RES
rains qui ont pu goûter les douceurs de la tyrannie populaire alors qu’elle croyait par la guillotine arriver au nivellement absolu, il redoute cette lente action de la démocratie, cette lente usure de tous les patrimoines et de toutes les institutions comme de tous les caractères, comparable aux mouvements d’un grand fleuve érodant les pierres qu’il charrie jusqu’à ce qu’elles soient sans arêtes, sans forme, sans éclat, réduites à l’état de galets tous semblables. Les libéraux les plus conscients de cette époque, les plus jaloux individualistes, de RoyEr-CoLLARD à BENJAMIN-CONSTANT, ont redouté la démocratie. Ils lui cherchent des freins, ils veulent l’endiguer; ils la craignent. Mais ils la veulent. C’est qu’un autre souci les domine: un égal danger menace leur liberté. Non moins que la tyrannie du despote anonyme ils craignent les excès du pouvoir personnel. Napoléon a agi sur son siècle en des sens très divers: si plus tard son règne a frappé les imaginations d’un trait de gloire, en 1815, on ne voyait encore que le sang; et lui-même apparaissait comme l’incarnation de la plus exécrable tyrannie. CHATEAUBRIAND ne fait que traduire l’état d’esprit de ses contemporains lorsqu'il écrit dans ses mémoires: « Jamais aucun talent, aucune supériorité ne m’amènera à consentir au pouvoir qui peut d’un mot me priver de mon indépendance, de mon foyer, de mes amis ». Et BENJAmiIx ConSraNT définissait la situation du libéralisme en disant « Par Liberté j'entends le triomphe de l’individualité tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité ». Après BoNAPARTE le pouvoir personnel apparaît presque aussi dangereux que le tyran anonyme après la Terreur. Entre César et Démos les libéraux sont pris comme entre deux feux.
Is s’y maintiennent cependant. César leur apparaît-il suf-
fisamment assagi dans la personne de Louis XVIII et Démos, assez inoffensif dans cette assemblée censitaire que balance la Chambre des Pairs et que domine l'initiative royale? Les adversaires de la Liberté s’anuleront l’un l’autre, pensent-ils, leur action s’opposant et se limitant réciproquement, si bien qu'aucun ne puisse dominer. Il y a du machiavélisme dans cette combinaison de forces hostiles que l’on conserve pour les immuniser; on y reconnaît aussi l'influence de MONTESQUIEU.