‹ Les idées morales du temps presentChapitre 12 sur 14 · M. FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

M. FERDINAND BRUNETIÈRE

La critique objective selon M. Brunetière. Ses idées fondamentales. Sa haine du « moi » en opposition avec les tendances de la génération à laquelle il appartient. Son isolement; son érudition; sa dialectique. Opposition du xvii^ et du XIX» siècles : pourquoi M. Brunetière pi'éfère le xvii«. Unité de la morale et de la métaphysique La casuistique : sa justification et son rôle. Le problème de l'avenir. Nécessité d'une réaction. Caractère de celle que représente M. Brunelière : le retour à la tradition.

Quelques personnes s'étonneront sans doute que des articles qui se rapprochent peut-être de la critique littéraire choisissent précisément pour objet des écrivains qui font eux-mêmes profession de critique : car enfin, la critique de la critique, cela ressemble un peu aux dilutions de Thoméopathie, et finirait par paraître par trop inoff'ensif. Mais nous poursuivons ici une enquête dont le but est précis: nous cherchons à établir le bilan des idées morales delà génération contemporaine, telles qu'elles se sont manifestées et répandues par la littérature ; pourquoi donc nous priverions-nous d'une source précieuse de renseignements? Telle que l'ont faite nos plus récents écrivains et depuis les iw;i-

dis de Sainte-Beuve, la critique est aussi précieuse, aussi significative pour Télude des mœurs que le roman ou le théâtre. Ajoutons que M. Brunetièrc, en particulier, a pris soin de nous avertir, dès son premier ouvrage, que les études dont il nous a déjà donné dix volumes ne sont « que Texpression, diverse selon les sujets et les hommes, de quelques idées fondamentales, toujours les mêmes ». La critique est donc, de son propre aveu, le moule dans lequel il entend couler ses « idées fondamentales»; et, s'il lient à les exprimer sous des formes diverses, à en chercher la preuve ou la contre-épreuve dans les œuvros de différents siècles et de différents pays, c'est apparemment qu'il les croit vraies et d'importance considérable. On peut donc espérer qu'il y aura intérêt ou profit à les dégager.

Mais allons-nous, dès nos premières lignes, prendre M. Brunetière en délit de contradiction? La tentation est grande, car M. Brunetière est un esprit rigoureux, et il y a toujours un plaisir malicieux à découvrir chez un homme de sa trempe des faiblesses communes. Or, tout récemment, dans un article qui a soulevé de vives discussions, il se faisait l'apologiste de la « critique objective ». Si je me sentais de taille à lui emprunter un instant ses armes de dialecticien, je lui demanderais comment il concilie son apologie de la critique objective avec la déclaration précise qu'on vient de lire, qui date de 1880, c'est vrai, mais que son auteur

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n a jamais désavouée et qu'il a laissé subsister, comme une sorte de profession de foi, en tête de ses Études critiques sur P histoire de la littérature fran* çaise? Quoi donc I vous affirmez qu'on doit étudier les œuvres littéraires, non telles qu'on les voit à travers son Moi, mais telles qu'elles sont, et vous voulez d'autre part que votre critique soit Texpression de « quelques idées fondamentales, toujours les mêmes » I Mais que sont donc ces « idées fondamentales », sinon l'expression la plus directe possible de votre Moi, de ce Moityrannique, que vous haïssez, et dont vous ne pouvez vous défaire, et qui se manifeste si énergiquement que, comme vous l'avez dit, toute votre critique est un combat pour imposer vos croyances, vos jugements, vos goûts, vos opinions ? Oui, je pourrais lui dire ces choses, et les développer, et les envelopper d'autres remarques du même ordre et de divers arguments. Mais je n'oserais: M. Brunetière manie le raisonnement comme une massue, et le moindre de ses syllogismes aurait bientôt raison de mes timides observations. Je résiste donc à la tentation, et je vais m'en tenir à la recherche de ces « idées fondamentales » qui circulent à travers sa critique et donnent une singulière unité à son œuvre déjà très vaste et si variée.

La tâche n'est pas facile parce que M. Brunetière ■ne l'a pas facilitée, en raison surtout de la prewiière de ses « idées fondamentales », celle-là même

qui a contribué à lui inspirer sa théorie de la critique objective — sa haine du Moi. Une notable partie de son effort consiste à démontrer que le développement du Moi, tel qu'il se manifeste dans la littérature contemporaine, est « maladif et monstrueux ». Il le poursuit, le Moi, avec cette ironie âpre, impitoyable, dont il a le secret : « Quand nous ouvrirons un livre, sera-ce pour y apprendre, jDomme si nous étions, nous, des enfants trouvés, que Tauteura eu un père, des frères, une famille, pu rage auquel il fit ses dents, combien de temps dura sa coqueluche, les maîtres qu'il eut au collège, et comment il passa son baccalauréat? « La recherche du Moi n'est pour lui qu'une maladie. 11 en diagnostique les symptômes avec une rare précision^; avec l'éloquence vibrante et nerveuse d'un homme qu'exaspère un spectacle auquel il est forcé d'assister, il montre le Moi, cet ennemi, son ennemi personnel, s'étalant avec impudence dans les correspondances que publient des héritiers irrespectueux, dans les mémoires, dans les « journaux intimes » dont la lecture le met en fureur, pénétrant jusque dans le roman, où il est encore plus déplacé qu'ailleurs, sous l'œil bénévole d'une critique complaisante, gagnée par la contagion, complice des empoisonneurs, avec le scepticisme subversif et le subjectivisme criminel dont elle se

* Voy. Tarticle intitulé : La liUéralure personnelle.

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targue. Ou bien, s'il passe à i*exaraen de quelques cas particuliers, M. Brunetière accablera, sans appel, comme un substitut qui demande une tête à des jurés hésitants, ceux de nos écrivains qui, ayant une individualité et Tayant observée, l'ont laissée s'étaler dans leurs œuvres: Stendhal, Baudelaire, Amiel, les Concourt. Pas de circonstances atténuantes I Pénétré de la haute idée de son ministère, l'écrivain— l'orateur, allais-je dire — ne voudra pas savoirque Stendhal, « l'impertinent » Stendhal, était doué d'une des intelligences les plus vives, les plus souples, les plus pénétrantes qu'il y ait jamais eues ; que Baudelaire a trouvé en abondance des vers au charme mystérieux, comme des paysages brumeux qui vont se perdre dans l'infini; qu'Amiel a écrit des pages dont la langueur cares^ santé est irrésistible aux âmes douces et tendres ; que les Concourt ont traduit leurs observations exactes de chercheurs et de curieux dans un style si palpitant, si direct, que la langue en est restée comme frissonnante, et pour longtemps. A ses yeux, ce sont là des mérites insignifiants ou négatifs, qui ne suffisent point à sauver les accusés. Tellement, qu'il néglige même de les apercevoir et de les discuter. Sommairement, dédaigneusement, sans tenir compte de leur influence, et en se contentant de la qualifier de fâcheuse ou de mauvaise, il condamne ces hommes, que toute une génération a admirés, à l'oubli de la postérité et au mépris de

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tous ceux qu'on appelait jadis « les honnêtes gens». Cela, pour diverses raisons très habilement déduites, mais surtout, surtout parce qu'ils sont coupables d'avoir étalé leur Moi. — Et voyez pourtant comme nous sommes de pauvres êtres flottants, incertains, contradictoires!... En« étalant », comme il le fait dans vingt articles, sa haine du Moi, M. Brunetière nous livre un des traits les plus décisifs de son Moi à lui, de ce Moi qu'il voudrait « couvrir », et qui s'obstine à se révéler !... C'est son Moi qui déteste le Moi, c'est son Moi qui défend la critique objective, et, malgré ses protestations, c'est son Moi qui lui a imposé, parce qu'il est ce qu'il est et n'est pas autrement, les « idées fondamentales » dont sa critique n'est que l'expression, dont son beau talent n'est que le vêtement

Cette « haine du Moi » est-elle, chez notre auteur, un sentiment instinctif ou une opinion raisonnée? Je n'en sais rien ; mais c'est elle, je crois, qui gouverne toute sa critique et lui dicte la plupart de ses jugements :

Par son âge M. Brunetière appartient à la génération la plus individualiste, la plus « subjective », comme il dirait, qu'il y ait peut-être jamais eue. Il est le contemporain de M. Anatole France, de M. Jules Lemaître, de M. Paul Bourget. Il a reçu la même culture qu'eux — plus forte peut-être — à cause de ses exceptionnelles facultés d'érudit, d'une

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