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melaDt sa mauvaise humeur. Loîd de là : elles traduisent très exactement la philosophie d'Edmond Schersr ; elles constituent le fonds de sa critique ; et quand il descend de la contemplation de notre société à l'examen particulier de nos écrivains el de leurs œuvres, il ne se montre ni plus bienveillant ni plus sympathique. Ses articles sur les romanciers et les poètes qui ont exercé le plus dlnfluence sur la jeune génération littéraire, sont de véritables réquisitoires. En 1866, il discute avec quelque estime la méthode de M. Taine. Mais, peu d'années plus tard, le même M. Taine l'exaspère, et il lui reproche, dans une énumération de procureur général, « le ton de la démonstration, l'abus de la formule, l'idée comme la phrase jetées dans un moule, des propositions que se chargent de prouver une foule de menus faits, l'absence de liberté, de souplesse, d'imprévu, de toutes les qualités, en un mot, qui constituent le charme». Balzac est un orateur, on ne saurait le nier ; mais cela n'empêche qu'il faille tout lui reprocher : « le manque d'esprit et de délicatesse, l'absence d'âme et de passion, l'abus des descriptions, la prédilection pour les corruptions sociales, un style à la fois laborieux et incolore ». Flaubert est un « artiste considérable », c'est vrai, et son Éducation senti* mentale « dépasse de toute la tête tous les romans du jour » ; et pourtant, c'est une œuvre dont le Litre n'est pas clair, qui manque d'unité, de décence
et de goût, un livre qui « impatiente parce qu'il est mal composé », qui « blesse parce qu'il méconnaît les sentiments et les habitudes de l'homme bien élevé », où Ton ne trouve rien « de drôle ni de piquant », et qui ne vous retient que « par la curiosité de voir un écrivain aussi fort aux prises avec une tâche aussi ingrate ».
Sévère déjà pour Flaubert, Scherer devient féroce pour Emile Zola. Il le trouve « le moins personnel des écrivains », n'ayant « ni dessin, ni couleur, ni relief, ni mouvement. Nous ne lui demandons pas, cela va sans dire, la distinction, la poésie, puisqu'il professe le dédain de ces choses; mais on ne rencontre pas davantage chez lui, ce qui cependant ne peut faire de mal à aucune prose, la vivacité, l'imagination, l'esprit, le mot heureux. . On n'y rencontre pas même les qualités dont l'auteur se pique, la charpente logique, le terme exact et le tour individuel. Tout y est terne sans y être pour cela très juste et très approprié. »
Théophile Gautier est « l'écrivain le plus étranger qui fut jamais à toute conception élevée de l'art aussi bien qu'à tout emploi viril de la plume ». Mais le plus maltraité de tous, je crois, c'est encore Baudelaire. On dirait que quand il parle de lui, Scherer voit rouge. Correct même quand il est malveillant, il s'oublie, il recourt presque aux gros mots : « Le terrible est-il épuisé, on arrive au dégoûtant. On peint les choses immondes. On s'y
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acharne, on s'y vautre. Mais cette pourriture ellemême pourrit ; cette décomposition engendre une décomposition encore plus fétide, jusqu'à ce qu'enfin il reste un je ne sais quoi qui n'a de nom en aucune langue. Voilà Baudelaire... Partout un esprit lourd et prétentieux, partout l'impuissance et le vide... Baudelaire est encore pire écrivain en prose qu'en vers... Il ne sait pas même la grammaire... Rien, chez lui, de sincère, de simple, d'humain. Se croyant très fort, parce qu'il était très corrompu, mais dans le fond un pur philistin. On lui en veut, au premier moment, parce qu'il a l'air de nous mystifier, et puis l'on s'aperçoit qu'il est surlort dupe de lui-même, Baudelaire est un signe, non pas de décadence dans les lettres, mais d'abaissement général dans les intelligences. Ce qui est grave, en effet, ce n'est pas qu'un homme se soit trouvé pour écrire quatre volumes comme les siens : c'est qu'un pareil homme ait un nom, qu'il ait ses admirateurs, voire ses disciples; c'est que nous le prenions au sérieux ; c'est que moi-même je sois là occupé à lui consacrer un article. »
Hé quoi! n'avais-je pas lu tout à l'heure — et cela était signé du même auteur — que la déconfiture de l'absolu est favorable à l'indulgence et que « la tolérance n'est nulle part mieux à sa place que dans un jugement sur l'art, parce que nulle part l'absolu n'est moins de mise que dans ce domaine »? Et qu'on n'allègue pas que, de l'époque où il assom-
mait ainsi Baudelaire à celle où il écrivait sa dernière préface, Edmond Scherer a changé : car, dans le volume même qui s'ouvre par les belles et sereines paroles que je viens de citer, je trouve le même poète maltraité, si possible, plus rudement encore : « Baudelaire, lui, n'a rien, ni le cœur, ni Tesprit, ni Tidée, ni le mot, ni la raison, ni la fantaisie, ni la verve, ni même la facture. Il est grotesque d'impuissance. » En réalité, Scherer changeait d'année en année, déposait ses convictions, instruisait à nouveau le procès de ses idées, développait ses doutes; mais son esprit littéraire ne changeait pas. Et ce* n'est pas avec son intelligence qu'il jugeait les écrits, c'est avec son caractère. A l'instant même où il venait d'écrire que l'absolu n'est pas de mise dans le domaine de l'art, il se rappelait que les œuvres d'art ne sont point indifférentes, qu'elles exercent une action sur ceux qui les lisent. Parfois le philosophe se demandait ce qu'on entend par un livre dangereux, « tout livre pouvant être tour à tour dangereux ou salutaire, selon la disposition de celui qui le lit » ; mais le moraliste lui répondait aussitôt qu'un livre qui blesse la décence et le goût est en tout cas toujours répréhensible ; et quand son analyse lui montrait que ces mots de décence et de goût ne peuvent avoir de sens qu'à condition qu'il y ait des absolus dont ils dépendent, il ne l'écoulait pas, car si sa raison le orçait à la négation abstraite, son caractère le
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faisait reculer devant les résultats pratiques de cette négation.
De même qu'on peut extraire des Études un tableau d'ensemble ou plutôt une sorte de philosophie de la littérature contemporaine, on y pourra recueillir les traits qui serviraient à tracer le profil de l'homme idéal que Scherer se proposait pour modèle. C'est « l'honnête homme », dans le sens qu'on donnait autrefois à cette expression : « celui qui, selon La Rochefoucauld, ne se pique de rien, et qui peut être amoureux comme un fou, mais non comme un sot » ; « celui qui, selon La Bruyère, lient le milieu entre l'habile, homme et l'homme de bien, qui agit simplement, naturellement, sans aucun tour, sans mille singularités, sans faste et sans affectation »; celui dont le chevalier de Méré disait que « l'esprit et l'honnêteté sont au-dessus de tout ». Si l'on cherche à compléter ces données par d'autres que nous fournira Scherer lui-même, on trouvera que cet homme s'est émancipé de quelques-unes des règles que lui imposaient les moralistes de l'ancien régime. Il a cessé de « se payer de mots », l'entraînement philosophique auquel il s'est soumis lui a appris certaines choses qu'ignoraient les La Bruyère et les La Rochefoucauld : entre autres, qu' « il n'y a que des faits et des enchaînements de faits », et que « le fait n'est que la conscience que nous en avons » ; en sorte
qu'il s'est habitué à « se définir lui-même un phénomène inconscient ». Mais cette liberté qu'il a acquise dans cette haute sphère où l'on se meut rarement ne l'empêche pas de rester, dans la pratique de la vie courante, un homme « comme il faut » et un homme de goût, relisant plus volontiers qu'il ne lit ; aimant les choses délicates et achevées ; « sensible à la force, mais plus encore peut-être à la perfection » ; jaloux de sa liberté et trop intelligent des nuances pour se prêter aux violences, aux crudités, aux brutalités ; soucieux de certaines règles de bienséance, qui n'ont peut-être pas un fondement plus solide que d'autres, mais qui embellissent la vie ; sachant que les absolus n'ont pas d'existence authentique et se pliant à leurs lois comme s'il y croyait; Thonnête homme du xvii* siècle, complété parce qu'il lui a plu d'admettre du xix% par plus de critique, par plus d'indépendance, par plus de philosophie. « II en est peutêtre encore une demi-douzaine de tels. »
Ce n'est pas beaucoup, à coup sûr, et il faudrait désespérer de l'humanité si le personnage que je viens d'esquisser était le type définitif et immuable de l'honnête homme. Mais, à côté de cet honnête homme du xvii" siècle, il y a l'honnête homme d'aujourd'hui, qui ne lui ressemble guère, et qui n'est pourtant pas, je crois, une « ganache ». Sans doute, il a perdu définitivement les croyances qui servaient de règle à l'autre, il le sait, il en a pris son parti ;
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mais, à les perdre, il a gagné de se délivrer de tout préjugé. La notion de Timpéralif catégorique lui échappe: il n'en fait pas moins le bien, par tradition, par habitude et par éducation. Il ne croit pas davantage aux absolus en esthétique qu'en morale: cela ne l'empêche pas de distinguer entre les œuvres durables, auxquelles il s'intéresse, et les autres, qu'il dédaigne. Tout en sachant que ridée qu'il se fait du Bien et celle qu'il se fait du Beau ne sont que des idées relatives, il n'y tient pas moins pour cela: seulement, il ne cherche pas à les imposer et s'applique à comprendre jusqu'aux manifestations de l'art qui s'en éloignent le plus. Un philosophe lui ayant enseigné que toute erreur contient une part de vérité, il a fait son profit de cet aphorisme, dont les conséquences sont nombreuses et de nature à rendre très indulgent. Du reste, erreur et vérité sont des mots qui, pour lui, n'ont pas un sens très précis ; il ne les emploie guère dans une réserve mentale qui les diminue beaucoup moins qu'il ne semble. Son intelligence s'est développée aux dépens de son caractère, c'est vrai ; mais elle lui enseignera bientôt que le caractère est aussi indispensable que l'intelligence, et il s'en fera un dont seul il connaîtra l'artificialité. Un trait par lequel il différera beaucoup de son prédécesseur, c'est qu'en art comme çn lettres il préférera peut-être la puissance h la délicatesse, précisément parce que la puissance est
la qualité qu'il lui serait le plus difficile d'obtenir, et se méfiera de la perfection, sachant trop bien combien de défauts elle cache et que les vrais chefs-d'œuvre ne sont jamais parfaits. Très éclectique dans ses goûts, il pourra aimer la corruption de Baudelaire sans être corrompu et estimera M. Zola malgré ses crudités. Ne croyez pas toutefois que la lecture des Fleurs du mal Tempêchera de goûter les chœurs A'Athalie^ et soyez sûrs que, quand même Molière, comme Ta démontré Scherer, versifiait mal, il aura toujours du plaisir à entendre le Misanthrope. Dans la vie, étant peu passionné, il sera d'un commerce facile ; et, quand il tiendra la plume du critique, il ne s'en servira pas comme d'une massue même contre ceux qui lui déplaisent le plus ; car il aura toujours ses sympathies et ses antipathies, l'intelligence pouvant tout pardonner, mais non tout faire aimer. Cet honnête homme-là, dont le portrait complet pourrait remplir beaucoup de pages, vaut peut-être bien l'autre. Il aurait agacé Edmond Scherer^ qui a eu toutes ses clairvoyances et n'a jamais pu se consoler de les avoir. C'est là son malheur, c'est de là que vient le malentendu qui lui a aliéné une notable partie de la génération actuelle. On n'a écouté, on n'a voulu écouter qu'une partie de ce qu'il disait. La sévérité de ses jugements a mis en méfiance, et cette méfiance, une fois excitée, a empêché de rendre justice à ses qualités, à l'amplitude de son intelligence,
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à la solidité de ses lectures et de ses connaissances, à Taisance avec laquelle il remuait les idées, à la loyauté de sa pensée, à TefTort constant et héroïque que représente le chemin parcouru de son point de départ à son point d'arrivée, à son œuvre enfin, qui a des défauts, qui manque de souplesse, de grâce et de charme, mais qui exprime une individualité puissante et noble, digne de figurer en bonne place dans la galerie de ceux qui ont illustré ou honoré la seconde moitié de ce siècle. Sans doute, à présent qu'Edmond Scherer n'est plus, on sera plus équitable : il fut de ceux que la mort grandit. On s'en apercevra ; beaucoup, qui de son vivant ne voyaient en lui qu'un réactionnaire de lettres et un esprit chagrin trop épris dupasse, reconnaîtront qu'il y a dans ses écrits plus de « modernité » qu'on ne pense et qu'à le relire on n'acquiert pas seulement quelques notions nouvelles, mais plus de tolérance, une méthode plus sûre et — ce qui est toujours un enrichissement précieux — une opinion plus juste sur la vraie portée de ces questions de morale auxquelles on reste trop volontiers étranger.
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M. Dumas jugé par lui-même. La mission moralisatrice qu'il se donoe. Ses certiludes. — L La question des rapports entre les sexes. Importance que M. Dumas donne à cette question. Il rétudic en psychologue: son procédé; et en moraliste : moyens qu'il indique pour la régler. — II. Ce qui diminue la portée morale de Toeuvre de M. Dumas: il n'étudie qu'une seule classe sociale ; petit nombre de ses personnages. — III. Signification des pièces de M. Dumas. Gomment il a été jugé par l'opinion courante. On le taxe d'immoralité ; cause principale de ce malentendu : M. Dumas et la religion. — Conclusion: impuissance de la morale indépendante.
« ... Je ne suis ni Dieu, ni apôtre, ni philosophe, nibateleur. Je suis quelqu'un qui passe, qui regarde, qui voit, qui sent, qui réfléchit, qui espère et qui dit ou écrit ce qui le frappe dans la forme la plus claire, la plus rapide, la plus propre à ce qu'il veut dire. Si le style n'est pas toujours irréprochable, la pensée est toujours d'une sincérité parfaite, car j'aimerais mieux labourer l'arpent de terre que le travail m'a donné que d'exprimer un mot qiio je ne penserais pas. Je blesse souvent ainsi des conventions reçues, des idées établies, les préjugés et le qu'endira-t-on dans lesquels la société vit tant bien que
mal, qu'elle ne veut pas se voir reprendre, parce qu'elle en a l'habitude et parce qu'elle a horreur du dérangement. Bref, j'écris pour ceux qui pensent comme moi. Inutile de combattre les opinions des autres; on parvient quelquefois à vaincre les gens dans une discussion, à les convaincre, jamais. Les opinions sont comme les clous ; plus on tape dessus, plus on les enfonce. Tout notre pouvoir se réduit à dire ce qui nous paraît être la vérité. Les hommes posent les chiffres et le temps fait la preuve. »
Ainsi parle, ainsi se juge M. Alexandre Dumas, dans cette curieuse préface du Fils naturel^ où il a voulu, semble-t-il, marquer lui-même son rôle dans le mouvement intellectuel de notre temps. Il y aurait peut-être beaucoup à ajouter à ces lignes qui neledéfmîssentpastout entier, il n'y aurait rien à en supprimer. Ce quelqu'un qui regarde et qui écrit est doué d'une âme délicate et compatissante; il possède la faculté, rare entre toutes, surtout parmi les hommes de lettres, de sortir de soi pour contempler les spectacles de l'humanité autrement qu'en observateur égoïste. Ayant donc éprouvé ce que j'appellerai la sensation du mal, c'est-à-dire ayant vibré au choc des frissons que le vice et la passion font courir sur la terre, il s'est donné la mission de découvrir les causes de ces ondes douloureuses et de les combattre dans la mesure du possible. (1 appartient à cette génération issue du
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romantisme, dont certains représentants ont poursuivi, en les rétrécissant, les traditions des maîtres de 1830, tandis que d'autres s'acheminaient vers le naturalisme, et que d'autres encore tombaient dans le scepticisme voltairien. M. Dumas n'a suivi aucune de ces directions que lui montraient ses contemporains : s'il avait plus d'esprit qu'Edmond About, il n'en avait ni la frivolité, ni rindiflférence ; d'autre part, un idéalisme naturel l'éloignait des fins et des procédés naturalistes ; enfin la théorie de l'art pour l'art répugnait à son tempérament plutôt actif qu'artiste. Il a donc fait son chemin tout seul, loin des coteries, loin des écoles, favorisé d'ailleurs par un succès rapide, qui lui a permis de développer et d'affirmer librement sa personnalité. Lorsqu'il écrivait la Dame aux camélias, il obéissait simplement à un instinct ; et, si ce premier ouvrage renferme déjà, comme à l'état d'esquisses, ses thèses futures, il ne voyait pas encore que ces thèses détermineraient et limiteraient son activité. Plus tard, ses aspirations se précisèrent, et, dans la préface que j'ai déjà citée, il put les résumer en ces termes, aussi parfaitement nets que complètement exclusifs: « Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l'idéal, l'utile en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte » (1868), Dans la suite, il s'en est tenu strictement à cette formule: ses préfaces, ses pamphlets, ses brochures, ses pièces s'accordent à poursuivre le but
qu'il s'était lui-même assigné. On peut discuter leurs tendances, on peut se demander si M. Dumas a toujours vu juste, si sa perfectibilité et sa moralisation particulières ne sont pas contestables, s'il n apas fait unpeulargelapartduparadoxe,silasociété qu'il rêve vaudrait beaucoup mieux que celle qu'il condamne, si plusieurs de ses idées n'eurent pas leur source dans quelques dispositions un peu morbides de son être. Mais aucun doute ne saurait subsister,rauteur s'étant chargé de le lever lui-même, sur l'idée qu'il se fait de la littérature et du théâtre, de leur rôle et de leurs fins. Seul peut-être parmi ses contemporains, M. Dumas croit à la perfectibilité des hommes ; seul, il y croit comme à un dogme qu'aucun doute ne doit effleurer ; seul, il croit que la littérature est l'outil nécessaire et précieux de cette perfectibilité; seul, enfin, il a assez confiance en son jugement, en sa conscience, en ses forces pour indiquer avec énergie et précision les conditions de cette perfectibilité. Il est, pour lui emprunter une expression de X Homme- femme j « celui qui sait », et il eatend apporter la bonne parole à « ceux qui ne savent pas ». Une telle certitude l'a fait souvent accuser d'orgueil. A tort, nous semble-t il. M. Dumas n'a point une idée exagérée de son talent ou de son génie ; il parle de ses œuvres avec modestie, avec une modestie qui n'est pas feinte, avec une modestie bien réellement modeste. Mais il est sûr de sa conscience ; il estime qu'elle ne saurait le trom-
per ; il adopte sans hésitation les jugements qu'elle lui dicte sur les plus graves problèmes: ses personnages de prédilection, ceux par lesquels il se fait représenter dans ses pièces, Aristide Fressard, M°' Aubray, etc., prennent toujours une décision immédiate, qui est toujours la bonne, cela va de soi. C'est là une disposition très heureuse pour un moraliste, et, j'ose dire, une disposition sans laquelle ses leçons seraient inefficaces. La première condilion, quand on se propose de travailler à la « plusvalue de Thumanité », c'est de bien savoir ce qu'on veut. Cette première condition, M. Dumas la réalise pleinement. Aussi n'est-il point difficile au critique qui l'étudié de saisir ses vues et de les dégager.
Ce qui frappe avant tout dans Tœuvre de M. Dumas, c'est la part énorme, disproportionnée, exclusive qu'il fait, je ne dirai pas à l'amour, mais à la question des rapports entre les sexes. On dirait qu'en observant le monde, il n'y a vu que deux groupes ennemis : les hommes, les femmes, se haïssant d'instinct, mais trompés par une illusion d'amour, entraînés par elle à se donner les uns aux autres des sensations qui les laissent ensuite, dans la satiété qui succède à la possession, plus remplis de haine, gonflés de passions mauvaises
de bas instincts, toujours prêts d'ailleurs à compromettre par leurs écarts le bon ordre et la tranquillité de la société. Sans doute, nous avons à compter avec quelques autres problèmes, Targent, la propriété, la question sociale, etc. Mais ces problèmes sont de second ordre relativement au premier, auquel ils peuvent toujours se ramener en dernière analyse (voir la Quesimi d'argent). Quelque universelle, immédiate, menaçante que paraisse, par exemple, la question sociale, M. Dumas croira toujours que la question des rapports entre les sexes est plus universelle encore, plus immédiate, plus menaçante. Elle existe à tous les degrés de réchelle sociale: elle joue ou a joué un rôle dans la vie de chacun, peu de familles ont échappé à ses ravages; elle est un danger national aussi bien qu'un danger privé. Elle est la question qui se pose au-dessus des autres, à laquelle nul n'échappe, qui attire l'attention du psychologue et accapare l'activité du moraliste.
En effet, c'est à la fois en psychologue et en moraliste que M. Dumas aborde la question; en d'autres termes, il l'étudié, d'abord en elle-même, puis au point de vue de ses conséquences sociales.
Comme psychologue, il ne procède point en analyste, il ne décompose pas les actes pour remonter aux mobiles, il ne se complaît pas dans l'étude de certains états d'âme plus ou moins particuliers. Il procède, au contraire, parsynthèse, en voyant mys-
tique plutôt qu'en observateur. Son œil illuminé distingue mal les individus séparés par des nuances infinies. Il voit P homme et la femme :V\ïOïùvci(t, oisif ou occupé, a la mission de conduire Tespèce dans la voie un peu mystérieuse du progrès ; cette mission, il ne peut Taccomplir qu'avec Taide de la femme, à condition que celle-ci le seconde par la maternité, acceptée avec toutes ses charges. L'amour bien compris, c'est-à-dire celui qui repose sur le sentiment et sur le devoir, favorise la poursuite du progrès ; Tamour mal compris, c'est-à-dire celui qui recherche la sensation, en éloigne. La recherche de la sensation est le mal le plus dangereux qui menace les hommes et les femmes : hommes et femmes, une fois qu'ils en ont goûté, et à moins qu'ils ne la réglementent par le mariage en vue de leurs fins supérieures, sont exclus du Paradis, comme leurs premiers parents sitôt qu'ils eurent touché au fruit défendu. Ils sont devenus les esclaves de la luxure. Or, dans l'imagination de M. Dumas qui contemple leurs débordements, voici que grandit la luxure: elle prend une forme fantastique, elle devient énorme, monstrueuse, tandis que, pour la décrire, le dramaturge cherche des images apocalyptiques: « Cette bête était semblable à un léopard, ses pieds étaient comme des pieds d'ours, sa gueule comme la gueule d'an lion, et le dragon ni donnait sa force. Et cette bête était vêtue de pourpre et d'écarlate, elle était parée d'or, de
pierres précieuses et de perles, elle tenait en ses mains blanches comme du lait un veau d'or plein des abominations et des impuretés de Babylone, de Sodome et de Lesbos... » (Lettre à M. Cuvillier-Fleury.) — A un moment de sa carrière, M. Dumas a été positivement hanté par la Bête, il ne voyait plus qu'elle, son fantôme démesuré lui cachait le monde, il se donnait la mission de la combattre, il l'attaquait avec des allures de saint Georges terrassant le dragon. C'est le moment où il écrivit la Princesse Georges ^ C Homme Femme, la Femme de Claude ; il semblait alors incliner vers une sorte de symbolisme mystique, il se faisait le prêtre d'un culte négatif, il sapait un /eaud'or dont la divinité l'effrayait. Le psychologue faillit disparaître dans le visionnaire.
Le moraliste l'aurait toujours retenu: car ces deux êtres différents, le psychologue et le moraliste, logés pourtant dans la même âme, ne s'accordent pas toujours. Le premier peut avoir des velléités mystiques, des caprices de métaphysicien ; le second demeure précis, ne perd jamais de vue l'objet qu'il poursuit, sait toujours ce qu'il veut. Il connaît la bête, lui aussi ; mais il ne s'attarde pas à contempler ses formes monstrueuses, il ne se laisse point effrayer du bruit de ses mâchoires. Ce qui le préoccupe, ce sont les ravages qu'elle fait dans le monde ; il s'intéresse à ses victimes, il voudrait leur enseigner le moyen de l'éviter, il avertit les gens que
certaines conditions attirent la bête, il demande à la société d'intervenir et de se dresser contre elle. Le moraliste, sans doute, reste dans les mêmes eaux que le psychologue ; mais il y nage autrement. Il ne songe toujours qu'à cette unique question des rapports entre les sexes ; mais il se dégage de la hantise de la luxure, il abandonne ses images d'Ézéchiel, et, s'en prenant aux lois, il les discute, il les renverse, il les réforme. Les lois, telles que l'humanité les accepte, en somme, depuis que nous connaissons son histoire, lui paraissent abominables. Faites par les forts, elles les protègent seuls contre les faibles: ce sont elles qui permettent à Thomme, qui n'ignore rien, de séduire, sans s'exposer à aucun embarras, la pauvre fille innocente ; elles qui permettent au mari de tromper sa femme et, à Toccasion, de lui dévorer sa dot, sans qu'elle puisse demander davantage qu^une séparation de corps et de biens qui la condamne à la solitude et à la stérilité (c'était du moins le cas avant la loi su rie divorce); elles qui ne font rien, absolument rien, pour le fruit des amours illégitimes. Et les usages sont plus cruels encore : ils font peser sur le bâtard une réprobation qui le suit toute sa vie ; ils condamnent sans examen la femme séparée ; ils s'opposent à la réhabilitation de celle qui a une fois péché, quelques soient ses excuses et son repentir. En sorte que les lois et les usages se trouvent d'accord pour favoriser le règne de la bête et jettent dans
sa gueule ouverte les corps et les âmes qu'elle broie. L'insuffisance du Code éclate à chaque article: les bons notaires, comme Fressard et Galanson, le savent bien ; les honnêtes femmes, comme la princesse Georges ou Francillon, en sont poussées au désespoir ; les hommes énergiques, comme Claude Ruper, au crime. La société n'a rien trouvé pour défendre l'innocent contre le coupable : tout ce qu'elle peut faire, c'est de le laisser s'armer du revolver ou du vitriol, c'est de l'acquitter quand il s'est fait justice. Et M. Dumas, qui constate le mal, qui même, avec son imagination dramatique, le grossit, croit à la facilité des remèdes : ce sera le divorce, ce sera la recherche de la paternité... On lui a déjà donné le divorce et il a pu constater que les crimes passionnels n'en sont guère moins nombreux : aujourd'hui, comme avantlaloi de M. Naquet, Claude Ruper tuerait Césarine et le jury Tacquitterait. Et je ne sais si une loi, même excellente, sur la recherche de la paternité, changerait beaucoup la situation de Jacques, le fils natureL Peut-être bien que, dans cette partie de son œuvre, le moraliste n'écoute pas assez le psychologue: il sait, celui-ci, que la passion est éternelle; qu'aucun article du Code ne met à l'abri de ses ravages ; que la jeune fille séduite, si elle est éprise, ne demandera pas aux magistrats d'imposer son enfant au misérable qui l'a rendue mère; que le mari trompé, pour peu qu'il soit amoureux et violent, ira chez l'armurier plutôt que
chez le procureur de la République; que l'épouse malheureuse ne se résignera pas toujours au divorce et, dans bien des cas, préférera dévorer ses larmes; il sait enfin que la loi n'est pas une cuirasse contre les griffes ni contre les dents de la bête, et que la sagesse des législateurs ne trouvera jamais que des palliatifs insuffisants contre les malheurs qu'entasse la sensualité... M. Dumas répliquera que tout cela est juste, qu'il le sait, que cependant la loi doit faire tout ce qu'elle peut pour lutter contre le monstre, et que, si les hommes ne savent pas ou ne veulent pas se servir des armes qu'elle leur fournit, c'est tant pis pour eux. Et il aura raison. Mais on n'en sera pas plus avancé.
De même qu'il ne se préoccupe guère que d'une seule question, M. Dumas ne s'attache à décrire que les mœurs de la classe particulière de la société dans laquelle cette question se pose le plus fréquemment et dans toute sa puissance. Ne songeant qu'à l'amour (qu'il me soit permis d'employer ce mot puisqu'on sait à présent le sens spécial que lui donne M. Dumas), il n'observera, il ne créera, il ne fera manœuvrer que des personnages qui, grâce à leur tempérament et à leur situation, peuvent consacrer tout leur temps à l'amour. Ses héros
sont toujours riches, à moins qu'ils ne se soient ruinés ; ils appartiennent soit à lanoblesse,soitàia bonne bourgeoisie; dans des cas fort rares seulement, ils sont des parvenus. On n'a pas manqué de lui reprocher cet exclusivisme ;on lui a demandé pourquoi sa galerie était prise toute entière dans les classes supérieures. 11 a répondu qu'il composait ses pièces pour démontrer des vérités générales, c'est-à-dire vraies pour tout le monde; que les pauvres ont les mêmes défauts que les riches, car, quand il y a du vin dans le haut d'une bouteille, on peut être bien sûr qu'il y en a dans le bas... Ce raisonnement, je Tavoue, quoique spécieux, ne me convainct pas. Il est vrai que, quand il y a du via dans le haut d'une bouteille, il y en a dans le bas. Mais la société n'est pas une bouteille, l'humanité n'est pas un liquide et, CjQmme on dit, comparaison n'est pas raison. Les observations de M. Dumas,je veux bien le croire, sont justes, tant qu'elles portent sur une certaine catégorie d'êtres. Elles ne sauraient s'appliquer à tout le monde. En dehors de leur cercle, il y a d'abord toute la foule des hommes et desfemmes qui, absorbéspar le besoin, neconsacrent à l'amour et à la Bête qu'une part minime de leurs pensées ; il y a ensuite le groupe, moins nombreux sans doute, mais plus considérable que les romanciers ne le croient, de ceux et de celles qui, soit par froideur naturelle, soit par habitude d'éducation, çoitpar \olonté réfléchie, ont réglé leurs désirs,
domplé la Bête, accepté une fois pour toutes, flèrement ou docilement, en âmes supérieures ou en âmes passives, le frein des usages imparfaits et des lois insuffisantes. Hé ! oui, c'est vrai, il y a beaucoup de jeunes filles que perdent de grossiers séducteurs; il y a beaucoup de jeunes gens qui ne prennent aucun souci des malheureux êtres qu'ils ont jetés dans la vie ; il y a beaucoup de ménages que dissolvent les débordements du mari ou ceux de la femme. Mais il y a encore plus de jeunes filles pures, de jeunes gens consciencieux, d'épouses honnêtes, peut être même de maris respectueux de leurs engagements ; en d'autres termes, s'il y a beaucoup d'enfants naturels et de filles séduites que sauverait une loi sur la recherche de la paternité, s'il y a beaucoup de couples auxquels la loi sur le divorce a rendu la possibilité du bonheur, il y en a encore davantage qui naissent, qui vivent, qui aiment, qui se marient et qui ont des enfants sans avoir nul besoin de recourir au Code pour régulariser leurs affaires de cœur. Or, l'existence de cette majorité que M. Dumas paraît ignorer suffit à réduire énormément l'importance de la question à laquelle il se voue exclusivement, enlève à la Bête ses apparences apocalyptiques, laisse l'espace ouvert à beaucoup d'autres problèmes, et, sans d'ailleurs diminuer en rien la haute valeur de pièces comme le Demi - Monde, însURe les critiques de ceux qui lui reprochent de s'en tenir àun groupe restreint
de riiumanité, à un groupe qui n*estpas rbumanité, qui ne la représente pas, qui n'occupe dans le monde et dans la société qu'une place après tout bien étroite.
Ce n'est pas seulement le groupe social dans lequel M. Dumas prend ses personnages qui ne représente pas, comme il le voudrait, la société : ses personnages eux-mêmes, marqués chacun au sceau de sa puissante individualité, ne donnent qu'une faible idée de la variété humaine. Ils sont peu nombreux ; on les retrouve toujours les mêmes, sous des noms différents, à travers des aventures différentes. Nous pourrions presque les compter. 11 y a:
1** V honnête fernme^ c'est-à-dire la femme qui ne veut appartenirqu'àunseul homme, nourriret élever, au prix de n'importe quels sacrifices, les enfants (le plus nombreux possible) qu'elle a eus de lui. Elle peut avoir commis une faute par ignorance ou par amour, par amour vrai, s'entend, par cet amour « qui excuse tout » et qui réhabilite celles qui l'éprouvent, fussent-elles des Marguerite Gautier. Mais elle s'en relèvera par toute une vie d'abnégation. Elle peut aussin'enavoircommis aucune. Elle peut être irréprochable et fière, comme la princesse Georges, ou un peu pédante et trop précheresse, comme M'"*' Aubray. Son lot sera d'être honnête malgré tout, de souffrir des fautes des autres, de les comprendre, de les pardonner et, à l'occasion, de les réparer.
2* L'honnête homme mêlé aicx passions^ c'est-àdire l'homme entre trente et quarante-cinq ans, ayant vécu, connaissantle plaisir, sachantoùil faut le trouver, capable de sentiment, guidé par une conscience droite, simple et catégorique, voulant bien jouer avecla Bête, mais non pas se laisser dévorer par elle. C'est lui qui empêche le naïf de tomber dans les pièges des impurs, qui réconcilie les femmes avec leurs maris, qui songe un peu au mariage et attend pour s'y décider tout à fait une jeune fille qui réunit ces quatre qualités: bonté, santé, honnêteté, gaieté, « le carré de Thypothénuse conjugale, » qui épouse volontiers une personne compromise injustement ou même justement, pourvu que sa faute soit unique et expiée, et qui tuera sa femme quand elle sera indigne de lui, sans une seconde d'hésitation.
3* L'honnête homme en dehors des passions^ c'est-à-dire celui qui a les sens trop paresseux ou le cœur trop fatigué pour être un protagoniste : aussi reste-t-il en dehors du drame : il se contente de s'y promener en moralisant ; il ressemble au chœur antique et aux Desgenais ; cependant, il a quelque chance d'unir, à la fin, sa philosophie à une vertu réparable.
4° Le vibrion-mâle , l'homme de plaisir, l'homme à femmes, le don Juan vulgaire, incapable d'amour véritable, dépourvu de conscience, dénué de scrupules, qui séduit les jeunes filles, abandonne ses
enfants, trompe sa femme, se ruine avec des prostituées, tout cela sans même songer qu'il fait mal, en accomplissant simplement ses fonctions naturelles de ferment corrupteur.
5* Le vibrion-femelle , la femme qui correspond au type précédent et le complète. C'est la courtisane, c'est la « femme de rue », qui peut s'égarer au foyer, le corrompre et le renverser. Elle peut être une intrigante perâde, comme la fausse baronne Suzanne d'Ange, que les fatalités de sa vie ont enfermée dans un cercle inférieur, et qui, malgré ses ruses, a peu de chances d'en sortir. Mais elle peut être aussi un être fatal, une incarnation de la Bête, puissante, irrésistible comme une force de la nature, semant des ruines autour d'elle, dévorant la cervelle et le cœur des hommes de génie, comme Claude Ruper ou Pierre Clemenceau, que le hasard a placés sur son chemin. Elle finit mal, celle-là; elle doit mal finir. Point de pitié pour elle : « Ce n'est pas la femme, ce n'est même pas une femme ; elle n'est pas dans la conception divine, elle est purement animale ; c'est la guenon du pays de Nod, c'est la femelle de Caïn : — tue-la ! »
6** La jeune fille honnête difficile à marier, soit parce qu'elle est pauvre, soit parce qu'elle est déclassée, soit parce qu'elle est victime d'une calomnie. Elle a parfois des apparences qui font qu'on s'en méfie, mais ces apparences sont trompeuses, et, si même son éducation a été un peu négligéCi
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die sera une excellente femme pour un honnête homme.
Je crois que bien pendes personnages importants de M. Dumas resteraient en dehors de ces cadres.] Et Ton reconnaîtra pourtant qu'ils n'enferment qu'une très petite partie de la réalité. Vous et moi, nous connaissons beaucoup d'honnêtes gens qui ne ressemblent par aucun trait à ceux que nous venons de voir en scène, et que tache toujours, si j'ose dire, une conscience trop claire de leur honnêteté. Nous connaissons des femmes si honnêtes qu'elles nej^ doutent même pas qu'elles le sont, au lieu que celles de M. Dumas ont l'air d'y penser tellement, que cela seul suffit à les ternir- Nous connaissons des hommes laborieux et simple^ qui se préoccupent d'autres problèmes que de ceux de la Bête. Nous connaissons des jeunes filles qui seront probablement des épouses excellentes et de bonnes mères, sans avoir la naïveté savante de M^*" Marcelle ou de JP' Hackendorf ; nous connaissons, en deux mots, une foule de gens, très différents tes uns des autres, qui restent complètement en dehors de la classification de M. Dumas. M. Dumas nous dira qu'il n'a pas eu l'intention de faire entrer le monde entier dans son théâtre. Soit. Mais il s'agit de savoir s'il n'a pas laissé une trop grande part du monde en dehors de son univers spécial et si les problèmes auxquels il s'est consacré ne se présentent pas tout autrement selon qu'on les rapporte à un petitnombre
de types enfermés dans une classe particulière, qui suffirait tout au plus à mettre un peu d'animation au Bois, à l'heure à la mode, dans les théâtres du boulevard, sur trois ou quatre plages de choix, au vernissage et au Grand-Prix, — ou à la société dans son ensemble, avec les innombrables variétés d'hommes et de femmes qu'elle comporte. Un moraliste qui juge l'humanité par ceux de ses représentants qui font graviter toute leur existence autour de l'amour, ou plus exactement autour de Térotisme, c'est à peu près comme un économiste qui voudrait juger de la production agricole d'un pays par ses campagnes d'agrément, ou comme un général qui jugerait de son armée par le déserteur. Ils exécutent cette figure de rhétorique, dont j'ai oublié le nom, qui consiste à prendre la partie pour le tout, et qui, lorsqu'on la transporte ainsi hors du domaine de la grammaire, conduit à de dangereuses erreurs.
Je parle ainsi parce que je cherche à marquer la partie pratique des idées de M. Dumas, comme il l'a fait lui-même dans une de ses pièces. Ce n'est point à dire que je refuse d'en admirer la loyauté, la sincérité, lanoblesse et la bonté, comme j'admire le talent souverain qu'il a déployé pour les mettre en œuvre. Loin de là : si je m'en tenais à mes seules
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impressions je n'aurais pas écrit une ligne de ce qui précède, car il y en a peu, parmi les écrivains contemporains, qu'il me soit plus agréable de lire ou d'écouter ; il y en a peu qui me fassent réfléchir davantage ; il y en a peu qui m'inspirent une sympathie plus respectueuse. Je m'efforce donc de me dégager de moi-même. Cherchant à mesurer l'influence que M. Dumas a pu exercer sur les mœurs, je me demande encore comment il a été jugé par l'opinion courante. Et qu'est-ce que je trouve?C*est qu'à propos de toutes ses pièces, il a été taxé àHmmoralité y soit par la censure, soit par la critique, soit par le public, et le plus souvent, par tous les trois ! Voilà qui suffit à montrer combien les critiques que je viens de présenter sont fondées, et voilà qui est un triste malentendu. Immoral, lui qui ne songe qu'à faire avancer le règne de la justice, lui dont chaque œuvre est un effort vers le bien, lui dont la pensée unique est d'adoucir la passion et de transformer le plaisir en vertu, — quelle erreur et quelle injure !... Mais ici, des malins hochent la tête et insinuent que, si M. Dumas paraît immoral, c'est qu'il n'est peut-être bien qu'un faiseur de paradoxes, qui s'amuse à étonner le monde sans croire un mot de ce qu'il dit. Erreur et injure encore, injure qui serait cruelle si elle n'était absurde : car la bonne foi de M.Dumas éclate dans tous ses écrits, si lumineuse qu'il faut être aveugle pour en douter. Et je me trouve en présence de ce phénomène unique, d'un
écrivain dont tout le monde reconnaît le talent et dont la plus grande partie du public méconnaît les intentions, d'un moraliste qui méprise la littérature et qui n'a, en somme, qu'un succès d'homme de lettres, d'un penseur qui a raison, toujours raison, trop raison, et qu'on n'écoute pas, d'un esprit sincère entre tous dont tous persistent à se méfier. Quelles sont donc les causes de ce malentendu ?
Il en est une que nous avons déjà indiquée : c'est l'étroitesse des cadres de M. Dumas. Un philosophe qui met en scène des courtisanes et des hommes de plaisir, qui invente le Demi-monde, l'Ami des femmes, et M. Alphonse, ne paraîtra jamais tout à fait sérieux à des hommes de travail : les peintres du vice inspireront toujours méfiance aux défenseurs attitrés de la vertu, qui fuiront leur alliance ; les honnêtes gens d'instinct auront mille peines à comprendre qu'on se préoccupe si fort du divorce, de la recherche de la paternité et de la réhabilitation des filles déchues, quand on veut bien sincèrement extirper du monde la luxure et la sensualité ; le grand public, enfin, préférera longtemps encore à ceux qui rêvent de réformer les lois ceux qui s'appliquent simplement à leur obéir.
Mais ce malentendu a encore une autre cause, plus générale à la fois et plus profonde : dans l'esprit comme dans la conscience de la grande majorité des hommes d'aujourd'hui, la morale est inséparable de la métaphysique, disent les lettrés comme
M. Brunetière, de la religion, disent les simples. Une foi religieuse, ramenant la loi à des origines surnaturelles et relayant sur des promesses de récompenses ou de peines pour la vie future, apparaît comme le fondement et la sanction nécessaires de la morale. Celte conception va se relâchant de siècle en siècle, mais elle existe encore: aux commandements précis du Décalogue on en substitue peu à peu de plus larges et de plus vagues, mais sans cesser de les affirmer divins; à Tenfer terrible du moyen âge a succédé un enfer atténué, où les tortures physiques sont remplacées par les angoisses du repentir, perspective infiniment moins effrayante, et dont la théologie protestante travaille encore à diminuer Teffroi; mais Tidée d'une seconde vie, dont nos actes durant celle-ci déterminent la nature, est toujours enracinée en nous. A vrai dire, quelques sages, quelques philosophes bienveillants et paternes, vont répétant qu'il faut aimer le bien pour le bien, qu'il renferme en soi-même sa récompense, que d'ailleurs il doit être désinti^ressé et se passer de récompense, que les ordres de notre conscience en sont la sanction suffisante, qu'ils viennent du monde surnaturel ou d'habitudes séculaires. Mais d'autres leur répondent que ce sont là des phrases creuses et qu'il s'agit de savoir pourquoi le bien est le bien. Et ceux-ci ne sont, au fond, guère moins philosophes que ceux-là. Les plus rigoureux, les plus avisés explorent leur rai-
son pour y chercher, à défaut de révélatioa, un principe. Schopenhauer, nous l'avons vu, en a trouvé un, que même il a mis en latin pour lui donner plus d'autorité: A^^?/?m^m lœde^ imo omnes^ quantum potes juva. Mais un principe pratique ne saurait être accepté comme un axiome. Pourquoi celui-ci vaut-il mieux qu'un autre? Pourquoi faut-il éviter de nuire à son prochain et le servir autant qu'on peut? Une voix répond aussitôt : « Pour qu'il en agisse de même envers vous. » Nous voici donc dans la pire des morales, celle de l'intérêt, qui n'est qu'un calcul. Cependant, aux questions pressantes de l'âme en peine, qui, en morale comme en toutes choses, veut remonter des eflets aux causes, des principes à leur origine, il n'y a nulle aulre réponse, sauf celle-ci : « Parce que Dieu le veut. »
Or, cette réponse qui ne fait peut-être que reculer le problème, mais qui le recule jusqu'à des régions que la pensée ne peut dépasser, M. Dumas ne veut pas l'écouter. Il accepte la Bible, c'est vrai, — en se réservant d'ailleurs le droit de l'interpréter à sa guise, et avec des restrictions qui en diminuent l'autorité de tout à rien : « Nous acceptons la Bible, n'est-ce pas? dit-il dans Y Homme-Femme, Si ce n'est pas pour la science le livre irréfutable, comme tradition historique, c'est du moins le livre qui remonte le plus haut, c'est le plus^wr, et, en tout cas, comme tradition morale, religieuse, divine et
fonctionnelle de l'homme et de la femme, c'est le plus complet... » On reconnaîtra que, malgré le mot divin qui s'est fourvoyé là, la Bible se trouve ainsi réduite à des proportions tout à fait humaines. Elle n'est plus qu'un peu supérieure au Code pénal, et tel de ses livres, celui de Ruth par exemple, pourrait sembler moins concluant, moins didactique, moins moral enfin que les Idées de Af"* Aubray ou la Visite ûfeA^oc^^. Bientôtd'ailleurs,non content d'enlever son caractère sacré au livre de la révélation, M. Dumas repoussera le révélateur : en eflet, quoique la tournure mystique de son esprit le retienne sur la voie de Tathéisme, il ne tardera pas à s'en prendre à Dieu même de notre ignorance et de nos erreurs; et dans la préface de Monsieur Alphonse, il paraphrase avec une éloquence entraînante, en précisant mieux leur sens, les beaux vers d'Alfred de Vigny :
... Le juste opposera le dédain à Tabsence, Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la divinité.
« L'humanité a eu beau, depuis des milliers d'années, s'écrie-t-il, prêter à un être abstrait, qu'elle a appelé Dieu, toutes les qualités et toutes les forces que pouvaient lui susciter son imagination et son infinité; elle a eu beau, dans ses douleurs, supplier ce Dieu de lui venir en aide, il ne s'est jamais laissé attendrir ; elle a en vain déclaré qu'il était partout, il ne s'est laissé voir nulle part ; dès
qu'elle croyait l'avoir trouvé, il lui apparaissait autrement, se manifestant toujours par des rigueurs nouvelles. Va-t-elle éternellement adresser des prières stériles et maintenir une obéissance onéreuse à ce Dieu incessamment modifiable, sans miséricorde et sans confiance? » « Il nous abandonne sur la terre, dira-t-elle, à nos risques et périls, sans autres ressources que notre labeur incessant, sans autre indication que des phénomènes dont la cause et la fin nous restent inconnus; soit! chacun pour soi. Que ce Dieu, s'il existe, garde son secret, qu'il se cache dans son éternité, derrière son ciel impénétrable ; quant à nous, tirons le meilleur parti possible de ce domaine terrestre qu'il ne peut pas nous reprendre et qu'il nous a fait payer si cher... »
L'humanité poursuit son raisonnement, et les corollaires qu'elle en tire inquiètent M. Dumas; mais ne sont-ils pas tous d'une logique rigoureuse ?... Qui donc arrêterait la raison une fois qu'on lui a lâché les rênes?...
Plus encore que Dieu, auquel il croit tant bien que mal, en reconnaissant d'ailleurs sans se faire prier que « cela ne prouve rien », M. Dumas se méfie de ses ministres officiels. La seule autorité ecclésiastique sur laquelle il s'appuie une fois, c'est celle de Mï'Bauër (préface des Idées de ^Mw6ray),etpeutêtre n'est-elle pas de premier choix. En revanche, à deux ou trois reprises, il parle assez irrévéren-
cieusement des prêtres. Il évite d'en mettre un seul dans ses pièces : il leur préfère les notaires, qui deviennent des espèces de confesseurs laïques, très sages , pénétrés des insuffisances du Code, habiles à y suppléer par leur finesse personnelle, et qui ont cet avantage signalé de pouvoir rencontrer au bal de rOpéra les femmes de leurs clients, affolées de jalousie {Francillon). Cette hostilité voltairienne, ce parti pris laïque, accentuent encore son attitude d'absolue indépendance vis-à-vis de la religion: car, si beaucoup de gens ne conçoivent pas la morale sans la religion, il en est beaucoup aussi — nous avouerions presque être du nombre — qui ne peuvent concevoir la religion sans rÉglise. Les uns comme les autres suspectent les leçons de M. Dumas, et se refusent à voir en lui autre chose qu'un corrupteur.
11 se trouve donc qu'avec les meilleures intentions du monde, dans un grand et loyal effort tenté contre la corruption sociale, M. Dumas a détruit la pyramide que forment, avec les croyances morales, les croyances religieuses et l'obéissance au collège chargé d'en maintenir la lettre et d'en modifier l'esprit selon les besoins des temps. Or, c'est seulement à condition d'être complète que cette pyramide est capable d'arrêter le flot montant delà sensualité et de la perversion. L'humaité ne prête qu'une attention distraite à la voix de la raison, qu'elle sait changeante et faible. Il lui faut des affirmations supérieures qui la prennent aussi par l'ima-
gination, par le cœur, par les sens, et qui, fécondes en promesses vraies ou fausses, apaisent son désir d'Infini. Un écrivain, quelque noblement ambitieux qu'il soit de la servir, ne sera jamais pour elle qu'un homme qui met du noir sur du blanc; le théâtre, cherchât-il à moraliser, qu'un lieu de divertissement; derrière les préceptes débités par ses personnages, fussent-ils notaires, elle reconnaîtra les auteurs ; et ces préceptes, quoique affirmés avec conviction, elle ne renoncera jamais au droit de les discuter. Les seuls oracles qu'elle veuille accepter il faut qu'ils sortent du trépied d'Apollon, du buisson de feu, de la colonne de nuées, des chênes séculaires ou des grandes forêts sacrées. C'est pour cela que les intentions de M. Dumas sont méconnues, qu'on admire son talent et qu'on cherche des sousentendus libertins dans les paroles de ses personnages, qu'on applaudit ses pièces et qu'on sourit de ses brochures. En sorte qu'il n'y a rien de plus instructif que sa généreuse tentative. Par son grand succès littéraire comme par son insuccès pratique, trop brillante pour qu'on se refuse à l'admirer, trop pure pour qu'on la comprenne, trop logique pour qu'on y réponde, elle démontre avec une évidence aveuglante qu'il n'y a pas, dans l'état actuel de notre culture, de morale indépendante. C'est là une vérité qu'elle impose aux penseurs qui se préoccupent des destinées de l'humanité: l'avoir établie, même sans calcul, sera peut-être plus utile que
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d'avoir provoqué la revision de quelques articles du Code. Telle est la destinée des grands inventeurs et des grands écrivains : ils trouvent autre chose que ce qu'ils cherchent. Colomb crut débarquer aux Indes le jour où il découvrit rAmérique.
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