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CHAPITRE III SOUS LE DIRECTOIRE

§ 1. — Essai sur les fictions.

Ce qui ajoute encore aux inquiétudes de Necker, c'est que sa fille n'est point partie seule : il écrit à Meister, le 2 janvier 1796, que M™^ de Staël est arrivée à Paris : « M. Constant lui a servi de compagnon de voyage. Ils sont tous deux merveilleusement lestés en idées et en espérances républicaines ; et ils pardonnent un peu trop les moyens des gouvernants en faveur du but. Je suis bien éloigné de voir de même (1)... »

Pourtant Necker ne pouvait pas ne pas goûter le nouveau livre de M'"® de Staël : V Essai sur les fictions. Préparée en Angleterre, finie à Coppet et à Lausanne, cette étude est un rappel de l'homme à la nature. Il y a là comme un souffle rafraîchissant qui passe. M'"® de Staël, très sensible au charme des scènes champêtres, y a mis quelque chose de ses souvenirs de Suisse : à la fête des Bergers, à Undersee, elle voit se dérouler la procession archaïque et pittoresque, vieux costumes, ranz des vaches, etc. ; elle est profondément remuée, nous dit un témoin de la scène. M""® Vigée Le Brun : « M""® de Staël et moi fûmes si émues, si attendries de

(1) Lettres inédites, p. 131.

cette procession solennelle, de cette musique champêtre, que nous nous serrâmes la main sans pouvoir nous dire un seul mot, mais nos yeux se remplirent de douces larmes... Je n'oublierai jamais ce moment de sensibilité rj^ciproque (1) .. »

C'est sous l'influence contradictoire de ces émotions très pures et de ses souvenirs de la Terreur, qu'elle compose son Essai sur les fictions ; nous trouvons là la première édition de sa poétique à elle, ses théories sur le roman dont elle veut faire un genre moralisateur; tous les romans, dit elle, doivent être philosophiques, car tous doivent tendre à la morale, non pas seulement à l'éthique individuelle, mais même à la morale sociale : « Un roman, tel qu'on peut le concevoir,... est une des plus belles productions de l'esprit humain, une des plus influentes sur la morale des individus, qui doit former ensuite les mœurs publiques (2). » On est tenté de sourire d une pareille prétention, pour peu qu'on se rappelle coînbien, au cours du xix® siècle, le roman a été puissant pour le mal. Et pourtant l'ambition de M™^ de Staël vise plus haut encore : on peut tout attendre du roman moralisateur, puisque, à lui seul, il pourrait rendre impossible le retour d'une nouvelle Terreur : « On devrait, peut-être, à l'effet des fictions touchantes, s'il devenait populaire, la certitude de ne plus rencontrer, dans une nation, ces êtres dont le caractère est le problème moral le plus inconcevable qui ait existé. La gradation du connu à l'inconnu s'interrompt bien avant d'arriver à concevoir les mouvements qui ont guidé les bourreaux delà France (3). »

(1) Mémoires de M'' Vigée Le Brun, II, 2U.

(2) Œuores, I, 68.

Voilà qui date V Essai, comme aussi ce mot ; « Les enfers de Dante ont été moins avant que les crimes sanguinaires dont nous venons d'être les témoins (1). » Mais ces notes-là sont rares ; on dirait que M""® de Siaël a fait un effort pour s'abstraire des circonstances et du milieu. Les bruits du dehors trouvent peu d'écho dans ce livre ; M°^® de Staël s'efforce vers la sérénité. Su us l'influence, peut-être, du sceptique Benjamin, elle ébauche déjà le système des impassibilistesqui ne viendront que beaucoup plus tard : « Les écrits, dit-elle, ne s'agrandissent qu'en se détachant des événements présents, pour s'élever à l'immuable nature des choses ; et tout ce que les écrivains font pour le jour, est, selon l'expression de Massillon, temps perdu pour l'éternité (2). » Son esprit pense cela, pendant qu elle écrit, mais sa sensibilité proteste. L'auteur d'Adolphe peut avoir de pareils rêves d'ironie transcendante, mais celle qui écrira Corinne a d'autres prétentions : le roman, d'après elle, doit être la joie des cœurs d'élite : « Ces ouvrages font toujours du bien à ceux qui les admirent. Laissez-en jouir les âmes ardentes et sensibles... Les sentiments dont elles sont agitées sont à peine compris ; et, sans cesse condamnées, elles se croiraient seules au monde, elle détesteraient bientôt leur propre nature qui les isole, si quelques ouvrages passionnés et mélancoliques ne leur faisaient pas entendre une voix dans le désert de la vie, ne leur faisaient pas trouver, dans la solitude, quelques rayons du bonheur qui leur échappe au milieu du monde. Ce plaisir de la retraite les repose des vains efforts de l'espérance trompée ; et quand tout

(1) Œuores, I, 61.

(2) I, bO.

l'univers s'agite loin de l'être infortuné, un écrit éloquent et tendre reste auprès de lui comme l'ami le plus fidèle, et celui qui le connaît le mieux (1). » C'est ce que George Sand a su parfois réaliser ; c'est ce que M™® de Staël a au moins tenté. Elle comprend qu'il y a des époques où le roman n'a pas le droit d'être seulement une forme d'art ; alors il n'est plus simplement l'image de la société, mais au contraire, une réaction contre le milieu ambiant, un asile où l'on va chercher le repos d'esprit que la vie réelle nous refuse. Par une réaction naturelle de l'àme, après un accès aigu de fièvre politique, nous cherchons comme un rafraîchissement dans le roman. La fiction doit nous consoler de la réalité. Telle est si bien la pensée de M™® de Staël, qu'elle l'a mise à la fin de son Essai comme un résumé de toute sa doctrine : « Oui, il a raison, le livre qui donne seulement un jour de distraction à la douleur... Avant de le connaître, je respecte le cœur qui souffre ; je me plais aux fictions mêmes dont le seul résultat serait de le soulager en captivant son intérêt. Dans cette vie, qu'il faut plutôt passer que sentir, celui qui distrait Thomme de lui-même et des autres,... serait dispensateur du seul véritable bonheur dont la nature humaine soit susceptible, si l'influence de son talent pouvait se perpétuer. »

Tel est le livre, et tels sont les rêves Httéraires de M°^® de Staël à ce moment. On s'attendrait à lire immédiatement après, comme pièces à l'appui, Delphine et Corinne. Mais M™^ de Staël ne s'appartient pas entièrement. Une note de son Essai est toute une révélation : « J'ai lu quelques chapitres d'un livre intitulé : De

(1) Œuvres, I, 72.

V Esprit des Religions, par M. Benjamin Constant, où tout ce qui peut être découvert de plus ingénieux, dans l'aperçu de cette question, est développé ; les lettres et la philosophie doivent exiger de son auteur de finir un si grand travail et de le publier (1). » Ajoutez à l'influence « péjorative » de Benjamin Constant, l'endosmose du Directoire, et vous expliquerez à peu près la dépression morale que va traverser M"^^ de Staël.

Sans calomnier le Directoire, on peut dire que c'est une période d'anarchie en politique, en finances, en morale surtout. Même en supposant que Lombard de Langres ait exagéré le tableau qu'il trace des débauches publiques à cette époque (2), il reste encore des témoignages irrécusables d'un retour à un véritable paganisme. Le culte de la beauté physique est la rehgion la plus suivie dans le grand monde du temps. Les femmes professent hautement leur enthousiasme pour la beauté masculine ; à un grand bal chez Talleyrand, trois ou quatre cents citoyennes sont assises, dédaigneuses : « Eh bien, dit le général Thiébault, l'arrivée de l'aîné des Colbert changea cette disposition. C'était à la vérité un jeune homme magnifique de taille, de figure, de chevelure ; son brillant costume de hussard modelait admirablement ses formes à la fois élégantes et fortes. Quand il entra dans la galerie, plus de deux cents femmes se levèrent par un mouvement spontané, pour ainsi dire irrésistible (3). »

Si M"^® de Staël était là, elle a dû donner le signal du mouvement. Il est inutile d'ajouter qu'un pareil milieu

(1) Œ acres. I, 63.

(2) Mérnoir-es anecdotiques pour servir à L'histoire de la RéuoluiiUion Française, I, 314.

(3) Mémoires du général Thiébault, II, 139.

ne lui vaut rien. L'équilibre est rompu. Rien d'harmonieux, rien de sain. Tout est trouble. Même au point de vue intellectuel, ce munde-là n'est pas bon pour M'"® de Staël : elle s'y trouve trop seule, trop, grande. Elle n'a pas assez de partenaires à sa taille. En 93, la saignée a été forte, et l'anémie est venue. Il y a momentanément pénurie d'hommes de pensée parce que les plus grands ont été fauchés. La Harpe fait maintenant figure de grand homme, tous ceux qui le dépassaient de la tête ayant été abattus. L'orgueil de M'"®de Staël se change en vanité. Son salon lui semble aussi brillant qu'en 1789, parce qu'elle y trône toujours : « Moi seule, et c'est assez », dirait-elle volontiers. La troupe nouvelle qui entoure l'étoile ne vaut pas la compagnie d'autrefois. Mais que lui importe ¥ Son salon est une des puissances de l'époque, et c'est tout ce qu'il lui faut. Son éclectisme lui permet d'accueillir les esprits les plus opposés ; elle accorde son amitié à Barras aussi bien qu'à un des meilleurs orateurs des Cinq-Cents, Camille Jordan, qu'a rendu célèbre son rapport en faveur des prêtres proscrits (1). Il suffit, pour être bien venu chez elle, d'avoir du talent ou de l'influence ; elle séduit impérieusement quiconque peut lui plaire ou lui être utile. Elle tourne sans doute un peu à l'intrigante, et c'est une nouvelle déchéance morale ; mais, par contre-partie, son influence augmente. Le pauvre LarevelHère en a presque peur, sachant bien qu'on ne peut lui résister que de loin : « Lorsque le Directoire donna une fête chez le ministre de l'intérieur à l'occasion de la paix avec l'Autriche, j'aperçus, dit-il, M'^^de Staël et je parvins longtemps à l'éviter. Mais elle

(1) Hyde de Neuville, I, 179.

manœuvra plus habilement que moi, et me bloqua dans l'embrasure d'une fenêtre... Je passai bien deux heures avec elle.. . Je sentis mieux encore combien cette femme supérieure avait de moyens pour subjuguer les esprits (1). »

Barras, qui a moins de scrupules que l'austère théophilanthrope, s'amuse à décrire la fascination exercée par l'étrange femme, qui semble vouloir hypnotiser ceux à qui elle demande une faveur : a Je vois encore ses grands yeux fixés sur moi avec un air de tendresse presque voluptueuse, et cependant non sans quelque chose d'impérieux... M™^ de Staël attendait la réponse avec l'impatience que je lisais dans ses yeux qui semblaient grandir en me regardant. » Et en fin de compte elle réussit, car, au témoignage du même Barras, « il n'y eut jamais de portes fermées pour elle sous aucune autorité, et elle sut toujours les forcer pour atteindre son but (2). »

§ 2. — De rinfluence des passions sur le bonheur des individus et des nations.

Sans doute, elle agissait ainsi dans les meilleures intentions du monde, dépensant son crédit, sans compter, pour tous ceux qui avaient besoin de son appui, fatiguant le Directoire à ce point que le ministre de la police, le 3 floréal an IV (3 avril 1796), fait signer aux Directeurs un arrêté ordonnant l'arrestation de M"^^ de Staël si elle rentre en France (3).

C'est en partie pour attendrir le Directoire, a-t-on

(1) LAREvni.LiKRR-F.EPAUX, Mémoires, II, 149-150.

(2) Mémoires de Barrai. II, 451.

(3) P. Gautier, Revue Bleue, 5 mars IS'JS.

dit, que M""*^ de Staël publie à Lausanne, en octobre 1796, son étude : De l'influence des passions sur le bonheur (1) ; elle obéit aussi au penchant de sa propre nature. Garât a bien vu que, au fond, c'est la curiosité psychologique qui explique ses voyages, ses agitations, ses erreurs : « M"^^ de Staël allait partout où elle pouvait trouver des lumières et en répandre : elle a été dix fois au moment de s'embarquer pour la Grèce, pour l'Asie Mineure et pour cette Egypte qui cache dans ses ruines, et dans ses monuments debout encore, tant de mystères religieux ou impies dont M"^® de Staël aimait beaucoup à interroger les abîmes (2). » C'était surtout les abîmes du cœur humain qu'elle explorait volontiers, sans oublier les cavernes de la politique. Elle allait, poursuivant son rêve d'équilibre, et ne le découvrant guère dans la réalité ; elle écrit vers la même époque à Meister, le 22 avril 1797 : « La République m'exile ; la contre-révolution me pend ; il me faut un juste milieu, qui n'est jamais en France qu'un passage si rapide, qu'il sert à peine de transition entre un excès et l'autre (3). » Dans V Influence des passions, la politique est au second plan, la psychologie morale au premier. M"^® de Staël n'est pas mécontente de son œuvre : elle pense avoir fait quelques découvertes sur le cœur humain ; elle dit à Nils qu'il y a, dans cet ouvrage, « quelques observations vraies sur le caractère moral, et peut-être neuves, parce que je vis dans un temps nouveau » (4). Pourtant le début a dégoûté plus d'un lecteur, car c'est de l'idéologie pure, et ennuyeuse. L'intérêt apparaît quand

(1) P. Gautier, Mathieu de Montmorency et M" de Staël, p. 79.

(2) Mémoires historiquea, II, 25-26.

i'.i) Lettres inédites, p. 117.

(i) Reçue Bleue, p. 707.

on s'aperçoit que c'est un plaidoyer pro domo sua. Ainsi qu'il arrive trop souvent à M'"^ de Staël, ses généralisations sont froides et languissantes ; la chaleur, la vie, apparaissent avec la passion personnelle. Quand elle parle du cœur humain, elle est souvent dans le faux, par conséquent dans la froideur ; quand elle ouvre son propre cœur avec sa franchise habituelle, son récit a le charme et l'intérêt d'un fragment de Confessions; ainsi de ce long développement, peu connu, et qui mériterait d'être cité en entier, sur les illusions perdues : dans la jeunesse, « vos paroles, votre voix, vos accents, l'air qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous êtes réellement, et l'on ne croit pas à la possibilité d'être longtemps mal jugé ; c'est avec ce sentiment de confiance qu'on vogue à pleines voiles dans la vie. Tout ce qu'on a su, tout ce qu'on vous a dit de la mauvaise nature d'un grand nombre d'hommes, s'est classé dans votre tête comme l'histoire, comme tout ce qu'on apprend en morale sans l'avoir éprouvé. On ne s'avise d'appliquer aucune de ces idées générales à sa situation particulière ; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure, doit être une exception... Mais à vingt-cinq ans, à cette époque précise où la vie cesse de croître, il se fait un cruel changement dans votre existence ; on commence à juger votre situation ; tout n'est plus avenir dans votre destinée : à beaucoup d'égards votre sort est fixé, et les hommes réfléchissent alors s'il convient d'y lier le leur... s'ils y voient moins d'avantages qu'ils n'avaient cru, ils veulent se motiver à eux-mêmes leur tort envers vous ;... les amis qui se rendent coupables d'ingratitude, vous accablent pour se justifier... Quelle multitude de peines assiège alors le cœur qui voulait vivre dans les autres, et se voit trompé

dans cette illusion ! La perte des affections les plus chères n'empêche pas de sentir jusqu'au plus faible tort de l'ami qu'on aimait le moins. Votre système de vie est attaqué, chaque coup ébranle l'ensemble : celuilà aussi s'éloigne de moi, est une pensée douloureuse, qui donne au dernier lien qui se brise un prix qu'il n'avait pas auparavant (1). »

Le moi de l'auteur apparaît là, fort aimable. L'est-il toujours? La franchise que nous admirions tout à l'heure n'est-elle pas quelquefois faite d'orgueil, ou même de vanité? Et cette vanité n'a-t-elle pas quelquefois suffi à corrompre chez M'"® de Staël jusqu'à des choses très pures, comme l'amour filial, qui devient chez elle quelque chose d'impétueux, une vraie passion ? Que trouvons-nous, au début de ce traité ? Un chapitre sur l'amour de la gloire ; et que dit-elle à la fin de ce chapitre? a En m'attachant avec une sorte d'austérité à l'examen de tout ce qui doit détourner de l'amour de la gloire, . . . tant de noms célèbres s'offraient à ma pensée. . . C'est de mon père enfin, c'est de l'homme de ce temps qui a recueilli le plus de gloire, et qui en retrouvera le plus dans la justice impartiale des siècles, que je craignais surtout d'approcher, en décrivant toutes les périodes du cours éclatant de la gloire (2). » Pourquoi M°^® de Staël réussit-elle à nous agacer avec son admiration pour Necker, tandis que nous trouvons l'amour filial si touchant chez les très grands esprits, chez Pasteur, par exemple, célébrant, dans son discours de réception à l'Académie Française, ses vieux parents ? C'est que Pasteur n'en a parlé que rarement, et modestement,

(1) Œuvres, I, 114.

tandis que M°^^ de Staël nous rebat les oreilles avec le panégyririue de son père, ce père dont on pourrait bien dire, comme du consulat de Cicéron, non sine causa ^ sine fine laudatus. M"^* de Staël manque essentiellement d'une qualité très sobre, très fine, la pudeur de famille, qui évite aux descendants d'un grand homme (surtout d'un faux grand homme) l'abus de l'encensoir. D'autant que ces thuriféraires-là ne s'oublient pas euxmêmes, et qu'il y a bien de la vanité personnelle dans ces éloges de l'ancêtre.

Prenons notre héroïne avec ses défauts et ses qualités, mélange d'autant plus intéressant que, comme nous nous en rendrons compte au cours de cette étude, la vie de M"^® Staël a été une lente, pénible, mais progressive ascension vers le mieux. Au point ou nous sommes, elle a encore beaucoup de progrès à faire.

Laissons de côté le détail des passionnettes qu'elle étudie en passant, et les questions secondaires qu'elle soulève, dans son esprit inquiet et novateur. Notons simplement qu'elle pose, une des premières, sinon même la première j la question du féminisme (1) ; cela n'est qu'un accessoire ; nous ne sommes pas encore au cœur de l'ouvrage. C'est le chapitre sur l'amour qui contient l'essentiel du livre ; du reste elle nous en prévient dans une « note qu'il faut lire avant le chapitre de l'amour » : « J'ai recueilli, dit-elle, pour composer les chapitres précédents, ce que j'ai remarqué dans l'histoire ou dans le monde ; en écrivant celui-ci, je me suis laissée aller à mes seules impressions ; j'ai rêvé plutôt qu'observé : que ceux qui se ressemblent se comprennent. » Comme Loti, elle s'adresse à ses sœurs de rêve ; sa confidence

(1) Œuvres, I, 129, sq.

dut trouver bien des confidentes empressées, car c'est un vrai cri du cœur, troublé et troublant. Depuis Rousseau nul n'avait parlé de la passion sur un ton aussi passionné. C'est une explosion poétique, un lyrisme auquel le vers manque à peine, tant le fond soulève la forme. C'est l'apologie, l'apothéose de l'amour : « Le plus grand triomphe du génie, c'est de deviner la passion : qu'est-ce donc qu'elle-même ? » Et remarquez qu'il ne s'agit pas là de l'amour en général, en dehors du temps et de l'espace, mais bien de l'amour tel que l'avait conditionné 93, l'amour poussé jusqu'au paroxysme par la vue de la mort toujours imminente : « Une femme, dans ces temps affreux dont nous avons vécu contemporains ; une femme condamnée à mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au tourment de survivre, était fière de partager le sort de son amant, et présageant peut-être le terme où elle pouvait perdre l'amour qu'il avait pour elle éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle (1). » Le xvin'^ siècle comprenait jusque-là d'une autre façon la passion, et surtout l'affection conjugale : M°^^ de Staël voit dans cette dernière une telle félicité, qu'il lui semble qu'après celle-là il n'y en ait plus d'autre possible, et qu'un couple qui réaliserait ici-bas l'union parfaite aurait mis sa vie future en viager : « S'il est dans l'univers deux êtres qu'un sentiment parfait réunisse, et que le mariage ait liés l'un à l'autre, que tous les jours, à genoux, ils bénissent l'Etre Suprême ; qu'ils voient à leurs pieds l'univers et ses grandeurs ; qu'ils

(î) Œuvre%, 1, 133.

s'étonnent, qu'ils s'inquiètent même d'un bonheur qu'il a fallu tant de chances diverses pour assurer, d'un bonheur qui les place à une si grande distance du reste des hommes ; oui, qu'ils s'effrayent d'un tel sort. Peut-être, pour qu'il ne fût pas trop supérieur au nôtre, ont-ils déjà reçu tout le bonheur que nous espérons dans l'autre vie ; peut-être que pour eux il n'est pas d'immortalité (1). » Mais est-il vraiment question là de l'amour entre deux époux ? Quand, après avoir étudié chaleureusement les passions de l'amour, M""® de Staël en arrive à analyser ce qu'elle appelle la tendresse conjugale, un froid de glace tombe sur son imagination : M'"^ de Staël vient de se rappeler tout à coup qu'il y a, de par le monde, quelqu'un qui se nomme « Monsieur de Staël » ; ce n'est pas à l'expérience d'autrui qu'elle s'adresse pour écrire ce passage désenchanté qui se termine ainsi : « C'est donc de tous les liens celui où il est le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du cœur ; il faut, pour maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-même, de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion (2). »

Pour ces passions, ou, pour mieux dire, pour cette passion qui les vaut toutes à ses yeux, n'y a-t-il pas de barrières? Du moment que M""^ de Staël n'admet pas explicitement que la femme idéale est une simple bacchante, du moment qu'elle pense qu'il y a tout de même des règles morales, où peut-elle chercher un frein? Généralement on reconnaît que la religion est

(1) Œuores, J, 13J.

(2) I, 156. Cf. RiTTER, Notes sur M" de Staël, p. 70-71.

la meilleure des digues contre les tempêtes de la passion. Est-ce bien là ce que croit M"'^ de Staël? >'ullement. Le chapitre consacré à la religion montre bien que M°^^ de Staël n'a pas oublié le salon de sa mère et les conversations qu'y tenaient les Encyclopédistes : elle peint la piété telle que se la figuraient Grimm ou Helvétius.

Au début le lecteur désorienté se demande de quelles croyances confessionnelles il est question. Pour dominer la question, M'"® de Staël plane d'abord à de telles hauteurs que son style et sa pensée restent dans le vague. Puis, par égard probablement pour son pèn.', elle se décide à préciser quelle religion elle critique spécialement. Vers la fin de la seconde partie, elle écarte de son champ d'attaque « ces idées religieuses d'un ordre plus relevé, qui, sans influer sur chaque détail de la vie, ennoblissent son but, donnent au sentiment et à la pensée quelques points de repos dans l'abîme de l'infini ». Elle déclare expressément qu'elle veut critiquer « ces dogmes dominateurs qui assurent à la religion beaucoup plus d'action sur l'existence, en réalisant ce qui restait dans le vague, en asser vissant l'imagination par l'incompréhensible » (1). En d'autres termes, elle épargne la religion de Necker, et elle attaque le catholicisme. Sans doute elle prétend bien ne pas l'attaquer, mais l'étudier ; pour mieux saisir les rapports de la religion avec les passions, elle esquisse la théorie et la pratique du catholicisme, mais son étude est bien rudimentaire. Quel est l'état d''âme d'un catholique? D'après M°^® de Staël, ce serait une espèce d'ataraxie voisine sinon de la stupidité, du moins de la

(1; Œucres, I, 160.

Stupeur. Le catholique se trouverait dans une espèce de léthargie passionnelle, pour ce qui regarde « les destinées communes » . Quant aux vocations spéciales, l'information de M"'® de Staël est plus bizarre encore. Elle a, sur les raisons qui peuvent déterminer un homme à embrasser la vie religieuse, les idées les plus étranges : il faut être au minimum un passionné qui a peur de lui-même, et parfois un criminel repentant, pour entrer dans un couvent ! « Dans ces solitudes profondes où les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si contraire à la raison, les coupables convertis trouvaient la seule existence qui convînt à l'agitation de leur âme : peut-être même des hommes dont la nature véhémente les eût appelés dans le monde à commettre de grands crimes, livrés, dès leur enfance, au fanatisme religieux, ont enseveli dans les cluîires l'imagination qui bouleverse les empires (1) ».

Du reste, qu'on soit dans les ordres ou dans le siècle, la religion, d'après notre auteur, ne peut être considérée comme le remède spécifique des passions, car on a ou on n'a pas la foi, maison ne peut l'acquérir. Cela posé, et après avoir reconnu^ pour se donner au moins l'apparence de l'impartialité, que Louis XVI, faible et médiocre pour tout le reste, n'a été grand et courageux que par sa seule piété, encore qu'elle fut « superstitieuse », M""^ de Staël se croit maintenant en droit d'établir le bilan exact du sentiment religieux : elle en proclame allègrement la faillite ; à l'en croire, la dévotion rendrait l'homme méchant, et ce serait ailleurs que chez les dévots qu'il faudrait chercher l'homme vraiment vertueux : « Les qualités naturelles, dévelop-

(1) Œuvres. I. 158.

pées par les principes, par les sentiments de la moralité, sont de beaucoup supérieures aux vertus de la dévotion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu'il peut se fier à tous ses mouvements ; celui qu'on pourrait trouver, pour ainsi dire, une créature moins rationnelle, tant il paraît agir involontairement et comme forcé par sa nature ; celui qui exerce toutes les vertus véritables, sans se les être nommées d'avance, et se prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'idée du triomphe, celui-là est l'homme vraiment vertueux (1). »

A qui trouverait M'"® de Staël bien sévère pour la vie dévote, et se demanderait les causes de cette sévérité, on pourrait donner comme explication cet aveu qui lui échappe : « La dévotion a de grands inconvénients pour les caractères passionnés (2). » Poussant du reste très logiquement ses théories à bout, M™® de Staël finit par avouer que, dans son système, il faut envisager le suicide non seulement comme un expédient, mais encore comme la seule façon de ne pas rouler trop bas, pour « les âmes passionnées qui s'abandonnent à leur nature (3) ».

M°^® de Staël valait mieux que ses propres idées : cette âme avait beau être passionnée et s'abandonner â sa nature, elle n'a pas eu recours au suicide quand les épreuves l'ont accablée ; c'était un tempérament trop vigoureux à tous les égards pour s'abandonner au désespoir qu'elle admettait chez le? autres; au contraire, les épreuves, les grandes épreuves de la vie, devaient l'amener à réagir pour son propre compte, et à purifier la doctrine qu'elle prêchait à autrui.

(1) Œuvres, I, 159-160.

(3) I, 135, note.

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