‹ Les idées morales du temps presentChapitre 9 sur 14 · JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

JULES LEMAITRE

courant facile : il est des questions auxquelles mieux vaut ne pas penser, pour peu qu'on tienne à sa sérénité ; la vie étant courte, tachons, pour ravoir bonne, de ne pas la gâter en trop nous demandant comment il faut la vivre ; la tradition, qui est Texpérience de l'humanité, nous fournit un ensemble de règles de conduite: acceptons-les sans y regarder de plus près, sans nous préoccuper de leurs origines, pour des préceptes empiriques, mais excellents, que les sages de tout pays ont mis beaucoup de siècles à découvrir. Pourquoi Topium faitil dormir ? Parce qu'il a une vertu dormitive. On n'a jamais mieux répondu.

Cette paresse n'est peut-être ni très courageuse ni très noble. Mais une autre voie, quoique plus fatigante, conduitaux mêmes résultats. Après avoir fait le tour de beaucoup de systèmes, après s'être donné infiniment de peine pour connaître ce que les hommes les plus sages ont pensé de leur destinée, après avoir parcouru tout le champ de leurs hypothèses, on finit par se retrouver à son point de départ. Toutefois, dans ce long voyage, on peut avoir trouvé que, pour être égarée dans l'infini comme un troupeau dans les landes désertes, pour vaguer au hasard sous le soleil qui lui donne une illusion de lumière, la pauvre humanité n'en est pas moins quelque chose de grand et de beau. Et ce qui fait surtout sa grandeur et sa beauté, c'est l'ensemble des qualités dont la pratique constitue

ce qu'en 4es langues diverses on appelle le bien, c'est cet esprit de sacrifice qui, comme un instinct mystérieux, porte des êtres naturellement égoïstes à se dévouer à d'autres êtres, naturellement sensuels à renoncer sans profit à quelques-uns de leurs plaisirs, naturellement cruels à ouvrir lears cœurs à la pitié. Peut-être bien, si nous poussions jusqu'au bout, découvririons-nous que cela n'est beau que dans notre esprit ; mais arrêtons-nous là, ne cherchons pas de notions autres que celles que nous pouvons concevoir, admettons que la conscience collective de l'humanité ne la trompe pas et attendrissons-nous un instant avec ceux qu'a touchés le spectacle de la bonté humaine et qui y ont cru.

Je ne saurais dire si M. Lemaître appartient à la première ou à la seconde de ces deux catégories de penseurs, s'il est un paresseux qui s'est couché par peur de la marche, ou un philosophe qui se repose parce qu'il vient de loin. En tout cas, il n'a pas Tair de dormir, et, sur le thème un peu monotone de nos devoirs, il a brodé des variations souvent fort délicates.

Aux spectacles qu'il fréquente par obligation professionnelle, en observant les héros de tragédie, de comédie et de drame qui se sont succédé de Shakespeare et Molière à M. Alexandre Dumas, placés dans cette optique spéciale qui achève de fausser nos notions sur le monde autrement éclairé

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que par un grand lustre, tantôt violents, tantôt pervers, tantôt grotesques, et ceux-ci ridicules par les défauts mêmes qui en rendaient d'autres sympathiques, et ceux-là sublimes par Texagération d'un vice qui en faisait paraître d'autres odieux, M. Lemaitre a été amené à juger leur conduite, puis à remonter aux principes qui la dirigent, puis à en discuter les applications. Il a continué, c'est vrai, à exposer les deux, quatre ou six façons (toujours un nombre pair, pour ne pas conclure) qu'il y a d'expliquer ou de justifier les actions des héros de théâtre, de concevoir leur caractère, de sortir des situations compliquées que les auteurs ont créées. Mais, en même temps, à propos de tel ou tel d'entre eux, il s'est, à maintes reprises et à rétonnement de beaucoup, révélé presque austère. C'est ainsi qu'en sortant de la Vie de Bohême, il se déclarera, au risque de passer pour un épicier, « rempli d'estime pour l'étudiant bourgeois d'aujourd'hui, qui va aux cours, paye son terme et ne s'amuse que le dimanche. » C'est ainsi qu'à propos des Effrontés il flétrit vivement les affaires, et se livre à des dissertations d'ascète : « La recherche de la perfection morale n'est vraiment possible que dans la solitude des travaux littéraires et artistiques, dans l'humilité des métiers manuels, ou dans la dignité de fonctions désintéressées, comme celles de prêtre ou de soldat... » C'est ainsi qu'à propos de Denise il défend bravement et élo-

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queniment Tunion de l'art et de Ja morale. C'est ainsi qu'en parlant de M. Catulle Mandés, tout en rendant hommage aux qualités du brillant écrivain, il ose plaider contre lui la cause de la chasteté. C'est ainsi encore qu'il discute avec une foncière honnêteté et une rare délicatesse de conscience les actes de certains personnages : est-ce qu'en tuant Iza^ au moment on il se sentait repris par Pamour fatal qu'elle lui inspirait et où il allait s'avilir pour elle, Pierre Clemenceau, loin d'être héroïque, ne l'a pas sacrifiée à sa propre lâcheté? En dénonçant les intrigues de Suzanne, Olivier de Jalin n'a point manqué à ses obligations de galant homme (M. Lemailre explique éloquemment pourquoi) ; mais un si beau rôle convenait-il à un viveur comme lui, et était-il si supérieur à Suzanne qu'il pût ainsi s'instituer son justicier? Enfin, pour ne pas multiplier les exemples, dans l'analyse du Renalo de Y Infidèle, la ravissante et profonde comédie de M. de Porto-Riche (feuilleton du 28 avril 1890), M. Lemaltre dissèque régoïsmeartistique de Thommc de lettres avec une vraie verve de sermonnairo. D'ailleurs la plupart de ses contes semblent écrits pour mettre en lumière de bonnes vérités, fort simples et très humaines (voir Charité, Mélie, les Amoureux de la princesse Mimi): M. Lemaltre n'y prêche pas qu'il faut s'abstenir du mensonge, du vol, de la fraude, et généralement de se mettre en contradiction avec les lois de son pays ; mais il y

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glorifie la bonté, surtout la bonté humble, naïve, qui jaillit sans effort d'un cœur riche en amour.

— Voilà, me dira un lecteur du Journal des Débats et de la Revue bleue, un Lemaître assez différent de celui qu'on m'a toujours décrit et que je me figure, moi qui le lis pourtant avec grand plaisir. S'il est ainsi, pourquoi donc passe-t-il pour un inconsistant, pour un sceptique, parfois même pour un cynique et pour un corrupteur?

Pourquoi? Tout simplement parce que M. Lemaître, comme un peu tout le monde, est double : il se compose d'abord d'un honnête homme rempli de bons sentiments, et qui ne demanderait pas mieux que de croire à ces bons sentiments; puis d'un u homme de lettres », qui, par tempérament d'arliste (voir Renato) et par entraînement professionnel, a laissé son esprit se corrompre : son intelligence, toujours éveillée, travaillant et peinant, s'est hypertrophiée au point qu elle le domine et qu'il en est dupe, lui que la peur d'être dupe a beaucoup trop déniaisé ; il se regarde penser, redoute de paraître simple ou naïf, et, peut-être parce qu'il l'est beaucoup plus qu'on ne pourrait le croire, se jette dans l'extrême opposé, affecte la subtilité, l'inconsistance, le cynisme ; il a ouvert le champ au paradoxe, à l'ironie, à toutes les qualités qui donnent du piquant à la phrase écrite — et aussi, il faut bien le dire, aux désirs excessifs, qui se développent.

avec les succès, quels qu'ils soient, et portent en eux des germes de perversion. Écoutez-le plutôt exposer son rêve de la vie ; « En somme, nous dirat-il, il y a trois vies dignes d'être vécues (en dehors de celle du parfait bouddhiste, qui ne demande rien): la vie de l'homme qui domine les autres hommes par la sainteté ou par le génie politique et militaire (François d'Assise ou Napoléon) ; la vie du grand poète qui donne de la réalité des représentations plus belles que la réalité même et aussi intéressantes (Shakespeare ou Balzac) ; et la vie de l'homme qui dompte et asservit toutes les femmes qui se trouvent sur son chemin (Richelieu ou Don Juan). Cette dernière destinée n'est pas la moins glorieuse ni la moins enviable. » — Dirai-je toute ma pensée? On voit, un peu trop, dans trop d'articles de M. Lemaître, que cette dernière destinée est celle qui lui plairait le mieux ; de là des préoccupations qui semblent d'un homme beaucoup plus corrompu qu'il ne l'est probablement.

D'ailleurs, il ne faudrait pas exagérer l'importance du second Lemaître: à chaque instant, à quelque spectacle qui l'éperonne, à quelque lecture qui le saisit, le premier se réveille et rentre en scène. Et je crois que c'est le premier qui est le vrai. Je n'en veux pour preuve dernière que le ton habituel de M. Lemaître. Aucun critique, je crois, n'a jamais abordé les œuvres de son temps avec un esprit plus juste et plus bienveillant. Il n'a aucun fiel,

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aucune aigreur, aucune envie. On chercherait en vain dans ses articles de ces « dessous » que les rivalités de la vie littéraire déposent parfois, comme une fange, au fond des meilleurs d'entre nous. Il a, c'est vrai, « éreinté » quelques confrères, mais il Ta fait en bonne conscience, parce que cela lui semblait juste, et sans méchanceté. Sans doute, ses victimes n'en ont pas jugé ainsi : mais ce n'est pas sa faute, et, quelque bon qu'on soit, on ne peut exercer la critique sans affliger un certain nombre d'honnêtes gens qui ont le tort de manquer de talent. M. Lemaîlre nous confie quelque part qu'il ne hait personne. Je crois qu'il dit vrai. Et je crois aussi que ce n'est pas par vanterie, mais par bonté. Et je crois que c'est en partie pour cela que sa critique est goûtée comme elle l'est. Et je me réjouis qu'elle le soit, parce que la bienveillance et la bonté qu'elle manifeste sont des qualités assez hautes pour qu'on excuse un peu de corruption d'esprit, qui ne fait de mal à personne et ne manque pas de ragoût.

EDMOND SCHERFR

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