CHAPITRE IV MADAME DE STAËL ET NAPOLÉON
§ 1. — De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales.
Pour comprendre le livre De la Littérature , il faut se rappeler l'état d'esprit de M'"® de Staël quand elle pensait au général Bonaparte ; il faut surtout se bien garder de prendre au pied de la lettre tout ce qu'elle dira plus tard : après coup, elle veut se donner, devant la postérité, ou plus simplement devant la galerie, une attitude qui n'a pas été la sienne : « Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté (1). » Le premier Consul en avait d'autres, dont quelques-uns d'ordre général. Il éprouvait une véritable répulsion pour les femmes qui voulaient prendre de l'influence sur les hommes. Le 5 vendémiaire an X (27 septembre ISOl), on lit au Conseil d'Etat le projet d'article du Code : c< Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari ». On discute le mot obéissance. Bonaparte le défend : « Ce mot là est bon, pour Paris surtout, où les femmes se croient en droit de
(1) Dix arxnéea d'exil, Ed. Gautier, p. 2-3.
faire ce qu'elles veulent. Je ne dis pas que cela produise de l'effet sur toutes, mais enfin cela en produira sur quelques-unes... Ne devrait-on pas ajouter que la femme n'est pas maîtressedevoir quelqu'un qui ne plaît pas à son mari ? Les femmes ont toujours ces mots à la bouche : « Vous voulez m empêcher de voir qui me plaît (1) / » M. de Staël eut applaudi s'il eut été là, et Bonaparte l'eut regardé avec commisération.
Depuis longtemps, M'"^ de Staël a commencé, à distance, le siège du héros qui la fascine : quand il n'est encore que général en chef de l'armée d'Italie, elle lui écrit, sans le connaître personnellement, qu'elle aime la gloire, que c'est sa vraie passion, que toute célébrité l'attire (2). Lui, au contraire, il éprouve immédiatement pour elle une antipathie qui se manifeste dès la première entrevue (3). M'"' de Staël a raconté à sa manière cette scène où, pour la première fois peut-être, elle se trouva intimidée par un homme : « Lorsque je fus un peu remise du trouble de l'admiration, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda... La crainte qu'il inspirait n'était causée que par le singulier effet de sa personne sur presque tous ceux qui rapprochaient... Je sentais dans son àme une épée froide et tranchante qui glaçait en blessant... Jamais la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper (4). » Les souvenirs de M"^^ de Staël sont bien vagues. Ceux de Napoléon dans le Mémorial à la date du 13 août 1816, sont plus précis, mais rien ne vaut le récit d'Arnault : malgré la résistance de celui-ci qui
(1) Thibaudeau, Mémoires sur le Consulat, p. 435-^36.
(2) Gautier, M°" de Staël et Napoléon, p. 2.
(3) Talleyrand, Mémoires, I, 259.
(4) Œu'jres, III, 193.
connaît chez le général « certaines préventions contre cette dame dont il redoutait l'esprit dominateur », elle exige qu'Arnault la présente à Bonaparte.
« S'emparant de moi, elle me mène droit au général, à travers le cercle qui l'environnait, et qui s'écarte, ou plutôt qu'elle écarte... Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun étant curieux d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils interlocuteurs... M^^ de Staël accabla d'abord de compliments assez emphatiques Bonaparte qui y répondit par des propos assez froids mais très polis : une autre personne n'eût pas été plus avant. Sans faire attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans son accent, M°^® de Staël, déterminée à engager une discussion en règle, le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre qu'il est pour elle le premier des hommes : « Général, lui dit-elle, quelle est la femme (( que vous aimeriez le plus ? — La mienne. — C'est « tout simple ; mais quelle est celle que vous estimeriez « le plus ? — Celle qui sait le mieux s'occuper de son « ménage. — Je le conçois encore. Mais enfin quelle (( serait pour vous la première des femmes ? — Celle « qui fait le plus d'enfants. Madame. » Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle plus égayé qu'elle de cette boutade (1). »
Et pourtant M"'^ de Staël ne se résigne pas. Son culte pour le général devient, au 38 Brumaire, une adoration inattendue. On voit, par les lettres de Necker fort mécontent, que son entourage et elle sont dans la joie, dans l'ivresse ; que, dans son admiration pour l'auteur du coup d'Etat, M"'^ de Staël n'est plus maîtresse de ses
(\) Soucenirs d'un sexagénaire, IV, 27.
nerfs : l'enthousiasme la gagne (1). Quand elle voit que rien n'y fait, que Bonaparte ne veut être ni son instrument, ni son ami, qu'il veut gouverner pour lui et non pour elle, alors les sentiments changent du tout au tout : de la paix armée on arrive vite à la guerre. Le livre De la Littérature peut être considéré comme un ultimatum.
« Il n'y avait pas un mot sur Bonaparte dans mon livre, dit-elle, et les sentiments les plus libéraux y étaient exprimés, je crois, avec force (2). » Il serait plus juste de dire que le nom de Bonaparte n'est pas prononcé, mais que Tanti-bonapartisme y est dessiné avec vigueur. Les allusious politiques sont nombreuses et nettes : elle se demande si on possédera un jour en France « la morale et la liberté républicaines » ; c'est donc qu'on ne les a pas encore, et qu'il ne faut compter que sur l'avenir. Sans doute, on peut rêver une « amélioration possible », mais il faut d'abord constater « notre dégradation actuelle » (3). M'"® de Staël proteste contre la vulgarité du monde politique du jour, et contre l'abaissement du caractère chez les courtisans du nouveau régime, c'est-à-dire contre le parti de Bonaparte : « Depuis la Révolution, une vulgarité révoltante dans les manières s'est trouvée souvent réunie à l'exercice d'une autorité quelconque. Or les défauts de la puissance sont contagieux. En' France surtout, il semble que le pouvoir, non seulement influe sur les actions, sur les discours, mais presque sur la pensée intime des flatteurs qui entourent les hommes puissants, etc. (4). »
(1) Paul Gautier, M- de Staël et Napoléon, p. 26-27.
(2) Dix années d'exil, p. 24.
(3) Œuvres. I, 207.
Comme si la transparence de toutes ces allusions ne suffisait pas, M°^« de Staël précise sa pensée par une véritable déclaration de guerre à un gouvernement fondé sur la force des armes : « Si le pouvoir militaire dominait seul dans un Etat, et dédaignait les lettres et la philosophie, il ferait rétrograder les lumières ;... il s'associerait quelques vils talents, chargés de commenter la force, quelques hommes qui se diraient penseurs pour s'arroger le droit de prostituer la pensée : mais la raison se changerait en sophisme, et les esprits deviendraient d'autant plus subtils que les caractères seraient plus avilis (1). »
On le voit, l'ouvrage est beaucoup moins littéraire que philosophique. M^^^ de Staël exphque ce qu'elle entend par philosophie : « la connaissance générale des causes et des effets dans l'ordre moral ou dans la nature physique, l'indépendance de la raison, l'exercice de la pensée (2). >; Nouveau grief pour Bonaparte dont on connaît l'hostilité en face des idéologues. C'est de l'idéologie pure que la thèse soutenue par M"^« de Staël dans cette brochure : la perfectibilité, c'est-àdire la croyance dans « les progrès futurs de l'espèce humaine », est pour elle « l'espérance la plus religieuse qui soit sur la terre » (Sj. Il n'est pas besoin de^longs développements pour prouver que cette idée de la perfectibilité n'est pas religieuse, car la religion n'enseigne nulle part la croyance au progrès. En réalité la théorie de M"^« de Staël est surtout un défi aux idées pratiques de Napoléon : elle le dit fort nettement dans sa préface: « Il n'est aucun gouvernement, excepté le gouvcriîe-
(1) Œ acres. I, 299.
LES IDÉES MORALES DE MADAME DE STAËL i
ment despotique, qui puisse s'avouer contraire à la perfectibilité de l'espèce humaine. »
Si ce livre n'était qu'un pamphlet politique, il nous semblerait actuellement glacial : c'est la loi du genre. Mais le génie puissant de M°'^ de Staël ne peut se contenter de quelques idées éphémères. Sa générosité lui dicte des passages qui peuvent sembler encore réconfortants. A ceux par exemple qui, trompés par l'histoire, et persuadés que tous les peuples qui ont connu la perfection des grands siècles littéraires n'ont plus qu'à disparaître, à s'éteindre pour avoir trop brillé ; à ceux qui, frappés des tristesses de l'heure présente et des inquiétudes du lendemain, seraient trop pressés décrier le cri de panique, finis Gallîœ ! W^"^ de Staël répond que l'histoire ne recommence pas fatalement, que la décadence n'est pas forcément le rachat de la grandeur : « L'esprit humain, et surtout l'émulation patriotique, seraient entièrement découragés, s'il était prouvé qu'il est de nécessité morale que les nations fameuses s'éclipsent du monde après l'avoir éclairé quelque temps. Cette succession de peuples détrônés n'est point une véritable fatahté. En étudiant les subUmes réflexions de Montesquieu sur les causes de la décadence des Romains, on voit évidemment que la plupart de ces causes n'existent plus de nos jours (1). »
M""^ de Staël a d'autant plus de mérite à lutter pour défendre son optimisme théorique, que, dans son particuUer, elle est assez mélancolique. Quel est le sort des femmes qui cultivent les lettres, se demande-t-elle ? Et elle montre d'abord les hommes voulant, depuis la Révolution, « réduire les femmes à la plus absurde
(1) Œucres, I, 235.
médiocrité » ; puis elle conclut : « Dans ce tableau, je n'ai encore parlé que de l'injustice des hommes envers les femmes distinguées : celle des femmes aussi n'estelle point à craindre ? N'excitent-elles pas en secret la malveillance des hommes? Font-elles jamais alliance avec une femme célèbre pour la soutenir, pour la défendre, pour appuyer ses pas chancelants ?
« Ce n'est pas tout encore : l'opinion semble dégager les hommes de tous les devoirs envers une femme à laquelle un esprit supérieur serait reconnu : on peut être ingrat, perfide, méchant envers elle sans que l'opinion sechargede la \enger. N'est-elle pas une femme extraordinaire ? Tout est dit alors ; on l'abandonne à ses propres forces, on la laisse se débattre avec la douleur. L'intérêt qu'inspire une femme, la puissance qui garantit un homme, tout lui manque souvent à la fois : elle promène sa singulière existence, comme les Parias de l'Inde, entre toutes les classes dont elle ne peut être, toutes les classes qui la considèrent comme devant exister par elle seule : objet de la curiosité, peut-être de l'envie, et ne méritant en effet que la pitié (1). » On dirait que M™® de Staël a écrit cette page pour commenter le tableau styhsé qui la représente levant vers le ciel des yeux pleins de tristesse, pose plastique alors à la mode.
La mélancolie du livre plaît au moins autant que les idées-forces qu'il contient. Le succès est considérable, comme aussi l'influence. M"^^ de Staël touche tout d'abord l'intérêt de ses efforts sous forme de satisfactions mondaines ; ce fut là peut-être sa plus chère récompense ; elle le dit expressément : « Vers le printemps de l'année 1800, je publiai mon ouvrage sur la Littérature,
(1) Œuvres, I, p. 305.
et son succès me remit tout à fait en faveur dans la société ; mon salon redevint peuplé, et je retrouvai ce plaisir de causer, et de causer à Paris, qui, je l'avoue, a toujours été pour moi le plus piquant de tous (1). » Son livre devait avoir de plus hautes et de plus lointaines influences, proportionnées à la valeur des doctrines. Sans exagérer la méthode des rapprochements, on peut dire que la condamnation de la vulgarité par M'"^ de Staël, a son écho, vingt-sept ans après, dans la préface de Cromwell ; Victor Hugo semble bien son disciple, quand il condamne le commun.
Mais tout le monde ne jure pas sur les paroles de M""® de Staël. Ce n'est pas seulement contre un néologisme renouvelé des encyclopédistes que proteste Charles Nodier, mais surtout contre l'idée même soutenue par M'"^ de Staël : « Perfectibilité n'est pas un mot ancien, et j'en rends grâce à la raison de nos aïeux... Dire que l'homme est perfectible, c'est supposer qu'il peut changer de nature ; c'est demander la rose à l'hysope, et l'ananas au peuplier (2). » C'étaient encore des théories de détail, qui déplaisaient fort à de redoutables polémistes ; M^^ de Staël, poursuivant ses controverses contre le catholicisme, n'hésitait pas à proclamer que « le fanatisme religieux est ennemi des -soienoes et des arts, aussi bien que de la philosophie. . . Dans les pays où les prêtres dominent, tous les maux et tous les préjugés se sont trouvés quelquefois réunis (3). » A ces attaques allait riposter, dans une lettre publique adressée à Fontanes, celui qui signait « l'auteur du Génie du Christianisme », et qui, sans grands ménagements
(1) Dix années d'exil, p. 23-24.
(2) Michel Salomon, Charles Nodier, p. 307.
(3) Œuvres, [. 246.
de courtoisie, commençait ainsi sa réplique : « Vous n'ignorez pas que ma folie esL de voir Jésus-Christ partout, comme M"^ de Staël la perfectibilité. J'ai lo malheur de croire, avec Pascal, que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme (1). » Outre des discussions d'idée, Chateaubriand procède également par des arguments ad feminam, car c'est bien à M"^^ de Staël que s'adresse cet aphorisme : « Sans religion on peut avoir de l'esprit, mais il est presque impossible d'avoir du génie (2). » Du reste il finit, sous le couvert du style sauvage, par lui adresser directement ce rade conseil que le Père Souël n'eût pas désavoué : « Vous paraissez n'être pas heureuse... Si c'est là votre mal, la religion seule peut le guérir. Comment la philosophie remplira-t-elie le vide de vos jours ? Comble-t-on le désert avec le désert ? » Mais le Père Souël n'eut pas ajouté l'insinuation dangereuse que Chateaubriand s'est permise : « Ne pourrait-on pas dire qu'elle a bien l'air de ne pas aimer le gouvernement actuel, et de regretter les jours d'une plus grande liberté ? »
Heureusement pour la réputation de Chateaubriand, le premier Consul n'a pas besoin qu'on lui ouvre les yeux sur la portée du livre ; il prétend bien n'y rien comprendre, mais c'est pure malice : « Je me suis mis à l'étude, dit-il, au moins un quart d'heure, pour tâcher d'y comprendre quelque chose. Le diable m'emporte si j'ai pu déchiffrer, je ne dirai pas des mots, il n'en manquait pas, et de grands mots encore ; mais toute l'attention de mon intelligence n'a pas réussi à trouver un
(1) Chateaubriand, Œuores. III, 288.
(2) Id., ibid.. p. 205.
sens à une seule de ces idées réputées si profondes (1). i Il a très bien compris au contraire ; mais il ne se sent pas encore assez fort devant l'opinion pour engager la lutte contre M°^* de Staël : une fois vainqueur à Marengo, et du même coup omnipotent à Paris, il va pouvoir commencer, contre l'auteur de la Littérature, ce qu*il appellera plus tard^ avec une bonhomie affectée, t la petite guerre » (2).
§ 2. — Delphine. »
L'insinuation de Chateaubriand n'était pour rien dans les sentiments que Napoléon portait à M"* de Staël ; mais cette dernière avait le droit d'être d'un autre avis, et cela ne fait qu'augmenter les mérites de M™« de Staël envers Chateaubriand ; elle se venge de la façon la plus noble : elle emploie ses relations à faire rayer Chateaubriand de la liste des émigrés (3). Ses actes valent souvent mieux que ses ouvrages. C'est peut-être à un souvenir de sa génér-jsiié personnelle que nous devons l'épisode le plus émouvant de Delphine: quand l'héroïne supplie le j uge d'épargner le héros qu'elle aime, elle répète les paroles que M^* de Staël avait adressées au général Lemoine, commandant la place de Paris, pour obtâur la grâce d'un royaliste, Norvins de Monbreton (4). Evidemment il y a beaucoup d'elle-même dans ce roman, et particulièrement dans l'héroïne ; il y a sortoot sa haine grandissante pour son grand ennemi. En dehors de sa rancune personnelle, que lui reproche-t-elle ? Sa tyrannie, tout d'abord. A la paix
Cl) P- GAirriER, M^ de Staël et, NapcléoÊt, p. 58.
(2) Mémorial do 26 octobre 1816.
(3) BAKOorx, la Comtesse de BeaamoiU, p. 306.
(4) Lad; Blexxerhassett, II, 96^^65.
d'Amiens, elle écriT à Meister, le 23 octobre 1801 : « Que dites-vous de l'indifférence de Paris à côté des transports de Londres ? La paix était bien plus utile cependant à la France qu'à l'Angleterre. N'en concluriez-vous pas, par hasard, que la liberté est de quelque chose dans l'intérêt que les peuples prennent à leur destinée ?... Bonaparte, très en colère de l'impassibilité de Paris, a dit à ses courtisans réunis : « Que leur faut- « il donc ? Que leur faut-il donc ? » Et personne ne s'est levé en pied pour lui dire : « La liberté ! citoyen Consul, « la liberté (1) ! »
Plus encore que les abus d'autorité, le grief qui décidera M°'® de Staèl à comploter matériellement contre le premier Consul, c'est le Concordat. Pendant que Napoléon cherche à restaurer le catholicisme pour l'exploiter à son profit, elle veut, elle, une France protestante (2). Dès 1798. elle compose un traité, resté inédit pendant un siècle, intitulé : « Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, et des principes qui doivent fonder la République en France (3). » Quel est, suivant elle, le seul moyen de réahser ces deux plans ? C'est de déclarer le protestantisme religion d'Etat : « Je dis aux républicains qu'il n'existe que ce moyen de détruire l'influence de la religion catholique. La classe sans fortune ira dans les églises dont elle ne sera point forcée de payer le ministre... Ce que tous les hommes accordent aux idées religieuses, soit pour l'éducation de leurs enfants, soit dans lesmaladies, soit à l'époque de leur mort, peut se diriger vers un culte devenu le plus facile, le plus à portée d'eux...
(1) Lettres inédites, p. 173. ^
(2) Gautier. M^' de Staëù et Napoléon, p. <4-.6.
(3) P. Gautier, Reçue dex Deux Mondes, 1" novembre 1890.
Alors l'Etat aura dans sa main toute l'influence du culte entretenu par lui, et cette grande puissance qu'exercent toujours les interprètes des idées religieuses sera l'appui du gouvernement républicain. »
En tout, on le voit, M""^ de Staël se trouve aux antipodes de la pensée de Napoléon : avec une impitoyable perspicacité celui-ci s'en rend bien compte : dans une conversation intime avec ses deux frères, Joseph et Lucien, qui s'entremettent pour une réconciliation, il juge M'"® de Staël irréductible : « Ah ! je la connais, accoutumée qu'elle fut à fronder ou à entendre fronder les gouvernements qui m'ont précédé. D'abord dans les salons de monsieur son père, où l'on a com mencé le procès de Louis XVI, car, voyez-vous, M. Necker fut le premier bourreau du malheureux roi. Ensuite, intrigaillant occultement après le 9 thermidor, et puis figurant en sous-ordre, c'est-à-dire par la parole, dans les orgies du Directoire, et puis enfin, tout récemment, régentant le Tribunat qu'elle m'oblige à épurer des membres ses amis... ce qu'elle eut l'impertinence d'appeler non épurer, mais écrémer le Tribunat.
Joseph. — Oh ! convenez que le mot estjoh, n'est-ce pas, Lucien?
Moi. — Je ne puis en disconvenir.
Le Consul. — Ah ! que vous êtes drôles tous deux avec votre engoùment pour cette femme (1) ! »
Depuis que Necker a pubhé ses Dernières vues de politique et de finance, elle sent bien que la vendetta est déclarée entre eux, et elle ne se garde pas ; elle provoque, tout en se rendant compte de son imprudence. Dans une lettre à Lacretelle, elle analyse ainsi
(1) Jung, Lucien Bonaparte, II, 237.
son état d'âme : « Il me craint. C'est là ma jouissance, mon orgueil, et c'est là ma terreur. Il faut qu3 je vous l'avoue, je me précipite au-devant d'une proscription, et je suis mal préparée à supporter les ennuis mêmes d'un long exil ; mon courage fléchit, et non ma volonté. Je souffre, et ne veux point d'un remède qui m'avilirait. J'ai les peurs d'une femme, sans qu'elles puissent faire de moi une hypocrite ou une esclave (1). »
Et c'est ainsi que, tremblant de son courage, elle se décide à publier le roman qu'elle médite depuis trois ans, se documentant de son mieux auprès de Meister sur les détails de la vie catholique, qu'elle ne connaît pas fort bien, et qui lui sont pourtant indispensables pour construire son interminable roman de Delphine(2). Comme longueur matérielle, il équivaut à cinq romans de nos jours. Peut-être est-ce pour cela que personne ne le lit plus ; je suis donc forcé d'en faire une brève analyse, pour qu'on puisse suivre plus facilement ensuite la critique de la thèse morale qu'il contient.
Delphine, veuve de M. d'Albémar, dote magnifiquement une petite cousine, Matilde, fille de sa meilleure amie, M"'^ de Vernon. Cette Matilde doit épouser un Léonce de Mondoville, que Delphine ne connaît pas. Sitôt que M""® d'Albémar aperçoit le beau Léonce, c'est le choc de deux coups de foudre simultanés. Mais, fou de jalousie contre M. de Serbellane, qui n'aime pas Delphine, et qui est l'amant d'une amie de Delphine, j^m.î d'Ervins, Léonce se décide à épouser Matilde. Delphine, en longs voiles de désenchantée, assiste incognito au mariage. M"'® de Vernon, qui a trompé
(1) Gautier, A/"* de Staël et Napoléon, p. 95.
(2) Lettres inédites, p. IGl, 172, 174, 177.
Léonce sur les vrais sentiments de Delphine, meurt en proie aux remords. Matilde de Mondoville et son fils meurent ; mais Léonce ne peut plus épuuser Delphine qui est entrée au couvent et a prononcé ses vœux ; lui-même est pris, condamné à mort comme émigré. Delphine, après l'avoir consolé dans sa prison, le suit jusque devant le peloton d'exécution, et s'empoisonne. La mort réunit dans un même tombeau les deux amants que la vie avait séparés.
Telle est l'intrigue du roman qui, inspiré par Clarisse Harlowe^ Isl Nouvelle Iléloïse et Werther, vaut surtout par la thèse générale et par l'intérêt psychologique. Du reste, dans la préface, M'"^ de Staël essaye de nous expliquer ce qu'elle veut faire : « Observer le cœur humain, c'est montrer à chaque pas l'influence de la morale sur la destinée: il n'y a qu'un secret dans la vie, c'est le bien ou le mal qu'on a fait. Il se cache, ce secret, sous mille formes trompeuses : vous souffrez longtemps sans l'avoir mérité ; vous prospérez longtemps par des moyens condamnables , mais, tout à coup, votre sort se décide, le mot de votre énigme se révèle, et, ce mot, la conscience l'avait dit bien avant que le destin l'eût répété. C'est ainsi que l'histoire de l'homm.e doit être représentée dans les romans. » Cette explication est encore un peu nuageuse. Aussi, M'"'" de Staël a-t-elle composé une sorte de longue post-face, intitulée : « Quelques réflexions sur le but moral de Delphine. » Nous y apprenons, entre autres choses, que ce roman n'est pas du tout la glorification de la passion : qu'il ne faudrait pas supposer que ce livre pourrait porter comme sous-titre : « Delphine, ou Le Modèle des jeunes veuves » ; tout au contraire : « Je pense, dit-elle, qu'il était utile et sévèrement moral de montrer
comment, avec un esprit supérieur, on fait plus de fautes que la médiocrité même, si l'on n'a pas une raison aussi puissante que son esprit ; et comment, avec un cœur généreux et sensible, l'on se livre à beaucoup d'erreurs, si Ton ne se soumet pas à toute la rigidité de la morale. Il faut un gouvernement d'autant plus fort qu'il y a plus de vent dans les voiles (1). » Qui se serait douté que ce livre était si édifiant ! Un lecteur non prévenu se contente de remarquer qu'il y a là, avec des longueurs, une foule de jolis détails, de réflexions brillantes, ou piquantes, ou profondes. D'après Vinet, sévère moraliste, l'amour y dit des choses fort intéressantes au fond, dans une langue un peu surannée ; la passion y est si entraînante que le sens critique du lecteur s'émousse et qu'on ne songe plus à protester (2). Quoique composé de lettres, forme généralement réfrigérante, ce roman n'est pourtant pas froid, parce que ces lettres elles-mêmes ont la chaleur de la vie. Les signatures s'animent. Ce n'est plus le sempiternel « du même à la même ». C'est intéressant comme un paquet d'autographes. Du reste, les personnages ont réellement vécu (3) : le duc de Mendoce n'est autre que Lucchesîni ; Thérèse d'Erviiis, c'est M°'® Récamier ; M. de Lebensei s'appelait, dans la vie réelle, Benjamin Constant. Le père de M""^ de Cerlèbe, c'est Necker (4). M'"^ de Vernon, àme sèche, froide, ne croyant qu'au succès, et pourtant douée d'un charme irrésistible, c'est, chose inattendue, Talleyrand. Inutile d'ajouter que Delphine, c'est M"'^ de Staël. Léonce fait, à son précepteur Bar-
(1) Œuvres, I, 617.
(2) Diœ-neuviéme siècle, I, 70.
(3) Lettres inédites, p. 178.
(4) Gautier, M" de Staël et Xapoléon, p. 103-104.
ton, une esquisse de M""* d'Albémar où M"™® de Staël a mis toutes ses complaisances : « Je n'imaginais pas qu'il fût possible... qu'une seule personne réunît tant de grâces variées... Des expressions toujours choisies, et un mouvement toujours naturel, de la gaîté dans l'esprit et de la mélancolie dans les sentiments, de l'exaltation et de la simplicité, de l'entraînement et de l'énergie ! Mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force ! Possédant au suprême degré tout ce qui peut inspirer de l'admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à Taise les esprits les plus ordinaires, s'ils ont de la bonté, s'ils aiment à retrouver cette qualité touchante sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves... Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu ! Elle l'aime comme la première beauté de la nature morale ; elle respire ce qui est bien comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l'étendue de son esprit lui donne de l'indépendance, son caractère a besoin d'appui ; elle a dans le regard quelque chose de sensible et de tremblant qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie ; et son âme n'est pas faite pour résister seule aux orages du sort (1), » C'est là proprement le portrait du peintre. Pour compléter le tableau, voici la description physique de cette femme supérieure : qui pourrait peindre « la grâce enchanteresse de sa figure, cette taille svelte, souple, élégante ; ces cheveux blonds, qui couvrent â moitié des yeux si doux, et en même temps si animés ; cette physionomie mobile, et cet air d'abandon plus pur, plus modeste, plus innocent encore qu'une
(1) Œuvres. I, 370.
réserve austère (1) ». C'est ainsi, probablement, que M"^ de Staël se souhaitait d'être. Qui sait? C'est peutêtre ainsi qu'elle se voyait au miroir. C'est dans sa Delphine que l'auteur a incarné son rêve : Delphine, c'est la muse de l'Enthousiasme, plus vibrante presque que M'"® de Staël elle-même, car, dans un moment de mélancolie, elle éprouve un charme irrésistible, et jusqu'à « des convulsions de larmes », simplement parce qu'elle entend nasiller un orgue de Barbarie !
Si, maintenant, nous trouvons de semblables exagérations un peu ridicules, au temps jadis un pareil livre, tout vibrant d'émotion, exerce une profonde influence sur les lecteurs, surtout sur les lectrices, et fait pénétrer dans leur sensibilité des impressions qui tendront à devenir des convictions. Les romans agissent plus par les sentiments qu'ils inspirent que par les idées qu'ils enseignent. Or, Delphine est avant tout un livre de controverse en action ; les adversaires qui s'y livrent combat sont, au vrai, le catholicisme et le protestancisme. Le catholicisme est représenté par deux femmes : Thérèse d'Ervins est pieuse, bornée, inconséquente, passionnée ; Mathilde de Vernon est sèche, hautaine, d'une dévotion rebutante. Le catholicisme est attaqué par Delphine d'Albémar, l'héroïne qui a toutes les qualités, puisqu'elle est \P"^ de Staël : au catholicisme elle préfère « la religion du cœur » !
Je sais très bien que les coups de M"^ de Staël portent à côté, parce qn'elle attaque une religion qu'elle ne connaît pas. Son information est courte ; les notes de Meistcr ne l'ont pas assez documentée. C'est ainsi que, décrivant une prise de voile, elle montre la novice,
(1) ŒuL-reu, 2.1, 365.
Thérèse, s'avançant dans l'église, appuyée sur le bras de son confesseur ! Passe encore pour une maladresse sur un détail du cérémonial. Voici une erreur qui est plus grave, parce qu'elle intéresse le fond même de la doctrine : cette Thérèse, devenue veuve, n'a pu épouser M. de Serbellane qui a tué en duel son mari. Elle veut bien entrer en religion, mais elle se demande si elle aura le droit de songer à son amant : son confesseur la rassure pleinement à cet égard. L'erreur est si bizarre qu'il faut citer intégralement le texte : « Avant qu'un prêtre vénérable eût accepté le serment que j'ai fait de me consacrer à Dieu, je lui ai demandé si, parmi les devoirs que j'allais m'imposer, il en était un qui m'interdît les souvenirs que je ne puis étouffer ; il m'a répondu que le sacrifice de ma vie était le seul qui fut en ma puissance ; il m'a permis de mêler aux pleurs que je verserais sur mes fautes, le regret de n'avoir pas été la femme de celui qui me fut cher, et de n'avoir pu concilier ainsi l'amour et la vertu. Je ne craignais, dans l'état que je vais embrasser, que des luttes intérieures contre ma pensée ; dès qu'on n'exige que mes actions, je me voue avec bonheur à l'expiation de la mort de M. d'Epvins (1). » En face de ce directeur étrange se dresse le plus éloquent des pasteurs^ et c'est Delphine ! M'"® de Vernon mourante refuse un prêtre : elle préfère le ministère de M"^^ d'Albémar. C'est encore Delphine qui accompagne Léonce, condamné à mort, devant le peloton d'exécution, pour lui parler jusqu'au dernier moment, « au nom d'un Dieu de bonté ».
Est-ce simplement ridicule '? Sont-ce là simplement des preuves de la légèreté de M^^ de Staël, de sa faci-
(1) Œuvres, I, 426.
lités à critiquer ce qu'elle ne connaît pas ? L'erreur est grave à cause de sa portée : combien de non-catholiques, prenant les tirades de Delphine pour paroles d'Evangile, ont cru que c'était ainsi que les confesseurs dirigeaient les consciences, que la piété catholique était une simple affaire de gestes, et que la foi ne réclamait pas tout le cœur? De plus, un pareil roman est immoral tout au moins d'intention. Dans ce livre, quicGni|ue remplit ses obligations, surtout quiconque est religieux, est représenté comme un esprit borné, antipathique. Au contraire, l'auteur s'évertue à nous faire aimer tous ceux qui sacrifient le devoir à la passion ! Delphine c'est l'apologie de la femme « incomprise » de son mari, c'est-à-dire de la femme qui cherche, sans jamais se lasser de ses déconvenues, quelqu'un qui la comprenne : c'est Tapothéose de la femme coupable (1).
C'est bien là l'impression de Napoléon, qui juge le livre non en critique littéraire, mais en moraliste et en homme d'Etat. Lui, qui est en train de restaurer les mœurs et la société, qui ne veut pas dans son entourage de femme divorcée, il trouve là l'apologie du divorce et de l'amour libre : pour lui, tout cela, c'est « vagabondage d'imagination, métaphysique de sentiment » ; il considère le livre comme dangereux, antisocial (2). Il a des raisons plus personnelles encore pour se fâcher : il est en train de négocier le Concordat avec Rome — elle en rêve un autre avec Calvin ; l'Angleterre est pour lui le danger — M"^*^ de Staël est enivrée d'amour pour la liberté anglaise. Napoléon
(1) Cf. Gautier, Mathieu de Montmorencj et M" de Staël, p. 167. ^
(2) Id., ibid., [). 107-108.
s'écrierait volontiers : « M'"® de Staël, voilà l'ennemi ! », et l'on sait comme il fonçait sur l'ennemi.
M™^ de Staël vit des symptômes de cette malveillance dans la façon dont les journaux traitèrent son roman : « Ils s'avisèrent, dit-elle, de le déclarer immoral (1). » Et en effet, on trouve dans le Mercure de France du 11 Nivôse an XI (P'' janvier 1803) un article signé F. : « Delphine peint l'amitié comme une passion, ce qui la conduit naturellement à peindre l'amour comme une fureur... Delphine parle de l'amour comme une bacchante, de Dieu comme un quaker, de la mort comme un grenadier, et de la morale comme un sophiste. » C'est déjà assez vif comme appréciation, mais il y a pis : une menace non déguisée ; M""* de Staël, dit l'anonyme qui semble bien un porte-parole, M'"^ de Staël manque de patriotisme français, parce que la France n'est pas sa patrie : « Les Français ne lui auront aucune obligation de la manière dont elle les traite ; tout son amour est aujourd'hui pour les Anglais, ce qui ne doit pas étonner. Les esprits qui planent au-dessus de ce bas monde n'ont pas de patrie ; et même, à tout autre titre, il est permis à M^^ de Staël de n'en point avoir. Née dans un pays qui n'est plus, n'ayant jamais eu une patrie que par illusion, il est possible qu'elle ne puisse en concevoir d'autre : c'est une vieille habitude. » Dire cela, c'était presque lui indiquer le chemin de la frontière.
Le Moniteur fut plus dur encore : il ne parla pas du tout de Delphine. Il avait de l'espace de reste pour insérer, le l^'' pluviôse an XI, un mémoire sur l'opium, ou, le 3 nivôse, un article littéraire sur un traité de
(1) Dix années d'exil, p. 81-82.
système métrique ; je n'y ai pas trouvé une ligne sur Delphine. A ce moment-là, le ^iXQncQ au. Moniteur était la leçon des écrivains prudents ; mais M"^® de Staël ne pratiquait plus la prudence. Sa témérité semblait même récompensée, car le succès s'annonçait, immense, si nous en croyons Rœderer : « Savez- vous pourquoi il n'y avait personne avant-hier ou hier aux spectacles? pourquoi, aujourd'hui dimanche, il y aura très peu de monde à la messe !.. C'est que tout Paris est renfermé pour lire le nouveau roman de M"^^ de Staël. Dans quelques jours on ne parlera, on n'écrira que pour, sur et contre le livre de M"^'^ de Staël (1). » Il y a là une forte exagération. En réalité, c'est un succès d'opposition. Quiconque n'aime ni Bonaparte, ni le Concordat, applaudit, et répond à l'appel de M"^^ de Staël qui adresse son livre « à la France silencieuse, mais éclairée ». Malgré ces approbations, M'"^ de Staël est un peu inquiète : elle voudrait savoir l'opinion de ceux qui l'aiment, elle et son livre, pour elle-même, et non contre Napoléon : elle écrit à Nils : « Avez-vous reçu mon roman de Delphine.. J II n'est pas que vous n'ayez entendu parler du grand bruit qu'il fait en tous sens mais un bruit plus doux et plus sûr, ce serait votre approbation, et je serai bien heureuse si j'apprends que je l'ai obtenue (2). » Nous n'avons pas l'opinion de Nils^ et du reste ce n'est peut-être pas une perte, mais nous avons celle du vieil ami, de Mathieu de Montmorency, qui, lui, est à Paris : il entend les plaisanteries du public, et ne sait trop que répondre : tout malheureux, il écrit à M"^® Necker de Saussure : « Un ou-
(1) Stenger, La société française pendant le Consulat, IV, 176. (2^ Heoue Bleue, p. 739.
vrage d'elle, avec toutes les idées accessoires qui s'y mêlent pour nous, est un événement dans la vie, une histoire des sentiments qui ont composé la sienne ; tout cela nous transporte dans le passé, nous fait souffrir avec elle ; et avec la certitude que nous avons de ses bonnes intentions, nous ne jugeons plus. C'est ainsi que je m'explique ma première impression ; elle me suffit pour ne pas l'accuser sévèrement au fond de mon cœur, mais non pas pour la justifier aux yeux des autres, moins encore pour ne pas souffrir. J'en demande pardon à son amour-propre triomphant de la confiance d'un succès durable (1). » Et qu'on ne dise pas que Mathieu s'est effarouché bien vite par scrupule catholique. Stendhal, d'abord assez bienveillant, finit par trouver le livre « guindé, ennuyeux et atroce » (2). Les femmes sont contre Delphine, à Paris (3) ; à Genève, à Lausanne, on est scandalisé (4).
§ 3. — L'exiL — Mort du père.
« Du caractère de M. Necker. »
Plus tard, mûrie par l'épreuve. M""® de Staël comprendra que sa Delphine ait offusqué les consciences : « On pouvait trouver dans ce livre cette fougue de jeunesse et cette ardeur d'être heureux que dix années, et dix années de souffrances, m'ont appris à diriger d'une autre manière (5). » L'épreuve, du reste, sera violente, et telle qu'il la fallait pour mater un pareil caractère : le 24 pluviôse an XI (13 février 1803), le premier Consul
(1) Gautier, Mathieu de Montmoj^ency, p. 16i-165.
(2) Correspondance, I, 57, 144, 85-86.
(3) Id., ibid., p. 205.
(4) Gautier, Mathieu de Montmorency, p. 169.
(5) Dix années d'exil, p. 82.
fait annoncer au Préfet de Police que sa volonté est « que cette dame, trop connue par son esprit d'intrigue, ne reste pas en France » ; qu'il faut la reconduire à la frontière, « soit qu'elle veuille retourner vers son père, en Suisse, soit qu'elle préfère se rendre dans le pays de feu son mari (1) ». Devant ce coup de force, M"'^ de Staël ne prend pas immédiatement une attitude cornélienne ; son premier mouvement est d'écrire à Bonaparte une lettre suppliante : «... Il est impossible qu'un héros ne soit pas le protecteur de la faiblesse. Je vous en conjure encore une fois, faites-moi la grâce entière, laissez-moi vivre en paix dans la maison de mon père à Saint-Ouen... Enfin, citoyen Consul, réfléchissez un moment avant de causer une grande douleur à une personne sans défense (2j. » Benjamin Constant, qui ne s'attendrit pas facilement, juge cette conduite double, aussi sévèrement que si c'était de la duplicité (3). On peut avoir un peu plus d'indulgence envers la pauvre femme pour qui l'exil semble une mort intellectuelle. Après avoir envoyé sa lettre au premier Consul, elle se berce encore de quelques illusions : elle écrit à xM'"® Récamier : « Je vais errer trois jours autour de Paris en attendant cette réponse . Ah î quel sort ! J'éprouve en montant en voiture un peu du sentiment qu'on doit avoir en allant au supplice (4). » Malgré tout, il lui faudra partir, dans une prostration qui la laissera longtemps courbée.
Elle se redressera lorsqu'elle se sera peu à peu rendu compte qu'à sa sortie de France elle va personnifier
(1) Wklschincer, La censure sous le premier Empire, p. 328.
(2) Gautier, M" de Staël et Napoléon, p. 133.
(3) Journal, p. 59-60.
(4) IIeruiot, M"' Récamier el ses amis, |». 115.
devant l'Europe la liberté luttant contre le despotisme. Elle a déjà l'attitude que prendra Victor Hugo sur son piédestal de Guernesey. Seulement, Victor Hugo pense par lui même, tandis que M™^ de Staël subit très profondément toute une série d'influences. La plus forte peutêtre est celle de cet étrange Villers, officier émigré réfugié à Lubeck, et correspondant de l'Institut (1). L'idéologie de Villers est assez simple : elle se compose d'une idée emportée de France, l'opposition au catholicisme, et de deux idées empruntées à l'Allemagne d'alors : l'horreur de la guerre, un cosmopolitisme absolu. Grand partisan de Kant qu'il contribue à faire connaître chez nous, il veut, avant M'"® de Staël, révéler l'Allemagne à la France, et, sur l'abîme qui sépare le génie français de l'esprit allemand, « jeter un pont ». Seulement il sent que cette besogne est trop lourde pour lui, et que M°^- de Staël s'en acquittera bien mieux. Il cherche à la séduire, à distance, par d'énormes flagorneries ; il y réussit mieux quand l'exil de M™"^ de Staël les met en présence à Metz. Leurs douze journées de causeries, où ils sympathisent dans leur commune haine du Concordat et de l'Eglise, dans un pareil désir de faire du protestantisme en France la religion d'Etat, sont, pour M°^^ de Staël, comme une série de conférences préparatoires qui l'initient au monde germain .
Quels sont les principaux résultats de ce premier voyage en Allemagne ? Elle se venge de celui qui Ta exilée en excitant, sans le vouloir, contre la France elle-même, et, très intentionnellement, contre Napoléon, toute l'Allemagne, surtout Berlin (2).
(î) Gautier, Revue des Deux Mondes. 1" mars 1906. (2) Gautier, M"" de Staël et Napoléon, p. 159.
Se venger n'est jamais un gain moral : on y perd presque toujours un peu de soi-même. En revanche, M'"® de Staël fait une découverte qui va modifier profondément les principes de sa vie : elle découvre Kant.
On peut dire que, sans être précisément immorale, elle était jusque-là presque a-morale. Elle reçoit un coup de foudre, d'un genre inconnu pour elle, le jour où quelqu'un lui cite la phrase célèbre : '< Il y a deux choses qui remplissent mon esprit d'une admiration croissante : le ciel étoile au-dessus de ma tête et la loi morale dans mon cœur. » Elle s'élance de son siège en s'écriant : « Ah ! comme cela est beau (1) ! »
Elle jouit alors de quelques moments de ce bonheur spécial qui précède souvent les catastrophes ; elle les décrit ainsi : « J'étais heureuse en Allemagne ; j'avais retrouvé de l'émulation par le séjour que j'avais fait dans un pays sincère, éclairé, enthousiaste, et qui avait daigné recevoir la fille de M. Necker comme si c'était à l'Allemagne qu'il eût consacré sa fortune, ses vertus et son génie. Dans les lettres de recommandation que mon père m'avait données, il m'avait appelé sa fille unique et cher le, et de nobles âmes avaient bien pensé de celle qu'un tel homme avait honorée de ce nom. Je ne sais si la Providence voulait que ce fût au milieu du bonheur que m'atteignît la foudre ; mais mon àme, froissée par d'amères ingratitudes, s'était relevée en recevant un accueil généreux (2). » Au moment où elle réagit contre l'exil, une nouvelle épreuve va l'abattre derechef. Se rappelant qu'un jour son père lui disait que Dieu mesure le vent aux brebis dépouillées, elle
(1) Lad y Blennerhassett, III, 59.
(2) Œuvres, II, 2-6.
s'écrie : « Ah ! l'orage ne m'a pas épargnée ; et c'est quand ma patrie m'était ôtée, qu'une autre patrie, la maison paternelle, n'est plus pour moi qu'un tombeau (1) ! »
Nous avons vu combien elle aimait son père, et comme elle avait su gâter jusqu'à son amour filial, en l'exagérant ; elle va jusqu'à dire à Nils, le l^*" mai 1802 : « Si vous passiez par la Suisse,... vous trouveriez mon père plein de vie et plus distingué que jamais par la force de la pensée ; la solitude lui a donné de nouvelles lumières : il a vécu avec lui, et son esprit s'en est accru (2). » Maintenant qu'il est mort, elle garde son exagération jusque dans sa douleur. Elle a une façon de pleurer Necker qui ferait sourire, si l'ironie était possible en pareil cas : elle écrit à Meister, le 26 mai 1812 : « Priez pour moi celui qui vous a aimé ! Mon illustre père veille sur mon sort, j'ose l'espérer (3). » Illustre est de trop ; le mot aurait amusé Napoléon qui daignait avoir de l'esprit méchant contre ses ennemis, et disait : « Elle a bien dû regretter son père. Pauvre divinité ! Il n'y a jamais eu d'homme plus médiocre, avec son flon-flon, son importance, et sa queue de chiffres (4). »
Sans doute, M"^- de Staël n'a pas su, même dans son deuil, dépouiller entièrement, si j'ose dire, la vieille femme. N'importe, il y a un sentiment profond, régénérateur, dans la douleur vraie qu'elle éprouve ; par un raffinement de torture dû à l'exil, elle n'a pu arriver à temps. Son père est mort sans qu'elle fût près de lui.
(1) Œuvres. II. 288.
(2) Reçue Bleue, p. 738.
(3) Lettres inédites, p. 226.
(4) Gautier, M"' de Staël et Napoléon, p. 102.
Là-dessus, on pourrait trouver, dans sa correspondance avec ses intimes, bien des passages éloquents ; mais l'éloquence en pareil cas est moins touchante que la simplicité. Il y a des cas où le talent ne doit point paraître, sous peine d'être déplacé, où le génie lui-même doit parler le langage des simples mortels, comme dans ces lettres à Meister : « Hélas ! Combien vous trouverez le château vide ! » ... « Ce vide, ce terrible vide que la mort y a fait. C'est en vain que je renouvelle mon esprit, et par la distraction naturelle dont je suis susceptible, et par la volonté de distraction que j'ai : je sens une blessure dans le cœur par laquelle ma vie s'en ira (1). » Sept ans après, la douleur est toujours là ; le 3 avril 1812, elle écrit au même ami : « Adieu encore, et soyez bon pour moi dans ce monde jusqu'à ce que nous nous réunissions à lui dans l'autre (2). »
Quelque chose de nouveau est en train de poindre dans son cœur; ceux qui la connaissent bien s'en aperçoivent immédiatement. Dès le lendemain du jour où, étant à Weimar, elle a appris la mort de son père, Benjamin Constant remarque en elle un changement surprenant: il écrit à M'"® Necker de Saussure: « Je n'ai pas l'idée de quelque chose de plus touchant, de plus angéhque (3). »
Le contre-coup de cette mort se fait sentir déjà dans la laudatio funehris qu'elle intitule : « Du caractère de M. Necker et de sa vie privée » ; mais(on le remarque presque toujours dans ces crises morales quand l'intéressé les raconte avec sincérité, ou quand on les observe exactement), la révolution n'est pas complète ; il n'y a pas
(1) Lettres inédites, p. 185.
h)Ibid., p. 225.
(3) Gautier, Mathieu de Montmorencij, p. 193.
table rase : les vieilles habitudes luttent contre les tendances nouvelles. C'est ainsi que les anciennes exagérations subsistent. La méditation de la mort n'a pas guéri M'"^ de Staël de sa vanité filiale : elle nous engage à considérer Necker avec elle comme « un souvenir qui fera dans le dernier siècle une trace lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans le ciel » (1). Nous résistons à l'invitation, et nous serions plutôt tentés de fredonner avec le vieux berger de Déranger, dans les Etoiles qui filent :
Mon enfant î quel éclair sinistre !
C'était l'astre d'un favori Qui se croyait un grand ministre...
Ceux qui servaient ce dieu fragile Ont déjà caché son portrait...
— Encore une étoile qui file, Qui file, file, et disparait.
Sur la question Necker, M™^ de Staël n'est jamais absolumentsincère. Tantôt elle se trompe, et tantôt, chose plus grave, elle nous trompe : elle voudrait nous faire croire qu'elle a vu des notes de Mirabeau sur sa conversation avec Necker, et que Mirabeau y déclare « combien il a été frappé de la supériorité d'esprit de M. Necker ; » elle admire, en cette circonstance, « le talent qu'avait son père de connaître et de captiver les hommes ». Or Necker lui-même a raconté à Malouet que, dès les premiers mots, il a blessé Mirabeau en lui demandant ses propositions^, et que Mirabeau, se levant en colère, est parti en disant : « Ma proposition est de vous souhaiter
(1) Œuvres. II, 262.
le bonjour. » Quant à Mirabeau, encore rouge décolère, il résume ainsi à Malouet son impression sur Necker : « Votre homme est un sot, il aura de mes nouvelles (1). »
On le voit, M°^® de Staël a encore des progrès à faire comme véracité. Elle est trop passionnée pour qu'on puisse considérer ses récits historiques comme autre chose que des romans. Elle est trop hommasse pour pouvoir comprendre certaines délicatesses. Dans son adoration pour son père, elle va jusqu'à exprimer, et par deux fois, son regret d'avoir été sa fille, de n'avoir pas été simplement sa contemporaine, ce qui lui aurait permis d'épouser ISecker, « mon père, mon frère, mon ami, celui que j'aurais choisi pour Tunique affection de ma vie, si le sort ne m'avait pas jetée dans une autre génération que la sienne » (2).
Voilà certes une fausse note, exaspérante surtout parce que M™^ de Staël y insiste. La vie trouble qu'elle a menée jusqu'ici a altéré sa pureté de cœur, sa limpidité d'esprit. Mais aussi, à plonger dans cette consciencC; comme l'on voit que la douleur purifie, et nous rend le sens des réahtés humaines ! A côté de ces singularités, il y a de véritables beautés, comme cette idée si vraie sur le réconfort que l'on éprouve à conserver encore un vieux père : il ne peut plus pour vous qu'une chose : s'interposer, par le seul fait qu'il existe, entre votre imagination et la mort : « Ah ! l'on n'est aimé ainsi que par un père, par un père âgé, qui ne croit plus à la certitude de la vie. Nos contemporains sont si forts pour eux-mêmes et pour nous ! Délicieuse protection que celle de la génération qui nous précède ! Amour
(1) Malouet, Mémoires, I, 316-318.
(2) Œuores, II, 285 et 262.
désintéressé ! amour qui nous fait sentir à tous les moments que nous sommes jeunes, que nous sommes aimés, que la terre est encore à nous ! Ah ! quand elle tombe, cette génération, nous sommes à notre tour à découvert devant la mort, et ce sera bientôt à nous à traiter les premiers avec elle (1). » Il y a encore une trace d'égoïsme dans cette tristesse ; mais, quelle amère et noble mélancolie dans ce souvenir de leur intimité : « J'entrai dans sa chambre, quelques heures après la mort de ma mère. Sa fenêtre près de Lausanne donnait sur l'un des plus magnifiques points de vue des Alpes, et les plus beaux, rayons du matin les éclairaient. « Son âme plane peut-être là », me dit-il en me montrant un nuage léger qui passait sur notre tête, et il se tut. Ah ! pourquoi n'a-t-il pas été appelé à prononcer sur moi les mêmes paroles ; je n'aurais senti près de lui aucune terreur de la mort ; il me représentait si bien la religion tout entière. Je la voyais sur cette terre quand il y était, et maintenant il faut accomplir seule la longue et dernière moitié de la vie (2). »
Jusque-là M"^*^ de Staël avait été surtout philosophe, comme on disait dans le salon de sa mère, de cette philosophie de l'Encyclopédie qui, partant du théisme, aboutit fatalement, par une série de chutes, au matérialisme. Mais combien sont fragiles ces constructions de l'esprit, quand le souffle de la tombe, abattant un être cher, renverse du même coup tous ces châteaux de cartes. M"^® de Staël sait maintenant ce que c'est que la mort, et que, une fois qu'on en a épuisé l'amertume, on en retrouve l'arrière-goùt dans toutes les
(1) Œuvres, II, 286.
(2) Ibid., p. ^81.
saveurs humaines : « Il y a peu d'années, tant de bruit, et tant de silence maintenant ! Tant d'éclat autrefois, et pour jamais tant de deuil ! On apprend la mort pour la première fois quand elle tombe sur ce qu'on aime. Jusque-là ce n'était qu'une terreur des ténèbres dont on avait tâché de détourner ses regards ; mais à présent elle apparaît dans le jour ; elle est comme l'autre moitié de toutes les pensées de la vie (1). » Elle a compris la mort, et du même coup elle a compris la vie ; elle a soif maintenant de ce qu'elle admirait chez son père, c( ce noble enthousiasme pour la religion, sans lequel la raison n'a point de guide, sans lequel la vertu même est sans charmes, et la sensibilité sans profondeur (2). » Pour aller vers cette foi nouvelle, elle rompt avec la philosophie athée qui, d'après M™^ de Staël, peut bien divertir l'esprit, quand on est heureux, mais qui est aussi impuissante à expliquer le mystère de la vie qu'à consoler du mystère de la mort : « Et cette puissance de la réflexion... serait détruite ! Non ! loin, bien loin ceux qui le disent ; ils ne savent pas le mal qu'ils font ; ils ne voient la religion que comme un instrument de puissance dans la main des hommes ; mais quand c'est un dernier, tout à fait dernier espoir au fond du cœur, qu'ils le laissent, qu'ils passent à côté sans y toucher ! »
On peut donc dire que la mort de son père l'a rendue religieuse. Cette religion est encore très vague, parce qu'elle est purement sentimentale ; chez M"^'= de Staël le sentiment religieux est surtout le désir impérieux de revoir son père. C'est dans cet espoir qu'elle relit ce
(1) Œuvres, II, p. 275.
(2) Ibid., p. 2(J1).
/b LES IDEES MORALES DE MADAME DE STaKL
Cours de Morale religieuse où Necker prêchait sur la mort : « Celui qui n'est plus, parlant si vivement de la mort, regrettant à l'avance le printemps, la nature, et toutes les beautés de la terre, qu'une nuit éternelle couvre à ses yeux maintenant; celui qui n'est plus, compatissant aux regrets de ceux qui survivent, promettant l'immortalité ; cette immortalité, noble espérance de le revoir, touchante communication avec lui. 0 mon Dieu ! pardonnez aux faibles créatures si leur cœur, qui a tant aimé,- ne se peint dans le ciel que le sourire de leur père, qui les recevra dans vos parvis (1). » Son Credo n'a qu'un seul article, mais M'"^ de Staèl s'y attache de toute son énergie : « C'est à l'espoir qu'il prie pour moi dans le ciel que je dois ce qui me reste de force... Si je n'étais pas convaincue de la vie à venir, je deviendrais folle à l'idée qu'un tel être ait pu cesser d'exister (2). »
Depuis longtemps l'ami, dont la conversion avait jadis provoqué l'étonnement respectueux de M'"® de Staël, Mathieu de Montmorency, cherchait à la ramener à Dieu ; presque à la fin de chaque lettre envoyée à M^^ Necker de Saussure on voit reparaître ce souhait qu'enfin M'"^ de Staël se convertisse, souhait sans grand espoir (3) ; à la nouvelle de la mort de Necker il accourt, le plus vite qu'il peut. Son amie désire et redoute à la fois son arrivée : « Je ne puis vous exprimer, écrit-elle à Gérando, le trouble que j'éprouve, ce sentiment de joie si étranger à mon cœur déchiré, cette douleur qui se ranime précisément parce qu'elle va me faire du bien, parce que je repousse et j'appelle ce
(1) Œuores, II, 278.
(2) Duc années d'exil ^ p. 130.
(3) Gautier, Mathieu de Montmorency, p. 17-18, 183-lSJ
céleste secours. Ah ! comme le cœur bouleverse la vie ! (1) ».
Quand M. de Montmorency arrive enfin, c'est une scène de tristesse, d'abandon, que Mathieu s'empresse de raconter à l'amie commune : « Ces premiers moments que je redoutais et désirais tout à la fois pour votre cousine et pour moi se sont passés aussi bien qu'il était possible. Elle a beaucoup pleuré (2). » M. de Montmorency savait maintenant parler au cœur deM"^- de Staël, ce cœur qui, plus que tout autre, avait ses raisons que la raison de M'"" de Staël ne comprenait pas encore. Le premier changement important fut une réforme dans l'éducation des enfants : ils furent élevés par elle autrement qu'elle ne l'avait été par M™° Necker. La duchesse de Broglie lui rendra plus tard ce témoignage : « Ma mère nous a toujours élevés dans la pensée que la piété la plus humble valait mieux que le génie, et je puis t'assurer que c'est à elle, plus qu'à tout autre, que je dois cette profonde conviction que la crainte du Seigneur, c'est la sagesse, et se détourner du mal, l'intelligence (3). )) C'est encore la fille de M°^- de Staël qui a remarqué la première que la mort de Necker avait été comme le pivot sur lequel avaient tourné tout à coup la pensée et l'œuvre de l'ancienne encyclopédiste : « Ses premiers ouvrages ont été faits dans un temps tellement philosophique, dans le mauvais sens du mot, qu'elle n'a pu éviter de subir cette influence, car les idées philosophiquessemblaient alors unies à toutes cellesde tolérance et de liberté. La Littérature, Delphine et l'Influence des passions, ^oni écrits sous cette influence, mais à
(1) Gautier. ibùL, p. 202.
(2) Id.. ibid.. p, 203.
(3) Lettres de La Duchesse de Broglie, p. 260.
/b LES IDEES MORALES DE MADAME DE STAËL
dater de la mort de mon grand-père cette influence a cessé, et on ne trouverait pas un mot qui ne fût pas chrétien dans Corinne, V Allemagne et les Considérations... Cette marche progressive d'un esprit aussi éclairé et aussi libre que celui de ma mère est un des plus grands témoignages de l'action de Dieu (1). »
§ 4. — « Corinne. »
En somme, M™° de Staël a été profondément frappée par la mort de son père : elle s'est sentie comme renouvelée ; elle est moins hostile au catholicisme ; toute idée religieuse lui est sympathique. Mais il ne faut pas forcer la note et voir dans son émoi une conversion comparable à celle de Chateaubriand. Ce qui le prouve bien, c'est la lettre qu'elle envoie de Genève à la duchesse de Saxe-Weimar, le 30 septembre 1804, au moment où Pie VII part pour sacrer Napoléon : « Je me croiserai, dit-elle, avec le Pape. J'ai quelque envie d'aller m'asseoir sur le Saint-Siège à sa place : il me semble que mon départ est plus cathohque que son voj'age (2). » Surtout elle n'a pas encore rompu avec Benjamin Constant ; celui-ci, au reçu d'une lettre de celle qui est bien sa maîtresse dans le sens le plus tyrannique du mot, s'écrie : « Quelle furie ! Mon Dieu, déhvre-nous l'un de l'autre. Je suis las de V homme- femme dont la main de fer m'enchaîne depuis dix ans (3). »
Le voyage d'Itahe, entrepris à la fin de 1804, pourrait achever sa renaissance morale, si nous ne la voyions pas, un instant libérée de sa liaison avec Ben-
(1) Ducliesse de Bruglie, p. 23i-23o ; cf. p. 261 et 263.
(2) Lady Blenxerhassett, III, 128.
(3) Journal, p. 118-119, 120.
jamin, rechercher immédiatement ce qu'elle appellera dans Corinne, «la protection d'un ami, protection dont jamais une femme, quelque supérieure qu'elle soit, ne peut se passer ». Monti, dont elle fait l'éloge dans ce nouveau roman, a-t-il été ce protecteur ? On l'a cru, pour quelques expressions un peu vives échappées à la plume de M.^^ de Staël dans leur correspondance. Mais ce qui serait une preuve chez une autre femme ne tire pas à conséquence pour notre héroïne. Monti n'est qu'un ami de l'esprit et non du cœur. Il est marié, et de plus il se dérobe. Pour elle, qui a créé l'interview, elle veut surtout l'interroger, au besoin le prendre pour cicérone, et c'est tout. L'Italie du reste ne la conquiert pas du premier coup. Passionnée pour la vie moderne, et pour tout ce qui est vitalité exubérante, M'"® de Staël ne goûte pas d'abord le charme de Rome, qui lui fait l'effet d'une nécropole :
(( On y est tellement saisi par l'idée de la mort, elle se présente sous tant de formes, aux Catacombes, à la Voie Appienne, dans les souterrains de Saint- Pierre,... qu'à peine si l'on se croit sur d'être en vie, et que toute émulation pour l'existence actuelle succombe devant ces milliers d'existences ensevelies... Agir, respirer, est presque impossible au milieu de toutes les ruines des espérances et des efforts humains : je ne m'établirai donc point à Rome (1). »
Naples lui plairait davantage, toute brillante de lumière ; c'est beau, mais on n'est pas excité à penser. M'"® de Staël y cherche vainement « une grande âme », et dans son épître sur Naples, elle confesse sa déception :
(1) Lady Blenneriiassett, III, 152.
Du moins restez en paix, ville voluptueuse, Où tout peut s'oublier, même la liberté 1 Allez passer vos jours dans la barque rêveuse ; De la terre et du ciel contemplez la beauté ! C'est sous le même ciel que vous fûtes si grands ! Vous léseriez, encor, si votre destinée Soulevait tous les jougs qui sillonnent vos fronts, Si vous pouviez penser (1)...
Sa douleur encore trop récente excite sa sensibilité plutôt que sa pensée. Devant toutes les séductions de la nature italienne, elle paraît froide, parce qu'elle pense surtout à son père :
Zéphyr que j'ai senti, caressiez-vous sa cendre ?
Harmonieuse voix, cantique des élus.
Dans le sein de la tombe a-t-il pu vous entendre ?
Et nos cœurs séparés se sont-ils répondus ?
Ciel parsemé de feux, aujourd'hui sa demeure,
Eternité des temps, éternité des mers,
Ne me direz-vous pas, et devant que je meure.
Si ses bras paternels me sont encore ouverts ?
Elle raccourcit son voyage, elle remonte vers le Nord, désillusionnée, car elle a trouvé le pays plus grand et plus beau que le peuple qui l'habite. Sur le chemin du retour, elle fait le bilan de ses impressions, et elle l'envoie à Monti : « Je n'ai eu que quatre plaisirs vifs en Italie : vous entendre, voir Saint -Pierre, la mer et le Vésuve ; encore le Vésuve et vous, cela pourrait bien ne compter que pour un (2). »
En somme son voyage est jusqu'ici un désenchantement, et le récit qu'elle en fera dans Corinne est un
(1) Œuvres. III, 43L
(2) Lady Blennerhassett, III, 152.
enchantement. On a été surpris par cette contradiction, et l'on a, un peu naïvement, supposé que l'Italie n'avait commencé à plaire à M°^^ de Staël, qu'après le retour à Coppet, et à distance. Avec M»"^ de Staël, quand on ne comprend pas, il faut chercher Thomme : M'"*^ Claudia de Campos l'a trouvé (1) : c'est le duc de Palmella qui révèle à M°^^ de Staël, finissant son voyage, le secret du charme de l'Itahe. Il a 24 ans, et elle 39 : aussi cette affection nouvelle est plutôt maternelle ; M"'^ de Staël pourrait presque être la mère du duc : elle se contenterait, faute de mieux, d'être sa belle-mère : « Si vous êtes ce que je crois, vous m'aimerez quelque temps, pas toujours, car la destinée ne nous a pas faits contemporains... Ah ! venez ! venez 1 Et vous serez reçu avec toutes les affections que l'enthousiasme et l'estime peuvent réunir. Votre esprit et vos sentiments sont quelquefois prisonniers au dedans de vous-même : je serai le chevalier qui les délivrera. Je vous apprendrai à vous connaître, à vous montrer tel que vous êtes ; et quand ^'ous serez plus aimable encore que vous ne l'êtes, vous partirez ; et ma chimère sera que vous serez un jour l'époux de ma fille. Je vous assure qu'elle aura ce qui a pu me distinguer, avec des avantages de plus, et des défauts de moins. » Il est impossible d'être plus aimable. Mais aussi quelle dette de reconnaissance elle a contractée envers celui qui lui a fait comprendre Rome : « Rome et vous sont inséparables dans ma mémoire. Je n'ai compris que par vous les délices de ce séjour ; mon imagination n'avait point encore peuplé le désert ; je vous ai aimé, et tout s'est animé pour moi, les beaux-arts, la nature, et jusqu'aux souvenirs du
(1) La Reçue, 15 août igO"», p. 399 et suiv.
passé, qui me faisaient mal, et dont j'ai appris à jouir. Deux mois de ma vie sont votre ouvrage. »
Nous pouvons même ajouter que Corinne est en partie l'ouvrage de M. de Palmella ; ce n'est pas dépasser la pensée même de M'"® de Staël que de voir dans le duc un vrai collaborateur, car elle le dit en propres termes : « Dans le sein de l'homme vertueux, dit un ancien, je ne sais quel dieu, mais il habite un dieu. Ah ! je l'ai senti, ce dieu, dans les ruines de Rome, que j'ai parcourues avec vous au clair de lune, et presque au moment de vous quitter. Toute mon âme était pénétrée de regrets, de tendresse, d'admiration ; nous étions contemporains par les débris des siècles ; nous étions unis par le même culte envers tout ce q^ui est beau ; et du haut du ciel mon père m'a pardonné un bonheur si mêlé de larmes, un bonheur tout couvert de nuages. J'ai écrit quelques-unes des choses que vous m'avez dites ce jour-là ; je n'inventerai jamais mieux, et j'aime cette intelligence secrète qui s'établira entre nous, quand vous lirez Corinne. Vous vous y reconnaîtrez tel que vous êtes. »
On sait quelle est l'intrigue de ce roman. Corinne, fille de lord Edgermond et d'une Romaine morte jeune, s'est brouillée, après la mort de son père, avec sa bellemère, la seconde Ladv Edgermond. Elle vit loin de sa demi-sœur, Lucile, à Rome, où elle remporte les triomphes les plus variés, car M'"^ de Staël a somptueusement doté des talents les plus divers l'héroïne qui lui ressemble comme une sœur. A Rome, par un hasard plus ou moins providentiel, elle rencontre Lord Oswald Nevil, aussi richement doué qu'elle, car il a hérité à la fois des quaUtés de Benjamin Constant et de celles du duc de Palmella. Destiné par son père à Lucile, Oswald,
après la mort de Lord Nevil, voyage en Italie ; Corinne lui fait les honneurs de son pays, le pilote au travers des ruines, l'initie aux mœurs romaines, lui révèle la littérature italienne, et même le théâtre de Shakespeare. Oswald finit par retourner en Ecosse où il épouse Lucile. Il revient en Italie avec sa femme et sa fille, et assiste à la mort de Corinne.
Ce livre, quoiqu'un peu moins long que Delphine, soutient difficilement la lecture, même pour ceux qui feuillettent sans ennui les romans psychologiques. M™® de Staël s'intéresse à des choses qui nous laissent froids. Quand Corinne lit à Oswald malade tout un long développement sur la mort, tiré du Cours de morale religieuse de Necker ; quand, à son tour, Oswald lit à Corinne un fragment du discours sur les devoirs des enfants envers leurs pères, du même Necker, nous admirons la piété filiale de M"^^ de Staël, mais non pas le talent de son père.
Le génie de l'auteur ne suffit pas à voiler la bizarrerie de certains paradoxes. Ses thèses morales ne sont pas encore très morales. Ainsi, que répond Corinne à Oswald, quand il lui demande si elle en a déjà aimé d'autres avant lui ? — « Je suis libre, et je vous aime comme je n'ai jamais aimé... Que voulez-vous de plus ? Faut -il me condamner à vous avouer qu'avant de vous avoir connu, mon imagination a pu me tromper sur l'intérêt qu'on m'inspirait ! Et n'y a-t-il pas dans le cœur de l'homme une pitié divine pour les erreurs que le sentiment, ou du moins l'illusion du sentiment, aurait fait commettre ! » En achevant ces mots, une rougeur modeste couvrit son visage. Oswald tressaillit, mais il se tut. Il y avait dans le regard de Corinne une expression de repentir et de timidité qui ne lui permit pas de la
juger avec rigueur et il lui sembla qu'un rayon du ciel descendait sur elle pour l'absoudre (1). » On ne voit pas très bien ce que le rayon du ciel vient faire ici. L'absolution ne descend que sur une confession précise, sincère, et celle de Corinne n'est qu'un habile faux-fuyant. Au fond, sans frapper sa pensée dans une forme aussi nette, M"^^ de Staël admet la théorie commode imaginée par Victor Hugo : — son amour m'a refait une virginité ! — En d'autres termes, c'est bien cette morale accommodante qui admet qu'une passion nouvelle purifie les anciennes passions, ou les efface ; que l'amour est son excuse à lui-même, que l'amour est pur, que Tamour est tout ; M"™® de Staël en fait la psychologie dans un transport d'enthousiasme ; elle entonne un véritable hymne à l'amour : « il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées ! Ah ! sans doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise (2)... » Il n'est pas besoin d'être un croyant pour être choqué par cette dernière idée ; le simple bon sens tranquille et sain suffit pour protester.
Et pourtant il faut reconnaître que le ton général dans Corinne est plus grave que dans Delphine. La pensée est plus simple, les beautés plus sérieuses, quelquefois grandioses. A force de grandeur d'esprit, M™^ de Staël commence à comprendre la beauté de la morale religieuse. C'est par l'esthétique qu'elle en vient à la
(1) Œ acres, I, 692-693.
(2) Ibid., p. 721.
théodicée. Comme si le Génie du Christianisme, qu'elle avait d'abord raillé, avait fini par séduire son imagination, elle aime à rechercher les harmonies religieuses : rebutée par des colifichets dans une église d'Ancône, elle retrouve sous le porche l'émotion pieuse qui l'avait fuie dans la nef: « Quand on s'arrête sous le portique du temple, on aime à rapprocher le plus pur des sentiments de l'âme, la religion, avec le spectacle de cette superbe mer, sur laquelle l'homme jamais ne peut imprimer sa trace. La terre est travaillée par lui, les montagnes sont coupées par ses routes, les rivières se resserrent en canaux pour porter ses marchandises ; mais si les vaisseaux sillonnent un moment les ondes, la v£Lgue vient effacer aussitôt cette légère marque de servitude, et la mer reparaît telle qu'elle fut au premier jour de la création (1). » C'est très précisément profane, voire un peu païen, puisque la vérité religieuse ne suffit pas à émouvoir M°^^ de Staël, et qu'il y faut encore la beauté. Mais enfin c'est un acheminement. Elle cherche l'émotion religieuse jusque dans la peinture: les deux chefs-d'œuvre de la galerie de Corinne sont des tableaux de sainteté. Dans le même ordre de sentiments, Oswald admire la majesté de Saint-Pierre, aussi ému devant l'œuvre des hommes que s'il contemplait une merveille de la création. C'est ainsi encore que M"^® de Staël nous décrit les émotions de la Semaine sainte à Rome : « Le temple de Saint-Pierre n'est alors éclairé que par une croix illuminée ; ce signe de douleur seul resplendissant dans l'auguste obscurité de cet immense édifice, est la plus belle image du christianisme au milieu des ténèbres de la vie... Il y a autour de la croix un espace
(I) Œ acres, I, 658.
éclairé par elle, où se prosterne le pape vêtu de blanc et tous les cardinaux rangés derrière lui. Ils restent là près d'une demi-heure, dans le plus profond silence, et il est impossible de n'être pas ému par ce spectacle. On ne sait pas ce qu'ils demandent, on n'entend pas leurs secrets gémissements ; mais ils sont vieux, ils nous devancent dans la route de la tombe : quand nous passerons à notre tour dans cette terrible avant-garde, Dieu nous fera-t-il la grâce d'ennoblir assez la vieillesse, pour que le déclin de la vie soit les premiers jours de l'immortalité (1) ? »
Sans doute c'est toujours le catholicisme regardé et décrit du dehors, mais avec respect maintenant, même avec une sympathie inquiète: entraînée par son imagination vers les pompes et les émotions du culte romain, retenue en revanche par son amour filial auprès de Taustérité nue du protestantisme, M'"« de Staël voudrait faire, elle aussi, son Concordat, mais dans un autre esprit que sous le Directoire : elle voudrait opérer la fusion de tous les rites, de tous les cultes, dans l'enthousiasme : « Le jour de Pâques, Corinne et lord Nelvil étaient ensemble sur la place de Saint-Pierre, au moment où le pape s'avance sur le balcon le plus élevé de l'église, et demande au ciel la bénédiction qu'il va répandre sur la terre ; lorsqu'il prononce ces mots : « urhi et orhi y>, tout le peuple rassemblé se jette à genoux, et Corinne et lord Nelvil sentirent, par l'émotion qu'ils éprouvèrent en ce moment, que tous les cultes se ressemblent. Le sentiment religieux unit intimement les hommes entre eux, quand Famour-propre et le fanatisme n'en font pas un objet de jalousie et de haine,
(1) Œuvres, l, p. 744.
Prier ensemble, dans quelque langue, dans quelque rite que ce soit, c'est la plus touchante fraternité d'espérance et de sympathie que les hommes puissent contracter sur cette terre (1). »
Ce roman est pavé de bonnes intentions. M°^® de Staël commence à pénétrer dans l'éghse, mais elle est encore très loin de l'autel : elle ne songe pas encore que le seul chemin pour y arriver passe par le confessionnal. Elle devine bien l'essence de la religion, puisqu'elle dit : « Le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l'homme sur la terre (2) » ; mais son ardente sensibilité proteste là contre ; par une contradiction entre son esprit et son cœur, elle ne peut admettre cette poésie des catacombes, grave pour tout penseur, et consolante pour le cathoUque : « Cet asile des chrétiens persécutés a quelque chose de si sombre et de si terrible que je ne puis me résoudre à y retourner ; ce n'est pas cette mélancolie touchante que l'on respire dans les cieux ouverts, c'est le cachot près du sépulcre... L'âme est si mal à l'aise dans ce lieu qu'il n'en peut résulter aucun bien pour elle (3). »
Mathieu de Montmorency, qui suivait, discret et timide Néarque, les hésitations de M"^® de Staël pendant qu'elle achevait Corinne, se rendait bien compte que le dernier pas n'était pas franchi, loin de là ; il écrivait, le 14 janvier 1807, à M'"® Necker de Saussure : « J'ai laissé notre amie dans une grande solitude, que la neige n'égayait pas, mais calme et dans une grande verve d'étude. Tout le château en est animé. Elle frappe aussi quelquefois à la porte de ces grandes et uniques
(1) Œucres, I. 747.
(2) Ibid., p. 682.
(3) Ibid., p. 693.
consolations, dont nous parlions; mais je ne trouve pas que ce soit jamais assez sérieusement. C'est trop comme un simple objet d'imagination, comme un autre genre de poésie. Il faut que la conviction et le respect servent de base à ce dont on veut faire un appui pour soi-même (1). »
Mathieu de Montmorency a l'indulgence de l'amitié. D'autres vont être plus sévères ; je ne parle pas des gens de lettres qui sont tous plus ou moins séduits. Géraud, tout en craignant l'influence de ce roman sur les lectrices qui vont certainement toutes jouer à la femme supérieure, Géraud reconnaît le mérite psychologique d'un livre où chacun peut apprendre à connaître mieux son propre moi (2). Byron, qui constate dans cet ouvrage de fréquentes erreurs sur l'Italie ou l'Angleterre, trouve M°^® de Staël presque infaillible pour ce qui touche au cœur humain (3). Lamartine est plus enthousiaste encore dans la préface des Recueillements : « J'étais, depuis ma tendre enfance, un admirateur exalté du génie et du caractère de M'"" de Staël. Corinne avait été mon premier roman, c'est le roman des poètes... J'étais ivre du nom de M'"® de Staël. » Ce ne fut pas du tout l'avis de Napoléon. M™^ de Staël avait eu la naïveté d'envoyer son livre, avec une lettre fort aimable, à l'Empereur, dans l'espoir que, séduit par cette lecture. Napoléon lui permettrait de rester en France (4). Elle se serait épargné cette démarche au moins inutile, si elle avait pu lire ce fragment d'une lettre que Napoléon envoyait de Pultusk, le 31 décem-
(1) Gautier, MatJiieu de Montmorency, p. 222-223.
(2) In Maurice Albert, Un homme de Lettres sous La Restauration, p. 74. 56-57.
(3) Lady Ble\xerh.\ssett, III, 206.
(4; Ritter, .Votes sur M'"' d.e Staël, p. 66.
bre 1806, au ministre de la police : « Ne laissez pas approcher de Paris cette coquine de M^^ de Staël (1). » Il a beau être éloigné par la guerre : de loin il surveille toujours son ennemie ; après Eylau, il écrit à Fouché : (c Cette femme est un vrai corbeau ; elle croyait la tempête déjà arrivée, et se repaissait d'intrigues et de folies. Qu'elle s'en aille dans son Léman... Vous verrez par cette lettre quelle bonne Française nous avons là... Tout ce qui me revient de cette misérable femme mérite que je la laisse dans son Coppet, avec ses Genevois (2). » La lecture de Corinne ne pouvait qu'augmenter cette animadversion contre l'auteur, car la politique étrangère de M'"® de Staël dans ce livre est juste l'opposé de celle de l'Empereur. Pour elle, la supériorité des Anglo-Saxons est un dogme ; l'Angleterre est a le sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse », etc. Cet éloge dithyrambique de l'ennemi produit sur Napoléon à peu près le même effet que le panégyrique des Espagnols dans le C/d sur RicheHeu. Seulement Napoléon a la main plus lourde ; Richelieu aime au fond Corneille, Napoléon déteste M'"- de Staël. Il ne lui avait pas encore pardonné à Sainte-Hélène : « L'Empereur, dit le Mémorial à la date du 13 août 1816, a fait apporter Corinne,... dont il a lu quelques chapitres. Il ne pouvait l'achever, disait-il. M""^ de Staël s'était peinte si bien dans son héroïne, qu'elle était venue à bout de la lui faire prendre en grippe. « Je la vois, disait-il, je l'entends, je la sens, je veux la fuir, et je jette le livre. » En 1816, il ne pouvait plus s'en prendre qu'à l'ouvrage : en 1807, c'était l'auteur (pi'il jetait hors de France ; dans
(1) Cité par M. Rouquet, dans l'Artiste, novembre 1890, p. 311.
(2) Gautier, Aï"' de Staël et Napoléon, p. 186-187.
V Avertissement écrit par son fils en tête de Dix années d'exil, nous lisons ce détail aggravant : « Par une fatalité qui rendit sa douleur plus amère, ce fut le 9 avril, le jour même de l'anniversaire de la mort de son père, que lui fut signifié l'ordre qui l'éloignait de sa patrie (1).»
§ 5. — « De P Allemagne. »
Le 23 septembre 1810, M'"° de Staël corrigeait la dernière épreuve de r Allemagne commencée six ans auparavant, et mettait avec joie le moi Jin au bout du troisième volume (2). Cette joie ne devait pas durer longtemps, car le livre allait rallumer la guerre entre l'auteur et Napoléon. On a dit, d'une façon superbe, que, pendant le grand armistice européen de 1810, une seule puissance n'avait pas désarmé, et que cette puissance signait : Necker, baronne de Staël-Holstein (3). M"'^ de Staël eût été flattée de la formule, mais cette formule est plus flatteuse que vraie. Avec ce mélange de naïveté et de rouerie qui caractérise ses rapports avec FEmpereur, M"^^ de Staël s'imagine que son livre va attendrir Napoléon : pour être plus sûre d'être lue, elle lui envoie les trois volumes avec ce mot aimable : « Sire, je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur l'Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve d'un esprit capable de quelque réflexion, et que le temps a mûri, etc. (4). » Napoléon lut la lettre ; le temps de lire le livre lui manquait, mais il avait des lecteurs attitrés. Le ministre de la police n'était plus Fouché : c'était Savary ! Le plus
(1) Dia: années d'exil, p. 157.
(2) Dix années d'exil, p. 165.
(3) L. Plngaud, Reoue de Paris, 1" décembre 1903.
(4) Lady Blexxerhassett, III, 364,
obtus des policiers ne pouvait pas ne pas comprendre -que tout l'ouvrage était une protestation contre la tyrannie de l'Empereur sur les esprits : a Nous n'en sommes pas, j'imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d'y pénétrer (1). » Quand M°^® de Staël dit cela, elle proteste contre cette espèce de blocus intellectuel qui complète l'autre. Son livre, c'est la négation de tout le système de Napoléon. C'est une insurrection contre le gouvernement qui a confisqué la liberté à son profit. Dans sa lutte, M"'- de Staël fait arme de tout ; l'histoire n'est plus pour elle qu'une matière aux allusions les plus transparentes : « La grandeur d ame des Romains donnait à leur patriotisme et à leur morale un caractère sublime ; mais c'est aux institutions répubhcaines qu'il faut l'attribuer. Quand la liberté n'a plus existé à Rome, on y a vu régner presque sans partage un luxe égoïste €t sensuel, une politique adroite qui devait porter tous les esprits vers l'observation et l'expérience (2). » Les remarques sur la psychologie des peuples, malgré leur généralité, sont toujours précisées par un esprit de rébellion contre l'Empereur; il a pour lui le pays? peu importe : « Quand les moralistes français sont sévères, ils le sont à un degré qui tue le caractère individuel dans l'homme ; il est dans l'esprit de la nation d'aimer en tout l'autorité (3). » Il y a là une véritable idée fixe qui se retrouve au fond de presque toutes les thèses du livre ; ainsi. M"'® de Staël condamne la morale qui se prétend fondée sur l'intérêt national,
(1) Œuores, II, 4.
(3) Ibùl., p. 214.
parce qu'elle y voit surtout l'amour des places, et donc uu penchant à l'asservissement chez le citoyen, un moyen de domestication pour le pouvoir. Par ailleurs elle condamne la morale de l'intérêt, sans doute parce qu'elle la trouve basse et vulgaire, mais aussi parce que cette morale travaille pour l'Etat, alias pour Napoléon. Les amis de l'Empereur ne sont pas les siens ; les ennemis du Maître sont ses amis à elle : quand elle parle à mots couverts du siège de Saragosse, on voit que son cœur n'hésite pas, que toute sa sympathie va aux Espagnols.
En réponse, l'Empereur fait mettre au pilon le livre de V Allemagne, et exile définitivement l'auteur : à quoi bon? Il dit lui-mêm=î, en septembre 180i, au Grand Maître de l'Université : « Fontanes, savez-vous ce que j'admire le plus dans le monde? C'est l'impuissance de la force pour organiser quelque chose. Il n'y a que deux puissances dans le monde, le sabre et l'esprit... A la longue le sabre est toujours battu par l'esprit (1). » A coup sûr le livre, anéanti en France, paraissait en octobre 1813 à Londres, et chaque lecteur pouvait se poser cette question ci : Qui des deux avait raison, M.^" de Staèl en l'écrivant, ou Napoléon en essayant de le supprimer ?
Nous n'étudions ici que les idées morales du livre, surtout dans leur rapport avec la pratique : nous venons d'examiner la pohtique de M™® de Staël ; il n'y a plus à discuter que trois thèses principales : le patriotisme, la morale proprement dite et la religion. Sur son patriotisme, on peut différer d'avis. Laissons de côté la glorification des Allemands, qu'elle avait bien
(1) Lady Blexnerhassett, III, 375-376.
le droit d'estimer, ou même ses prophéties sur l'Allemagne, qui semblent maintenant une ironie: « Rien de grand ne s'y fera désormais que par l'impulsion libérale (1). » On peut lui reprocher une faute plus grave, parce que c'est une erreur d'observation : même dans son voyage de 1808, elle se croit toujours dans l'Allemagne qu'elle avait entrevue en 1803. En ennemie du sabre, elle ne tient pas compte du 14 octobre 1806 : elle ne comprend pas qu'après léna c'est une nouvelle Allemagne qui commence ; elle ne veut rien voir de la haine grandissant contre la France ; en Allemagne on commence à détester Napoléon : cela lui suffit pour éprouver une sympathie active envers le peuple allemand. Elle le voit, je ne dirai pas en beau, mais en douceâtre : pour peindre l'Allemagne, M°^® de Staél prend sur sa palette le rose tendre, le bleu azur, le vert Nil. Le premier chapitre ressemble au début d'une idylle : il est question d'âmes douces, de bonhomie, de désir bienveillant de plaire, d'amour du beau. Nous apprenons que les grands chemins sont bordés d'arbres fruitiers pour que le voyageur puisse se rafraîchir : il suffit, à Leipsick, qu'un propriétaire mette sur un pommier planté près d'une promenade publique, un écriteau demandant qu'on respecte ses pommes, pour qu'on n'en vole pas une seule ; et M"^^ de Staël a vu cet arbre « avec un sentiment de respect ». Elle nous apprend encore qu'on a la prévenance d'offrir gratuitement de la musique aux gens du peuple : « On a soin, presque partout, que, les jours de marché, il y ait des joueurs d'instruments à vent sur le balcon de l'Hôtel de Ville qui domine la place publique : les
(1) Œucres, II, 13.
paysans des environs participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. »
Voilà ce que M'"^ de Staël dit de l'Allemagne à la France, et, chose plus grave, voici ce qu'elle dit de la France à l'Allemagne : elle indique aux étrangers l'art de nous tenir tête partout, même sur le terrain mondain : « L'ascendant des manières des Français a préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de résister à cet ascendant : ce sont des habitudes et des mœurs très décidées. » S'il ne s'agissait que de vanité, la chose serait négligeable ; mais est-ce bien une Française qui pousse les Allemands à s'unir, à se fédérer, pour mieux nous résister ; qui leur vante « la grande puissance nationale qu'il importait tant de fonder au milieu des colosses européens » ? Ainsi, en même temps, M'"® de Staël conseillait à l'Allemagne de s'armer, de se cuirasser contre nous, et elle nous la présentait comme un type de Keepsake, comme cette Gretchen que rêve A. de Musset :
... Quelque ange pensif de candeur allemande : Une vierge en or fin d'un livre de légende... Dans ses doigts inquiets tourmentant une fleur, Le printemps sur la joue, et le ciel dans le cœur !
Jusqu'en 1840, nos penseurs ont regardé l'Allemagne à travers les lunettes bleutées de M°^- de Staël (1). Bien plus tard encore, l'opinion publique continuait à sommeiller sur la foi de ce livre. Ils étaient rares, les esprits avertis qui protestaient. On sera peut-être étonné de lire cette lettre écrite à George Sand, de La
(1) Texte, Revue d'histoire littéraire de la FranceAS'^S, p. 47 et suiv.
Haye, le 8 avril 1867, et signée : Barbes : « C'est la vieille devise des Teutons et des Goths que reprennent Bismarck et les siens : « Marchez au Midi ! » C'est bien le barbare qui menace de se précipiter sur nous ! Pauvre chère France ! Et nous avons été assez bétes, depuis M"^^ de Staël^ pour vanter les œuvres d'au delà du Rhin (1) ! » C'est à la lueur de 1870 que ce livre doit être lu par un Français soucieux de trouver même dans les livres anciens une utilité actuelle. N'est-il pas en droit de se dire que M"'® de Staël s'est trompée, et surtout qu'elle nous a trompés? C'est ce que pense un étranger, très bien renseigné, et fort impartial (2).
Il y a évidemment quelque chose entre la pensée de M'"^ de Staël et la nôtre. Nous ne sentons pas de même, surtout pour le patriotisme. Nous savons, nous, que le patriotisme joue dans la vie d'un peuple le même rôle que l'instinct de conservation pour l'individu ; nous savons donc qu'un peuple, dont le patriotisme fléchit, est malade, et que si le patriotisme disparaissait, ce serait, pour un peuple, comme le suicide pour l'individu. Mais M"^® de Staël n'a pas de patrie ; elle n^est plus Suissesse, et elle n'est pas encore Française ; c'est une cosmopolite. A cette époque-là, sa vraie patrie, c'est l'Europe, une Europe intellectuelle qu'elle a imaginée, une élite qui vit séparément dans chaque coin du continent, et qui est réunie par le seul culte de la vérité : « Il reste encore une chose vraiment belle et morale... c'est l'association de tous les hommes qui pensent, d'un bout de l'Europe à l'autre. Souvent ils n'ont entre eux aucune relation ; ils sont dispersés
(1) Planchut, Autour lie Nohant, p. 325.
(2) V. RoesEL, Histoire des relations littéraires entre la France et l'Allemagne, p. 158.
souvent à de grandes dislances l'un de l'autre ; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu'ils se reconnaissent. Ce n'est pas telle religion, telle opinion, tel genre d'éludés, c'est le culte de la vérité qui les réunit... tantôt ils étudient les langues de l'Orient pour y chercher l'histoire primitive de l'homme ; tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie ; enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine, et veulent lui conserver l'empire de la pensée (1). » La page est superbe, reconnaissons-le. M'"^ de Staël développe cette idée avec éloquence, parce qu'elle lui est toute personnelle : c'est elle, je crois bien, qui a inventé ce cosmopolitisme aristocratique, qu'elle définit ainsi dans un autre endroit : « Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux. » La pensée du reste est plus brillante que profonde ; j'aime mieux le mot de Pasteur : (( La science n'a pas de patrie, mais le savant en a une. »
Dans les meilleures parties de la philosophie de M°^® de Staël, il y a toujours un je ne sais quoi qui manque. Ainsi nous ne sommes pas entièrement satisfaits par le système de morale qu'elle a construit. Il est d'abord négatif. Avec raison elle établit très exactement la morale dont elle ne veut pas. Elle repousse les idées de Voltaire avec énergie, presque avec violence. Elle le blâme d'avoir flétri la seconde moitié du xviii^ siècle par « sa misérable et vaniteuse irréligion » (2). Elle lui reproche sa mauvaise humeur a contre toutes les
(1) Œuores. II, 223.
opinions philosophiques qui relèvent la dignité de l'homme;... il fit Candide, cet ouvrage d'une gaîté infernale, car il semble écrit par un être d'une autre nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon, ou comme un singe, des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun (1). » Elle se montre aussi sévère pour la morale de ses anciens amis ; elle a fini par découvrir que la philosophie des sensations menait à l'immoralité : c'est sur elle que s'appuient ceux que nous appellerions aujourd'hui des pornographes : « Ceux qui ont pu lire les ouvrages licencieux qui ont été publiés en France vers la fin du xvin^ siècle, attesteront que quand les auteurs de ces coupables écrits veulent s'appuyer d'une espèce de raisonnement, ils en appellent tous à l'influence du physique sur le moral ; ils rapportent aux sensations toutes les opinions les plus condamnables... Si la plupart des hommes corrompus se sont appuyés sur la philosophie matérialiste, lorsqu'ils ont voulu s'avilir méthodiquement et mettre leurs actions en théorie, c'est qu'ils croyaient, en soumettant l'àme aux sensations, se délivrer ainsi de la responsabihté de leur conduite... L'incrédulité dogmatique, c'est-à-dire celle qui révoque en doute tout ce qui n'est pas prouvé par les sensations, est la source de la grande ironie de l'homme envers lui-même : toute la déoradation morale vient de là (2). » Enfin elle écarte comme dangereuse, comme funeste, même la morale qui, s'élevant au-dessus de l'intérêt individuel, prétendrait se fonder sur l'intérêt national (3).
(1) Œuore.<<. H, 176.
^3) Troisième partie, chap. xiii.
LES IDÉES MORALES DE MADAME DE STAl-L
98 LES IDKRc; MORALES DE MADAME DE STAKL
Après avoir démoli les systèmes accrédités de son temps, M""' de Staël expose le sien : le but de la morale, c'est le développement intégral de tout notre être, de toutes nos facultés : il ne faut comprimer aucune de nos énergies, sous peine d'avilissement : il faut les faire coopérer à notre perfectionnement : « Tout ce qui tend à comprimer nos facultés e-t toujours une doctrine avilissante ; il faut les diriger vers le but sublime de l'existence, le perfectionnement moral ; mais ce n'est point par le suicide partiel de telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables de nous élever vers ce but ; nous n'avons pas trop de tons nos moyens pour nous en rapprocher ; et si le ciel avait accordé à l'homme plus de génie, il en aurait d'autant plus de vertu (1). » Dans cet effort vers le mieux, quel sera le critérium qui nous guidera, qui nous fera trouver le vrai bien ? C'est le sentiment, ou la conscience excitée par l'enthousiasme : « Le livre de la nature est contradictoire. Ton y voit les emblèmes du bien et du mal presque en égale proportion... Le ciel étoile nous apparaît comme les parois de la divinité ; mais tous les maux et tous les vices des hommes obscurcissent ces feux célestes. Une seule voix sans paroles, mais non pas sans harmonie, sans force, mais irrésistible, proclame un Dieu au fond de notre cœur : tout ce qui est vraiment beau dans l'homme naît de ce qu'il éprouve intérieurement et spontanément; toute action héroïque e>t inspirée par la liberté morale ; l'acte de se dévouer à la volonté divine, cet acte que toutes les sensations r-ombattent et que l'enthousiasme seul inspire, est si noble et si pur, que les anges eux-mêmes, vertueux
(1) Œuvre?, II, li.6.
par nature et sans obstacle, pourraient l'envier à l'homme (1). »
On voit le procédé : M"^^ de Staël érige en système général ses dispositions personnelles. C'est la théorie de son propre caractère qui lui semble le plus sur acheminement à la pratique de la vertu. L'auteur apparaît trop dans son livre. M'"^ de Staël n'y a pas mis que son talent : elle s'y est mise tout entière. Pour pouvoir étudier son système il faut donc l'éclairer par sa biographie. Sans cela on risquerait de ne rien comprendre, par exemple, à ses théories sur la femme, le féminisme et le mariage ; son hymne en l'honneur du jeune mari idéal est incompréhensible pour qui ne connaît pas son mariage secret avec John Rûcca(2).
Une morale aussi individuelle risquerait fort de plier au moindre souffle de la passion. M"^" de Staël en a si bien conscience qu elle essaye de l'étayer sur la religion dont elle la déclare inséparable. Elle finit même par proclamer en termes exprès « que la religion est le véritable fondement de la morale » (3). Sa philosophie religieuse est bâtie en partie sur la rais^)n : « Des despotes et des fanatiques ont essayé de défendre à la raison humaine l'examen de certains sujets, et toujours la raison s'est affranchie de ces injustes entraves (4). » Pourtant elle semble admettre une révélation, et elle repousse résolument avec Schlegel, son maître, toute idée d'évolution qui ferait partir l'humanité d'une animalité transformée (5).
Elle reconnaît qu'en somme le sentiment religieux, la
(h Œurres, II, i:--
(a) II. 2i:!, 212.