à
(1) Letiers ami dianj, I, 220-221.
(2) Lettre «le Gustave III, Reçue Bleue, p. 673.
(3) Revue Bleue, p. TUG.
Paris quand j'y étais. M'"^ de Staël tomba amoureuse de lui. Staël ne voulut pas le recevoir dans sa maison... Une des rares fois qu'il se montra le maître chez lui, ce fut à l'occasion de Ribbing (1). »
Après avoir compromis la carrière de son mari, après l'avoir laissé se débattre dans les affres d'une ruine où elle était pour quelque chose, après l'avoir laissé sombrer dans la maladie et la demi-folie, M""^ de Staël a sans doute, plus tard, un bon mouvement : elle se rapproche du malheureux qui va mourir, et le soigne, un peu trop tard (2). On ne songe guère à admirer ce beau geste, qui est à l'adresse de la galerie, et l'on est obligé de constater que M™^ de Staël commence à écrire dans de bien fâcheuses conditions morales ; cela ne pourra qu'influer sur la valeur de ses idées. Michelet n'est-il pas un peu naïf, quand il proclame avec sérénité ceci : « Le génie de M"^^ de Staël a été successivement dominé par deux maîtres et deux idées; jusqu'en 1789, par Rousseau, et, depuis, par Montesquieu » ? (3) Et sans doute elle a lu les œuvres de Rousseau, de Montesquieu ; mais Talleyrand, Narbonne, Mathieu de Montmorency, Benjamin Constant pourraient réclamer leur part d'influence personnelle, et d'autres encore. Plaidons pour M"^^ de Staël toutes les circonstances atténuantes que l'on voudra : reconnaissons qu'elle avait été mal élevée, sans prudence ; que des milieux mal choisis lui ont fait du mal ; disons que sa généreuse nature, capable de grands élans vers le bien aussi bien que d'emballements fâcheux, a encore été surexcitée par la fièvre politique dont les accès commencent en 1789. Mais,
(1) Revue Bleue, p. 706.
(2) Lucien Maury, Reaue Bleue, p. ',
(3) Les Femmes de la Révolution, p.
cela dit, prenons nos précautions en étudiant les idées morales de M""^ de Staël, tout au moins jusqu'à l'époque où les tristesses de l'exil, la douleur de la mort de son père, purifieront son inspiration.