V. — COMMENT IL CHERCHE A DIMINUER L'ETAT
MONTESQUIEU est le père de la séparation des pouvoirs. A sa suite on cherchera à réaliser l'harmonie de l'Etat non par la hiérarchie mais par l’équilibre des forces, non par l’autorité mais par des libertés bien dosées, non par la convergence des efforts mais par leur résistance réciproque. Car, non content de mettre en formule toutes les formes de Gouvernement et d’en démonter les rouages avec une précision d’horlogerie, il a préconisé un système dans lequel la liberté des individus est assurée par un agencement harmonieux de l'Etat. Le Gouvernement y est conçu comme un équilibre de forces contraires, de pouvoirs rivaux qui sans empiéter jamais se contiennent toujours exactement. Exécutif, législatif et judiciaire, égaux entre eux comme les personnes de la Sainte-Trinité ne forment cependant qu’un seul Gouvernement comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font ensemble qu’un seul Dieu; et si l’un des trois pouvoirs s’oppose à la volonté de l’autre ce ne saurait être pour lopprimer mais pour le ramener à ses limites. Que ces conceptions de lesprit pur se soient évanouies au premier choc du réel, que les hommes assemblés aient ténté en vain de leur donner une solidité, que les constitutions de 1791 et de 1848 où règnent les principes de séparation des pouvoirs se
soient brisées au premier usage, CHATEAUBRIAND probablement n’en eût jamais souci. Mal instruits par une première expérience qu’ils considéraient comme un mal-donne, privés de la confirmation que cette expérience devait recevoir des mains du prince-président (12) les libéraux de la Restauration étaient fascinés par l'exemple de l'Angleterre. . De l’autre côté de la Manche deux Assemblées d’égale force et de source différente se partageaïent l'empire des lois: la Chambre des Communes comme « Pouvoir représentatif de l’Opinion », la Chambre des Lords comme « Pouvoir représentatif de la durée »; au-dessus d'elles, « un Pouvoir neutre » (13), un juge de paix suprême, pour délimiter leurs conflits; et à côté d’elles, toute la hiérarchie judiciaire confrontant en toute indépendance les lois et l'équité. Voïlà le schéma idéal qui s’offrait aux Constituants de 1815. CHaA- TEAUBRIAND qui connaissait déjà par MoNTESQuIEU la Constitution anglaise et qui vécut cinq ans de sa vie d’émigré sur le sol britannique en dût être fortement impressionné. Ce qu’il y discernaïit sans doute, ce qui enchantait l’individualisme de Benjamin CONSTANT dans cette séparation des pouvoirs, c'était l’affaiblissement de l'Etat; le démembrement de l'autorité leur semblait le gage de la Liberté individuelle. Au fond ils retournent contre l'Etat la maxime que celui-ci avait appliqué avec tant de succès: « diviser pour régner ». Comme un bon traité de paix au temps de RICHE- LIEU avise au morcellement de l’ennemi, une bonne charte à l’époque de RoyEr-CoLLARD est celle qui démembre habilement la souveraineté. Sans déclarer comme « les purs »
(42) Louis-Napoléon qui devint Napoléon I après le coup d'Etat
du 2 décembre, (13) Ces expressions sont de Benjamin CONSTANT. en
dE — notre ennemi c’est notre maître, le libéral aspire secrètement au maximum d’anarchie possible où si l’on préfère, au minimum de pouvoir.
“Qu'il s'appelle Benjamin CONSTANT où CHATEAUBRIAND Île libéral est un cratophobe; par la séparation des pouvoirs il espère réduire l'Etat à l'impuissance, loccuper tout entier à ses luttes intestines après l’avoir préalablement divisé et amoindri. Voilà ce qui fait le succès du régime parleinentaire dans l’opinion libérale et l’on s'explique alors que la démocratie ait été introduite au sommet de l'Etat par des adversaires déterminés de la souveraineté du Peuple.
Néanmoins il y avait là un jeu dangereux dont CHATEAU- BRIAND se rendait parfaitement compte: ouvrir le pouvoir aux électeurs à 3.000 livres de rente c'était donner à tous les autres l'envie d’y accéder; soumettre les affaires du Roi aux votes de la Chambre c’était en germe le règne du Parlement.
Si bien balancés que soient les pouvoirs antagonistes, la lutte qui les mettait aux prises ne pouvait être éternelle et se terminerait fatalement par l’écrasement de l’un ou de l’autre. Or, le vainqueur de la bataille, qu’il soit César ou Demos, ne trouverait en face de lui rien qui s’opposât à son empire. Ne reposant que sur la rivalité de ses adversaires la Liberté aurait perdu ses sûretés constitutionnelles: elle
s’évanouirait au premier signe.