‹ Les idées morales du temps presentChapitre 8 sur 14 · JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

JULES LEMAITRE

et y laissait pleurer sa nostalgie des saintes ignorances perdues :

G cœur ennemi de toi-même.

Puisses-tu ne trouver jamais, Pauvre cœur, le mol du problème f

Très érudit, connaissant à fond la littérature française et les littératures anciennes, M. Lemaître n'avait pas encore vécu la vie de Thomme de lettres contemporain, qui remue tant d'idées, en fait si vite le tour et trouve au fond de son cerveau le résidu de tous les systèmes, même de ceux qu'il ne connaît pas. De là, sans doute, Tespèce d'indignation que lui causa la gaieté de M. Renan.

Cependant, son succès fut rapide et complet : en quelques mois, il avait conquis sa place, il était classé parmi les écrivains à la mode, et, avec sa rare souplesse, il avait achevé son éducation. Un critique alerte, un feuilletonniste informé et mobile, sortit du poète des Petites Orientales; le professeur de Grenoble devint un Parisien ; la mélancolie, le sérieux de la première jeunesse disparurent dans la joie de jouer librement avec les idées du présent et du passé. Ce fut, j'imagine, une métamorphose, en sorte qu'en modifiant ses opinions sur toutes choses, M. Lemaître modifia son jugement sur M. Renan. Il le vit sous un autre aspect, et il eut bientôt la franchise de le dire : « J'ai donné moimême dans le travers de croire que M. Renan man-

quait tout à fait de naïveté. J'en fais mon mea culpa... » Ce mea culpa parut suspect à quelques personnes, de celles qui n'admettent pas qu'on puisse honnêtement changer d'avis sur rien, et le bruit se répandit que M. Lemaître était devenu renanien. Comme les idées simples font vite leur chemin, celle-là fut bientôt universellement acceptée: dans l'opinion courante, M. Lemaître devint le disciple de M. Renan, ondoyant et divers comme lui, plus que lui, habile au jeu des idées, sceptique avec délices et une pointe de cynisme, que sauvait la grâce de son style. On trouva cela charmant, parce qu'en ce moment-là on était en veine de scepticisme. Mais depuis une année ou deux, le vent change, le scepticisme perd du terrain, et M. Lemaître est jugé inconsistant. On lui reproche d'èlre « négatif ». On lui en veut de sa convei*sian au 7^erfanisme: il est un sous-corrupteur, il tue, lui aussi, et chaque semaine, s'il vous plaît, la joie, l'action, la paix de l'âme, la certitude de la vie morale. Pendant quelques mois, il a même tué ces choseslà tous les jours, dans ces petits autodafés quolidiens du Temps, qu'il appelait « billets du matin » et quil écrivait en prenant son chocolat. Notez que, mis en goût par son premier inea culpa, M. Lemaître en faisait d'autres et changeait d'opinion sur les auteurs qu'il avait à juger avec une facilité qui frisait l'effronterie. Bientôt, ces revirements à termes, accomplis avec une espèce de

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solennité, ne lui suffirent plus : il se livra à des .métamorphoses instantanées, il se plut à exprimer dans le même article, à propos du même livre, deux jugements contradictoires, parfois quatre : thèse, antithèse, point de synthèse ; on Fentendit plaider le pour et le contre par des arguments également bons, comme les sophistes d'Athènes et les dialecticiens de la rue du Fouarre ; avec des prestesses de Robert Houdin, il parvint à mettre sous un même jour les différentes faces d'une question; bref, il fut aussi mulli- latéral qu'on peut l'être, avec une espèce de coquetterie, encore; et cela indisposa beaucoup de bons esprits moins souples.

J'ai un ami excellent, que nous appellerons Jacques, si vous le voulez bien. C'est un homme grave, nullement facétieux, d'un esprit plus solide qu'aimable, qui, par ses allures, par ses habitudes, par sa manière d'être, semble taillé sur le patron de tout le monde. Il passe cependant pour un original, et cela parce que, ayant à un haut degré le goût de la vérité et toujours sincère avec lui-même, il ne s'exprime jamais sur rien qu'avec de prudentes réserves. Ainsi, il a observé, que dans tous les domaines ses impressions et ses goûts se modifient sans cesse : aussi ne les donne-t-il jamais comme définitifs. Il dira, par exemple : « Ce printemps, les lilas m'ont moins plu que le printemps dernier; j'ai préféré les tamaris. » Uubien: « Cette

année, j'aime mieux les cerises que les fraises. » Ou encore : « C'est singulier, mais voilà que le parfum du chèvrefeuille, que j'aimais beaucoup, me devient presque insupportable ! » Mon ami Jacques n*a d'ailleurs pas l'occasion d'appliquer son ingénieux système sur des terrains bien riches; en effet, il ne s'occupe de politique qu'en qualité d'électeur, et, s'il a déjà passé plusieurs fois du rouge au blanc ou du blanc au rouge, personne ne s'en est aperçu. 11 ne s'occupe guère non plus de littérature, et je le regrette, à cause du plaisir que j'aurais à observer ses avatars. Là, en effet, les changements sont plus fréquents que partout ailleurs. Quoi d'étonnant, je vous prie*^ Ce que nous aimons chez les écrivains, c'est leur ressemblance avec nous-mêmes. Or, nous changeons, comme tout ce qui nous entoure et nous entraîne. Eux, ne changent pas avec nous, ou du moins ne changent pas dans le même sens que nous. En sorte que, lorsqu'après quelques années nous rouvrons Un livre qui nous avait ravis, nous sommes étonnés de n'y plus trouver aucun plaisir, ou, inversement, nous nous prenons d'admiration pour des œuvres que nous avions longtemps dédaignées. Le phénomène est banal : chacun a pu l'observer sur soimême. Tout le monde, par exemple, a aimé Musset à dix-huit ans; peu d'hommes de ma génération le goûtent encore. De telles révolutions s'opèrent dans un laps de temps indéterminé, plus court ou

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plus long, selon la rapidité avec laquelle on se dé* veloppe. — Supposez maintenant un homme plongé dans la littérature, surtout dans la littérature d*une seule époque, la nôtre ; qui ne la fréquente pas pour son bon plaisir seulement, mais par profession, en y cherchant des impressions et des idées; qui demande aux livres qu'il lit, non de le distraire pour une soirée, mais une occasion d'exprimer sa propre personnalité ; qui, déjà exceptionnellement sensible aux émotions de la lecture ou du théâtre, s'applique encore à les aiguiser et à les multiplier, parce qu'il sait que ses articles bénéficieront de leur richesse et de leur acuité : est-ce qu*un tel homme ne découvrira pas dans les œuvres littéraires des nuances qui échappent au commun du public, comme un musicien entend dans une symphonie mille sons que nous n'entendons pas? Est-ce que, par le fait même qu'il voit davantage et mieux, il ne passera pas par des révolutions plus rapides et plus nombreuses ? Est-ce que même il n'arrivera pas, en s'exerçant, à percevoir en même temps des im* pressions différentes, qui pourront être contradictoires? Et ces impressions contradictoires, s'il n'est pas un sectaire, aura-t-il tort de les exprimer? C'est là ce que fait M. Lemaitre, c'est là toute son inconsistance* Elle est donc beaucoup plus apparente que réelle : nous nous en convaincrons mieux encore en établissant le bilan de ses idées morales.

A coup sûr, M. Lemailre a'a jamais vécu dans les hauteurs où secomplaU M« Reuan, où lair n'est pas pespirable à tous les poumons. 11 n'est pas Breton : il est Tourangeau, comme tel, il n'a jamais perdu beaucoup de temps h écouler les cloches de la ville d'Ys. Il n'a pas vu Dieu se former dans la conscience humaine. En théologie, il est un assez pauvre clerc, et s'en console. Il no s'est pas construit un» roman de l'infini », quand même il s'intéresse avec intelligence à ceux que d'autres ont construits comme tout exprès pour son amusement. Sa critique de la religion chrétienne n'aura donc aucune des subtilités de celle de M. Renan. Armé de son simple bon sens, il estime qu'elle ne se démontre pas : d'une part, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels ; d'autre part, les ecclésiastiques de bonne foi et d'esprit éclairé reconnaissent qu'il peut y avoir autant de raisons de rejeter le fait historique de la révélation que de l'admettre. Il n'en faut pas davantage pour mettre sa conscience en paix et l'arracher à ce que les romantiques appelaient c les tourments d^ doute ». — Ainsi dégagé de toute croyance positive, 1|, I^emaître a cependant beaucoup de tendresse pour le christianisme. Il aime TÉvangile,

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parce qu'il y sent « je ne sais quel charme profond, mystique et vaguement sensuel » ; il Taime à cause de Marie-Uadeieine et de la femme adultère, qui furent sauvées pour toutes leurs faiblesses ; il Taime pour la pitié qu'il exhale, par goût du mystère, et encore pour des motifs plus compliqués, dans lesquels on n'aura pas de peine à démêler un peu de perversité d'imaginj^tion : « De même que la Leuoonoé aux inquiétudes ineffables, Tâme moderne consulte tous les dieux, non plus pour y croire commela courtisane antique, mais pour comprendre et vénérer les rêves que Ténigme du monde a inspirés à nos ancêtres, et les illusions qui les ont erooêchés de tant souffrir. » Mais ce n'est pas tout: le christianisme a compliqué et agrandi les passions par l'idée de Vau deldy et il en a créé de nouvelles. Grâce à lui, le clavier des poètes est enrichi, et de combien de sentiments puissamment poétiques : « lamour de Dieu, la haine de la nature, la foi, la charilé, la pureté chevaleresque ; et c'est à lui que rame humaine doit d'être l'instrument rare et complet qu'elle est aujourd'hui ». En sorte que, par d'autres chemins que M. Renan, M. Lemaître en arrive, lui aussi, à se constituer une espèce de foi sans Dieu, qui ne ressemble en rien à la foi du charbonnier, mais qui est une foi tout de même. Ainsi, son héros Sérénus, qui se fit baptiser, quoiqu'il fût un athée, à cause des vertus de co3ur par Iesqu^lles les chrétiens gagnèrent son esprit

blasé, parce qu'il trouvait parmi eux « la bonté des cœurs simples, la résignation des misérables, Tamour de la souffrance, la chasteté sans tache, » et aussi pour faire plaisir à sa chère sœur Séréna, Son martyre fut incrédule — mais cela ne Terapêcha d'être canonisé ni ses reliques de faire des miracles. On le voit, du christianisme M. Leraaître ne retient que ce qu'il y a d'humain et apparaît ainsi manifestement dépourvu de génie métaphysique. Je ne puis m'empêcher de ra'étonner un peu de ce goût que des esprits peu religieux professent ainsi depuis quelque temps pour les choses de la religion. M. Lemaître, qui aime à tout expliquer, nous dira bien que la « curiosité des religions est en ce siècle-ci un de nos sentiments les plus distingués et les meilleurs » ; cette réponse ne me satisfait pas et je continue à rêver sur la question qu'elle ne résout point. Je me méfie des « sentiments distingués » : depuis que la distinction s'affiche, elle me déplaît. Nos écrivains la portent trop comme nos comédiens portent dans leurs rôles des croix du Saint-Esprit et des colliers de la Toison d'or. Je la voudrais plus naturelle et plus discrète. Quant aux « bons sentiments », je me demande pourquoi la foi positive d'un croyant serait meilleure que la foi négative d'un athée ou que la sincérité d'un sceptique. D'autre part, il m'est impossible de raéconnaître qu'il y a quelque chose de beau dans cette aspiration au mystère, qui a reconquis, par-dessus

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les échafaudages de la science, la plus incrédule des générations. Au fond, ce qu'il y a peut-être de plus grand dans Tâme humaine, c'est le désir, et ce qui fait peut-être toute la noblesse des religions, c'est qu'elles sont Texpression du plus large désir de l'infini et de réternité. Nous sommes de pauvres êtres. Que serions-nous sans cette force mystérieuse qui pousse notre pensée au-delà des bornes qu'elle peut toucher, qui par elle nous fait les propriétaires de lunivers, qui peuple le vide de l'immensité et lance jusqu'au ciel les rayonnements de Jiotre âme ? Vouloir mettre des réalités au terme de ces élans, ce n'est qu'une faiblesse de nos habitudes concrètes. Celles-ci seules nous empêchent d'admettre que l'idée de Dieu vaut peut-être autant que Dieu, que l'image que nous nous faisons du Paradis vaut le Paradis. Le royaume des cieux, en tant que monde régulièrement organisé où se poursuivront nos existences personnelles, n'est nécessaire qu'aux simples d'esprit ; aussi leur est-il réservé. Les autres n'en ont pas besoin : l'espace leur suffit, ils s'y meuvent à l'aise. C'est pour cela que les restes impies de Sérénus rendaient quand même la vue aux aveugles, punissaient les avares et ressuscitaient les juments des pauvres gens.

M. Lemaître, n'ayant pas de «roman de rinfini», ne se perdra pas non plus en dissertations métaphysiques sur le bien. Pourtant, il n'a pu feuille-

ter les écrits contemporains ni suivre les représentations théâtrales sans rencontrer une foule de délicats problèmes, sur lesquels il a été appelé à donner son avis. Notre littérature, en effet, par •cela même qu'elle est devenue plus hardie, qu'elle s'inspire davantage de sujets hasardeux, qu'elle ne recule devant aucun des mystères de la chair, qu'elle s'occupe avec une prédilection marquée — comme on le lui a souvent reproché —des rapports illégitimes entre les sexes, notre littérature, même immorale, est inséparable de la morale. Les questions de morale côtoient les questions littéraires, et il n'est pas un romancier, pas un dramaturge qui ait pu les éviter. Sans doute, on ne nous montre plus guère aujourd'hui ce qu'on appelait autrefois la « psychologie », c'est-à-dire la lutte entre le devoir et la passion ; mais on nous décrit de curieux conflits de passions contradictoires, des combats parfois dramatiques entre le sentiment et l'idée, des états d'âme singuliers ou attachants. Les problèmes de morale ne se posent plus de la même façon uniforme et simple ; ils se posent autrement, mais ils se posent encore, même à travers les paradoxes les plus piquants.

On croirait volontiers que M. Limaître, inconsistant, épicurien, dilettante comme on se le figure, est assez indifférent à ces délicatesses ; avec sa face rabelaisienne, sa facilité à butiner sur tous les sujets, les grivoiseries qui ne l'effrayent pas

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quand elles viennent sous sa plume, sa verve gauloise, son bon sens un peu goguenard et toujours clair de Français du centre, son ironie de feuillctonniste et de boulevardier, il semble qu'il doive être fort accommodant, facile à vivre, indifférent aux préjugés, ou même aux injustices sociales, et traiter la vie un peu comme une barque difficile à manœuvrer, mais qu'on peut laisser aller à la dérive, parce que le courant finit toujours par la conduire au port. Pourtant, sans rigueur, sans pédanterie, sans précherie, sans la moindre trace d'austérité, sans jamais perdre son ton aimable et léger, il a dit sur toutes les questions morales beaucoup de choses excellentes, et souvent d'une rare délicatesse. Des ouvrages de M. Renan on pourrait, c'est convenu, extraire un livre d'heures; de ceux de M. Lemaître, un code du parfait galant homme. C'est surtout la conduite pratique de la vie qui l'intéresse; il la discule avec quelque chose du robuste bon sens de M. Francisque Sarcey — que j'estime fort, soit dit en passant, et qui repose des subtilités de nos dialecticiens. — Sa pensée ne dévie pas, malgré les paradoxes qu'il écoute ou même qu'il fait ; lors même qu'il semble fourvoyé dans quelque taillis inextricable où l'ont entraîné les financiers d'Emile Augierou les belles pécheresses de M. Alexandre Dumas, il sait toujours merveilleusement où il est et ce qu'il faut faire ; et il le dit, simplement, en homme qui, sur un certain terrain,

a son siège fait, et ne se laisse pas troubler Tespri'' par des sophismes. Souvent sa fantaisie est ivre et ses phrases titubent un peu ; mais sa conscience marche droit.

La croyance à une religion positive, fut- elle superficielle, présente entre autres cet avantage qu'elle donne immédiatement une base à la morale. Cette croyance supprimée, il faut se mettre en quête d*un autre fondement pour nos principes de conduite, et les gens doués d'un peu d'esprit philosophique et qui ne se payent pas de mots reconnaîtront que ce fondement n*est pas facile à trouver. Un des philosophes qui Vont cherché le plus ingénieusement n'a trouvé qu'un principe abstrait : « Ne ïais de tort à personne, mais aide les autres autant que tu peux. » C'est très bien ; mais si on lui demandait pourquoi il ne nous faut pas faire de mal aux autres, il nous répondrait que c'est pour que les autres ne nous en fassent pas. Et nous voici tombés dans la morale de l'intérêt, qui est une chose déplaisante, car il y a une évidente contradiction entre ces deux termes d'intérêt et de morale. C'est là un cercle vicieux dont aucun dialecticien ne sortira jamais qu'en se réfugiant dans un spiritualisme de pacotille et en remplaçant les raisonnements par des mots creux. Ce cercle vicieux M. Lemaitre n'a pas essayé de le rompre théoriquement, mais il l'a rompu pratiquement, comme il l'explique en parlant de M. Octave Feuillet :

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« Trois OU quatre fois, dit-il, l'auteur de V Histoire de Sibylle a prétendu nous montrer qu'il n'y a point, en dehors des croyances chrétiennes, ou tout au moins en dehors des croyances spiritualistes (et je ne sais si je ne lui prête pas cette concession) de règle de vie qui puisse résister à l'assaut des passions. Or cela est contestable, l'homme n'étant pas un animal très logique. Celui qui ne se croit pas obligé par un pouvoir extérieur et divin peut fort bien se sentir obligé par lui-même,'par une irréductible noblesse de nature, par une générosité instinctive. Et, d'un autre côté, il est très vrai que la foi religieuse peut être un frein, que plus d'une femme qui allait à confesse avant d'avoir un amant n'y va plus après: mais quelques-unes aussi continuent d*y aller. En somme, on ne peut dire que ce soient les croyances chrétiennes ou spiritualistes qui créent et conservent seules la conscience morale ; on dirait plus justement que c'est la conscience morale qui se crée des appuis extérieurs. Et il ne m'est pas même prouvé que toutes les consciences aient besoin de ces appuis. Il y a des croyants qui agissent mal malgré leur croyances, et des incroyants qui agissent bien malgré leur incrédulité : et cette retoarque assurément n'a rien de rare. Il est certain que la foi religieuse apporte à certaines âmes un surcroît de force et de sécurité ; mais à quelles âmes et dans quelle mesure? Cela est variable Gt impossible à déterminer. »

Dépouillez ce discours de ses apparentes contradictions (M. Lemaître, entraîné par ses habitudes de style et par la réputation qu'on lui a faite, en est arrivé à feindre la contradiction, même quand il est d'accord avec lui-même), vous entendrez clairement que, si Thomme était logique, la croyance religieuse lui serait nécessaire pour régler sa vie, mais qu'il ne Test pas et s'en passe, et qu'il peut trouver dans sa conscience des raisons suffisantes de faire le bien.

A coup sûr, cette solution purement pratique ne donnera pas la tranquillité d'esprit à ceux qui aiment à pousser leurs raisonnements jusqu'au bout. Êlre bon sans prétention ni malice, faire le bien sans s'y croire obligé par quelque principe transcendant et sans avoir aucune vue sur les fins de l'humanité, beaucoup penseront que cela est à la morale ce que le Dieu des bonnes gens est à Jéhovah ou à Bouddah. Cela manque, dira-ton, d'élévation intellectuelle. Cela peut convenir à la masse des hommes qui accomplissent machinale ment leur destinée et laissent leurs regards s'arrêter à l'horizon. Mais comment un esprit habiti:é à réfléchir, engrené dans la série interminable des comment et des pourquoi, et qui ne manque, tant s'en faut, ni d'envergure ni de subtilité, peut-il se contenter d'une explication aussi plate du mystère de nos devoirs? Pourquoi?

Par paresse, peut-être, en s'abandonnant ua

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