‹ Les Idées Politiques de ChâteaubriandChapitre 9 sur 91 · LIBERTE ET SOUVERAINETE · texte numérisé non relu

LIBERTE ET SOUVERAINETE

1. — CHATEAUBRIAND OUBLIE LE ROLE POSITIF DE L'ETAT. Ne nous étonnons pas que CHATEAUBRIAND tienne pour

négligeable le rôle positif du Gouvernement. Au dix-huitièeme siècle, au temps de la « douceur de vivre », nulle invasion, nulle guerre civile n’ayant troublé l'Etat, on n’en s’entait plus la présence: on en avait oublié le prix et le bienfait; et si les grandes secousses de la Révolution et de l’'Empire avaient pu faire apprécier le repos antérieur il n’apparaissait pas aux hommes de ce temps que ces violences fussent l'effet d’un manque d’autorité, le pouvoir n’ayant jamais été plus absolu. Ou bien l’action du Gouvernement n'apparaissait pas; où bien elle se manifestait en catastrophe. La paix d'Amiens avait été trop brève pour faire goûter les bienfaits de l'Empire et il n’y avait pas eu après les désordres de la Révolution une de ces ères heureuses (le règne d'Henri IV après les Guerres de Religion, les premières années de Louis XIV après la Fronde) qui font connaître et aimer les fonctions de l’autorité.

Ne pensant aimer l'Etat pour lui-même il restait au libéral de le supporter pour la liberté qu’il laisse et de faire de cette liberté le critérium de l'Etat supportable, en somme la

HORS a

pierre de touche de la Légitimité. Qu’importent les ruines et les désastres nationaux! Par la Déclaration des Droits de l'Homme, la Révolution a racheté ses crimes. CHATEAU- BRIAND serait tenté de lui pardonner la Terreur: « elle nous tuait mais elle nous honoraïit », écrira-t-il dans les Mémoires d’Outre-Tombe (10). Mais il ne peut lui faire grâce de la souveraineté du peuple.

Pour les grands libéraux de la Restauration comme pour CHATEAUBRIAND Ce principe représente le pire ennemi de la Liberté, le plus dangereux ferment de la tyrannie. RoyER- CoLLARD tient la souveraineté du peuple « pour la forme la plus absolue du pouvoir absolu »: Benjamin (ConNSTANT et GuizOT ne sont pas moins effrayés d’une conception qui, étendant le pouvoir au corps entier de la Nation, ne laisse rien subsister en dehors de lui et supprime tout ce qui pourrait contrebalancer son action. L’individu est sans défense contre « cette souveraineté dont le centre est partout, la circonférence nulle part ».

D'ailleurs toute souveraineté répugne également au libéralisme de CHATEAUBRIAND. Toute souveraineté n'est-elle pas une et indivisble comme la liberté, sans limite comme elle, sans forme et sans figure? Il n’y a pas de place pour elles deux dans l'Etat et il est fatal que l’une opprime l'autre. Ici une fois de plus CHATEAUBRIAND comme tout son siècle se trouve prisonnier de Rousseau. Il en a rejeté la dialectique mais ikobéit à ses définitions. Les abstractions roussiennes lui dérobent le visage de l’ancienne France. C’est la Souvcraineté de Rousseau, c’est la Liberté de Rousseau qu'il à devant les yeux et non cette souveraineté, ces libertés que l'ancienne France concrétisait dans l'infini diversité de ses conseils, de ses Cours, de ses jurandes, tous souverains dans

(10) Mémoires d’Outre-Tombe, page 400, tome III.

rte

un certain domaine, tous libres dans un certain ordre, aussi

jaloux que respectueux de leurs libertés.

Il. IL NE VOIT DANS L'ETAT QUE L'ADVERSAIRE DE LA LIBERTE.

Sous l'Ancien Régime liberté et souveraineté n'étaient que les deux faces, les deux versants complémentaires d’un même intérêt légitime: l'intérêt d’un corps d’état s’appelait souveraineté quand il s’imposait à ses membres, liberté quand il s’opposait aux autres citoyens ou au Roi, de même que l'intérêt du pays s'appelait souveraineté quand il gouvernait les gens du pays, liberté quand il s’opposait aux prétentions de l’étranger. Et tous ces souverains pouvaient fort bien s’accommoder entre eux, n'étant pas impossible de distinguer les intérêts proprement corporatifs des intérêts proprement municipaux, ni les intérêts d’un corps d'état donné des hauts intérêts de l'Etat.

En bouleversant les bases de la personnalité, en considérant dans les individus et dans les groupes humains pon ce qui les différencie, leurs intérêts, mais ce qui leur est commun, la volonté, en bifant toutes leurs inégalités naturelles pour ne conserver que leur égalité métaphysique, ROUSSEAU allait établir la souveraineté et la liberté sur une base abstraite et indéfinie, tellement élargie qu’elles absorberaient fatalement le champ entier de l’activité humaine et qu’on aboutirait à l’accaparement de tout par l'Etat totalitaire.

La volonté abstraite, en effet, est un absolu; elle est indéterminée par définition; si elle est souveraine on ne prut lui marquer de limites, si elle est libre on ne saurait 1: resireindre par rien. Rien en elle-même ne définit la volonté:

ce n'est que par ses points d'application qu'on peut la sai-

sir et la fixer; or elle est juge de ses points d’application si elle est souveraine, si elle est libre de son choix. C’est pourquoi rien ne la détermine qu’elle même et ses possibilités sont infinies.

Le volontarisme aboutit à l’absolutisme en droit public comme en droit privé: ici, c’est le droit absolu du propriétaire; là, c’est le droit absolu de l'Etat. Il ne faut pas s’étonner de voir les plus grands libéraux arriver aux conclusions les plus absolutistes. Souveraineté et Liberté étant également unes et indivisibles, pour faire subsister ces deux divinités ils n’ont d’autres ressources que de les confondre en une seule sous le nom de Volonté Générale; et s'ils n’admettent cétte confusion qui risque fort de se traduire par une confiscation ils sont obligés de supprimer lune ou l'autre.

Conscients de cette incompatibilité les penseurs du libéralisme annulent l’idée de souveraineté. Pour lanéantir sans effort, ils commencent par la désincarner; ils la séparent de son corps, qu’il s’agisse du corps populaire, avec ses millions de têtes ou du corps à chef unique; et, lui enlevant tout point d'appui matériel, la réduisent à l’état d’idée pure; ils la mettent à la merci du vent. Car si un grand nombre d’entre eux la rattachent à la Charte (11), pensant lui laisser quelques réalités en l’appuyant sur un texte écrit, ils ne placent auprès de ce texte aucun corps vivant pour l’interpréter et la mettre en œuvre. Des formules inertes que chacun peut expliquer à sa guise et invoquer quand il lui plaît, voilà le souverain.

(11) Les doctrinaires (RoyEr-CoLLaRD, Guizot) qui voient dans la Charte, la Raison Ecrite.

Il. — IL SUBSTITUE LA SOUVERAINETE DE LA LIBÉRTE A LA SOUVERAINETE DE L'ETAT.

D'ailleurs CHATEAUBRIAND ne s’est jamais positivement expliqué sur la souveraineté, soit qu’il vit en elle une puissance dangereuse et préférât la laisser dans l'ombre, soit que son génie ondoyant et ailé se refusât à la construction de ces systèmes politiques dans lesquels excellait RoyEr- CoL£ARD. On dirait qu'il pressent un piège et qu’il se méfie encore de la souverainté alors qu’elle est dissoute dans les abstractions ou momifiée dans un texte constitutionnel.

Dans une des rares pages où il paraisse avoir affronté le problème, au début de l'introduction aux Etudes Historiques, il traite de la souveraineté en quatre lignes; tout le reste est consacré à la Liberté. La Liberté, voilà le souverain des souverains, voilà ce qu’il met au-dessus de tout, ce qui juge tout, ce qui fonde tout. Il faut relire la formule des Etudes inscrites au terme de sa carrière politique comme

la conclusion: « {1 n’y a qu’une constitution réelle pour tout :

Etat: Liberté, n’importe le mode ».

Que l'Etat respecte la liberté de chacun ce n’est pas seulement son devoir, sa limite et sa garantie, c’est sa mission essentielle, soñ fondement et sa justification. Voilà la clé de l édifice, le point où toutes les parties doivent converger ct sans lequel l’ensemble ne peut subsister. S

Par rapport à ce point essentiel la souveraineté occupe une bien pauvre place: elle n’est même pas un moyen puisque la liberté est de droit naturel, existant par elle-même et avant tout; elle est simplement la « force » qui établit l’ordre; elle est, à côté de l’édifice, le gardien qui écarte les troubles et prévient les incendies. Elle est tellement rapetissée dans l'esprit de CHATEAUBRIAND, tellement vidée de sa

substance qu'on hésite à la reconnaître:il Jui manque son

caractère essentiel, celui de commander l’obéissance plus que tout et au-dessous de tout; elle n’est plus la loi suprême. La loi suprême, c’est la Liberté.

On serait tenté de dire qu'ici la Liberté est souveraine si le mot souverain dans son plein sens était admissible pour CHATEAUBRIAND, s’il ne Pavait déjà suffisamment abaissé pour le rendre incompatible avec la plus haute de ses conceptions, si la crainte de tout ce qui évoque le pouvoir absolu et même le pouvoir tout court ne dominaïit toujours en lui. Sans doute la Liberté doit être souveraine des esprits et des cœurs; mais craignons d’associer l'Etat à son empire; craignons de relever le despotisme en mettant dans ses mains les armes du despote: ces armes se retourneront contre elle. Dans l’ordre politique plus elle exercera le pouvoir et plus elle se créera de chaînes.

Deux conceptions de la Liberté s'affrontent au dix-neuvième siècle, celle de lindividualisme, et celle du socialisme. La Liberté individuelle, cette indépendance naturelle qui laisse à chacun la responsabilité de ses actes et Pinitiative de ses directions, est en butte à la liberté politique qui organise la participation des individus au pouvoir. Celle-ci, en effet, se confond très vite avec l'Etat dont elle développe les attributions en pensant accroître son propre domaine; elle aboutit au monopole, au fonctionnarisme universel, à la suppression de toute activité indépendante et de toute liberté particulière, à la main-mise de l’administration sur la direction des entreprises et bientôt sur l’orientation des individus.

* CHATEAUBRIAND a eu le mérite de discerner le socialisme dans le bulletin de vote parlementaire et de prévoir que le développement de la liberté politique aboutirait à la suppression de la liberté individuelle. Les conséquences de la démocratie l’effraient. Comme les libéraux ses contempo-

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